PetitJournal

Supplément Illustré

COMMENT ON FAIT LE « PETIT JOURNAL ILLUSTRÉ »



La Direction de ce journal a demandé à ses lecteurs de rester en étroite communion avec elle et ce souhait a été longuement exaucé si l'on en croit le nombre considérable de lettres reçues, lettres d'approbation et d'encouragement très sincères
Dans ces conditions, nous avons pensé qu'il serait agréable à nos amis de les faire vivre un peu de notre vie, de leur montrer la succession d'efforts différents et pourtant concordants, nécessaires pour la fabrication d'un journal, de les faire pénétrer enfin dans les coulisses - si j'ose dire - d'un grand hebdomadaire illustré comme le nôtre

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Ici, comme partout ailleurs, la division du travail s'impose. Au-dessus de tout, se trouve le Directeur qui, se basant sur l'expérience acquise et sur la connaissance du public à satisfaire,donne les directives à suivre et en surveille l'exécution. Sous ses ordres, le service de rédaction, rédacteur en chef, secrétaire général et secrétaire de rédaction, met en oeuvre et réalise les conceptions qui lui sont indiquées.
C'est ainsi que, chaque semaine, la rédaction s'occupe de réunir les matériaux qui composeront le numéro de la semaine suivante. Ces matériaux sont de deux sortes : d'abord ce qu'on appelle en terme de métier, la « copie », c'est-à-dire les articles et les contes; ensuite les illustrations, comprenant les dessins et les photographies.
Il y a là un travail très délicat, non seulement parce qu'il s'agit de plaire au plus grand nombre possible de lecteurs et que tous, on le pense bien, n'ont pas les mêmes goûts, mais aussi parce qu'il convient, pour être intéressant, de suivre l'actualité. L'actualité est fugace. Ce qui est intéressant un jour peut ne plus l'être huit jours après. Or la fabrication d'un hebdomadaire est infiniment plus longue que celle d'un quotidien. On risque à chaque instant d'arriver trop tard.
Supposons pourtant les matériaux réunis entre les mains de la rédaction. Celle-ci les passe aussitôt aux organes d'exécution.
La « copie » d'abord. Elle est envoyée au service de la composition. Autrefois, on ne l'ignore pas, on ne connaissait que la composition à la main. Les caractères, distribués dans les compartiments d'une « casse », étaient pris, un à un, par un ouvrier qui en formait ainsi des lignes. Aujourd'hui, on a beaucoup simplifié et activé ce travail en utilisant des machines appelées linotypes.
Ces linotypes possèdent un clavier assez semblable à celui des machines à écrire. Il suffit à l'opérateur - qui est souvent une opératrice - - de presser chaque touche du clavier pour que la matrice de la lettre correspondante vienne tomber dans un compartiment destiné à la recevoir. Lorsque la ligne est complète, un simple coup de levier déclenche la machine. L'ensemble des matrices est présenté à l'orifice d'un foyer où se trouve du plomb en fusion. Il en résulte une petite tablette qui porte, sur une de ses tranches, les caractères en relief de la ligne tout entière. Les matrices sont enlevées et distribuées automatiquement dans le magasin d'où elles sortiront, à nouveau, lorsque l'opérateur pressera la touche correspondante.
De même qu'il y a des dactylos plus adroites que d'autres, il existe des opérateurs plus adroits. En moyenne, un bon opérateur compose 6.000 lettres, soit 150 lignes à l' heure.

De jeunes opératrices composant les articles du journal à la linotype.

Quand tout un article ou tout un conte est composé, on en fait une épreuve en passant sur sa surface de l'encre grasse, puis en posant dessus une feuille de papier et en frappant avec une grosse brosse. L'épreuve ainsi obtenue est confiée à un correcteur. Celui-ci relit l'épreuve, la comparu avec la « copie » et signale les fautes de composition. Les fautes sont corrigées à la linotype en refaisant la ligne tout entière.
Seuls, les titres sont encore composés avec des caractères mobiles alignés, un à un, à la main. On commence toutefois à utiliser des machines spéciales pour faire les titres.

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Pendant ce temps, les illustrations sont traitées par les services de photogravure.
Les illustrations en noir et les photographies sont reproduites par un procédé, courant aujourd'hui, et dont l'origine remonte à l'invention de Talbot, en 1852. Longtemps, il est vrai, on n'a connu que la gravure sur bois obtenue par le travail manuel de l'artiste, sculptant pour ainsi dire une planche de buis et le gravure sur cuivre, travaillée de même au burin. Aujourd'hui, grâce à une ingénieuse utilisation de la photographie, on reproduit mécaniquement sur zinc ou sur cuivre les documents destinés à l'illustration d'un journal.
Le procédé est le même, quoique plus délicat et plus compliqué, pour les grandes compositions en couleurs qui se trouvent à la première et à la dernière page du Petit Journal Illustré. Il faut noter toutefois qu'il est nécessaire d'obtenir autant de clichés qu'il y a de couleurs. Pour le noir, le bleu, le jaune et le rouge, cela fait quatre clichés qui seront, plus tard, fixés sur la rotative et sur lesquels passera successivement la feuille de papier blanc.
Quatre couleurs, direz-vous ! Mais il y a bien plus de quatre couleurs dans les gravures qui illustrent votre journal ? Sans doute, mais le vert s'obtient par la superposition du bleu et du jaune et les autres teintes par des superpositions du même genre.

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Enfin voici réunies la « copie » et les illustrations clichées. Alors commence le travail de mise en page.
Ce travail s'exécute sur de grandes tables que, par une très ancienne tradition, on continue à appeler « le marbre ». Sous la surveillance du secrétaire de la rédaction qui indique la place des articles et des clichés, ceux-ci sont disposés dans les formes ou de grands cadres de fonte qui les enserrent étroitement. Quand ce travail est achevé, on fait, du contenu de chaque forme, une épreuve qui porte le nom spécial de « morasse ». Les morasses sont révisées par le correcteur qui cherche à y dépister les dernières fautes oubliées ou les erreurs de mise en page. Puis le rédacteur en chef les examine à son tour et, s'il n'a aucune observation à faire, donne le bon à tirer.
Si l'on tirait sur des machines plates, on pourrait porter immédiatement ces formes à l'imprimerie. Mais nul n'ignore plus que, de nos jours, on utilise des rotatives pour les énormes tirages des grands journaux modernes. Un travail de transformation est donc encore nécessaire. Il s'exécute à la clicherie.
Là, les formes apportées sont placées dans une machine spéciale qui moule sur elles une empreinte prise par une sorte de large carton de papier pressé. Ce flan, on l'incurve pour lui donner la forme exacte correspondant aux rouleaux de la rotative. Enfin, chaque flan, ainsi incurvé, sert à faire un ou plusieurs clichés cintrés, et ce sont ces clichés, résultat de toute une suite de transformations, qui serviront enfin à tirer le journal.

La clicherie où les formes servent à faire les clichés cylindriques.


Maintenant, c'est la dernière partie du travail d'exécution qui commence. Il se fait, comme je l'ai dit, sur une de ces admirables machines rotatives dont l'invention est due à Hippolyte Marinoni, à la fois créateur de l'imprimerie moderne et, pendant de longues années, directeur du Petit journal.
Sous les ordres du chef conducteur, les clichés venant de la clicherie sont fixés sur les rouleaux de la machine et la grosse bobine de papier commence à dérouler sa feuille sans fin à travers les méandres des roues, des bielles et des innombrables organes d'acier.
Malgré l'apparence, la mise en train demande un soin minutieux. A cause des quatre encres différentes employées pour les gravures en couleurs, il faut se livrer à un travail de repérage très délicat. Il faut aussi régler la pression sur les clichés et l'arrivée des encres de façon que le texte ne soit ni trop gris ni trop noir. Enfin tout est prêt, après plusieurs heures d'expériences et d'essais. La grande « roto » se met à dévorer le papier à toute vitesse et à le rendre sous la forme d'exemplaires imprimés, pliés, coupés, tels enfin qu'on peut les voir, quelques jours plus tard, chez les dépositaires et chez les marchands de journaux de toute la France.
On se rendra compte, par la comparaison de deux chiffres, des avantages de la rotative sur la machine plate ; celle-ci tirait autrefois un moyenne de 2.000 feuilles par jour. La rotative du Petit Journal Illustré, moins rapide pourtant que celle d'un quotidien, tiré uniquement en noir, débite 10.000 exemplaires par heure. - R

Les rotatives qui servent chaque semaine à tirer le « Petit Journal Illustré »

maj 27 mars 2011