Un vice nouveau

Fumerie d' opium en France

Un vice épouvantable, spécial, jusqu'à ces dernières années, aux peuples et aux habitants de l' Extrême-Orient, tend de plus en plus à se répandre en France où nous n' avions cependant guère besoin de cette nouvelle calamité. Il est important de le signaler à l' Opinion publique et d' en montrer hautement le danger. Le Petit Journal ne pouvait manquer à ce devoir patriotique. Cherbourg, Toulon et d' autres villes du littoral méditerranéen, Paris même, possèdent maintenant des fumeries d' opium, qui se cachent encore, comme honteuses de leur existence sur notre sol. Ce vice, si dangereux pour la santé physique, morale et intellectuelle de notre race, a été importé en France par quelque fonctionnaires coloniaux, qui l' ont pris à leurs administrés. Pour occuper leurs trop nombreux loisirs dans les postes lointains, ils ont pris peu à peu, par désoeuvrement, l' habitude d' entrer dans ces repaires immondes où s' absorbent en fumée la folie et la mort. Comme les chinois ou les Annamites, nos compatriotes ont pris goût au plaisir de tremper la longue aiguille dans le poison qui, chauffé doucement au feu de la petite lampe, se dépose ensuite dans la pipe et s' aspire en une bouffée, procurant une extase d' une idéalité contestable, mais d' un danger certain. Dans les intervalles de lucidité, on voit les victimes de l'opium se traîner, le regard vague, éteint, la peau jaunâtre, comme séchée et collée aux pommettes des joues. L' heure du congé ayant sonné, on a espéré que le retour en France arrêterait l' oeuvre du poison. Erreur ! l' habitude était invétérée et, d' ailleurs, d' abominables mercantis qu' une loi sévère devrait, pendant qu' il en est temps encore, pourchasser impitoyablement et éloigner de notre territoire, ne demandaient qu' à l' encourager pour en tirer profit. De là, l' ouverture de ces fumerie d' opium clandestines à Paris même et dans quelques-unes de nos villes du littoral. Notre vieille race, déjà si affaiblie, avait bien besoin de ce vice nouveau !

Le Petit Journal du 5 Juillet 1903