La course des Midinettes

Elle a eu lieu enfin cette fameuse course qui, pendant des semaines, mit en émoi tant de gentilles fillettes. La course des Midinettes ! Au fait, vous savez qui sont les Midinettes ? Ce sont ces jeunes ouvrières de la couture et de la mode que l' on rencontre vers midi - d' où leur gracieux nom - aux alentours des ateliers, se hâtant vers le restaurant ou simplement le banc de jardin public où elles vont prendre leur modeste déjeuner. Les midinettes sont jeunes, joyeuses, fraîches de toute leur belle jeunesse, et souvent fort jolies. Pourquoi n' auraient-elles pas eu leur concours de marche comme les autres, elles aussi, les gentilles enfants. Un fantaisiste - ce fut, je crois, Rodolphe Salis - organisa, il y a quelques année, sur l' avenue Trudaine, des courses de voitures à bras et même ce culs-de-jatte. Infiniment plus gracieuse devait être la course des Midinettes. Il y avait douze kilomètres à parcourir. Le but était Nanterre, ce qui ne laissait pas que d' être symbolique ou indiquait à toutes ces jeunes filles qu' elles devaient tendre de tous leurs efforts à suivre l' exemple de la rosière. Ce fut charmant, mais quelle cohue, messeigneurs ! Toutes ces demoiselles, concurrentes d' abord, dans les costumes les plus variés, quelques-uns, pas tous, très réussis : puis la foule des parents, des amis, des amies, et enfin innombrable, épaisse, la troupe des curieux. Le départ fut laborieux. Enfin, au coup de pistolet, vers onze heures et demie, une armée véritable s' élança de la place de la Concorde vers l' Arc de Triomphe ; les automobiles, les fiacres, les bicyclettes, les motocycles, se démenaient au milieu de tout cela et, bien que précédées par des gardes de Paris à cheval, les Midinettes durent parfois jouer des poings pour se frayer un passage. La première arrivée fut Mlle Jeanne Cheminel, une agréable brune de vingt-quatre ans , qui abattit ses 12 kilomètres en 1h 10' , ce qui est méritoire. Cette solide marcheuse est modiste, et cela contraria un peu quelques couturières, qui, derrière elle, obtinrent pourtant les meilleures places. Voici, en effet, quelles furent les premières : Jeanne Cheminel, modiste; Lucie Fleury, couturière ; Marie Touvard, couturière ; Louise Balesta, giletière ; Alice Brard, couturière ; Mathide Mignot, couturière ; Kugel, couturière ; Marguerite Pradel, couturière ; Jeanne Brederie, couturière. Je n' entreprendrai point d' expliquer la supériorité des couturières en fait de marche, il me suffit de la constater.

Le Petit Journal du 8 Novembre 1903