Encore les rôdeurs !

Rencontre d' Apaches et d' agents de police sur la place de la Bastille

Paris, décidément, appartient de plus en plus aux Apaches, malgré les efforts de la Préfecture, l' inlassable courage et le merveilleux sang-froid des agents de M. Lépine. Naguère, les bandes de vauriens et de paresseux se cantonnaient dans les quartiers excentriques et se contentaient de terroriser la banlieue. Peu à peu, jouissant de l' impunité, elles sont descendues vers le centre. Les voici à présent au coeur de la grande Cité et bientôt, si des mesures énergiques ne viennent réfréner leur audace, nos grands boulevards ne seront pas plus sûrs que la région des "fortifs" : c' est, d' ailleurs, chose faite en grande partie. Il ne se passe pas de jour qu' on ne signale, dans le quartier Notre Dame, rue Saint-Martin, faubourg Montmartre principalement, quelque nouvel exploit de ces " chevaliers du surin". Le boulevard de Sébastopol, les halles sont presque chaque nuit témoins de leurs rixes acharnées. Enfin, ces jours derniers, la place de la Bastilles a été le théâtre d' une véritable bataille rangée entre agents et rôdeurs. Prés de la rue de la Roquette, une dizaine de malandrins s' étaient partagés en deux camps et avaient engagé une lutte à coups de couteau. Huit agents, appelés par les passants épouvantés, tentèrent de séparer les combattants. Mais il advint alors ce qui se passe toujours en pareil cas. A la vue des gardiens de la paix, les rôdeurs, réconciliés comme par enchantement, tournèrent leur fureur contre les nouveaux venus et les attaquèrent d' un commun accord. Or, la consigne de nos braves agents les met, vis-à-vis des bandits de la rue, dans une déplorable infériorité. Alors que ceux-ci, lâchement, jouent sans vergogne du revolver et du couteau et s' attaquent aux gens par derrière, les agents ne doivent se servir de leurs armes qu' à la dernière extrémité. Et encore n' osent -ils pas souvent le faire de peur d' entendre le lendemain hurler la presse socialiste et les députés d' extrême-gauche, ennemis de toutes autorité. Pour eux, l' existence d' un brave homme qui se dévoue pour la tranquillité de la ville et la sécurité des rues, ce n' est rien ; mais la vie d' un Apache est chose précieuse et qui doit être respectée.

Nos agents ont des revolvers qui restent muets et des sabres-baïonnettes qui demeurent au fourreau, et force leur est d' appréhender messieurs les rôdeurs avec tous les égards possibles et de les amener au poste sans les détériorer. Tant pis pour eux s' ils sont tués ou estropiés pour le restant de leurs jours. Tâche ardue entre toutes, surtout, comme dans le cas présent, quand les Apaches ont l' avantage du nombre. Place de la Bastille, dès l' arrivée des agents, en effet, la bande des malfaiteurs s' était subitement augmentée de nouvelles recrues. De tous les bars des environs, une forte réserve de sacripants était accourue et s' était jetée dans la mêlée, arrachant aux gardiens de la paix leurs sabres-baïonnettes et les criblant de coups avec leurs propres armes. Les huit courageux agents allaient fatalement succomber sous le nombre, lorsqu'ils furent enfin secourus par plusieurs de leurs collègues en bourgeois, des inspecteurs de la sûreté, des pompiers, des soldats, quelques passants de bonne volonté et MM. Souliard et Prodhon, secrétaires du commissariats de la Roquette. Devant ce renfort inopiné, les rôdeurs, se sentant les plus faibles, abandonnèrent la lutte et prirent la fuite dans toutes les directions, laissant cinq des leurs évanouis sur le sol.

D' autre part, six agents, qui avaient reçu d' assez graves blessures, furent soignés à l' hôpital Saint-Antoine et reconduits à leurs domiciles. Quand aux Apaches, après un pansement sommaire, on les envoya au dépôt. Tous les cinq étaient des repris de justice ayant déjà subi de quatre à neuf condamnations.Mais n' ayons pas d' inquiétude sur leur sort. Ils seront bien vite relâchés, si ce n' est déjà fait.

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Le retour si fréquent de ces combats d' Apaches en plein Paris décidera-t-il enfin le Parquet de la Seine à montrer un peu moins de mansuétude pour tous ces triste et répugnants individus en faveur desquels il fait montre d' une faiblesse bien étonnante, bien digne d' émouvoir les honnêtes gens, les tranquilles commerçants, et à y regarder à deux fois avant de les rejeter, le lendemain de leur méfait, dans la circulation ?

Le Petit Journal illustré du 14 Août 1904