GARE AUX « DÉLÉGUÉS
»
M. le président du conseil a le génie
de l'euphémisme. Les deux circulaires qu'il vient d'adresser à
ses préfets en offrent une double preuve... Jugez plutôt.
La réprobation, que les pratiques de mouchardage et de délation,
révélées au pays écuré, ont soulevé
de toutes parts, a fini par influencer, au moins, le langage de M. le président
du conseil. Il a cru devoir, tout d'abord, sous la poussée de l'indignation
générale, désapprouver les initiatives d'espionnage spontané
des malpropres individus, des Vadécards et sous-Vadécards qui
ont transformé la France en une vaste agence Tricoche et Cacolet.
" Le préfet, dit M. Combes dans l'une de ses circulaires, représentant
du pouvoir central, qui a seul la responsabilité de la politique générale
du département, dispose seul des moyens d'investigation nécessaires
pour faire procéder à des enquêtes sérieuses et
obtenir des renseignements présentant un caractère d'indiscutable
authenticité..."
Dans cette première circulaire, les préfets étaient laissés
libres de choisir, comme délateur officiel , dans chaque commune, qui
ils voulaient et qui serait prêt à accepter cette jolie besogne.
« Il m'est permis, ajoute M. le président du conseil à
ses préfets, de vous inviter à ne puiser vos renseignements
qu'auprès des fonctionnaires de l'ordre politique, des personnalités
républicaines investies d'un mandat électif et de celles
que vous avez choisies comme délégués ou correspondants
administratifs, en raison de leur autorité morale et de leur attachement
à la République. »
Délégués! Ce qualificatif... n'est-il pas un charmant
euphémisme ?
Délégué !... Voilà dorénavant un mot déshonoré.
Désormais, on ne dira plus une casserole, un mouchard,
on dira un délégué.
***
Mais M. le président
du conseil ne s'en tint pas là :
A la suite de cette première circulaire, l'attitude de la Chambre fut
telle que M. Combes comprit qu'il devait se désavouer lui-même
et il s'empressa de refaire une autre circulaire pour exclure de l'emploi
de casserole préfectorale les instituteurs et les fonctionnaires
de d'ordre exclusivement administratif, dont les « attributions sauraient
se concilier avec les MISSIONS DE CETTE NATURE ».
« Missions de cette nature »... L'expression n'est pas
moins originale que le premier euphémisme; et quel mépris éclate
dans cette courte phase pour les personnages qui accepteront ces tristes fonctions
!
M. le président du conseil
a décidément des trouvailles exquises... Grâce à
lui, la délation n'est plus un crime, elle devient une mission officielle,
mais une mission d'une nature toute particulière... Et à qui
M. Combes la réserve-t-il, cette mission?
Reconnaissant qu'il ne serait pas convenable d'en charger ses fonctionnaires
: instituteurs, professeurs, juges, etc.., il trouve tout naturel de la confier
« aux magistrats municipaux, auxquels seuls il appartient, sous leur
responsabilité exclusive et sous leur propre signature, de correspondre,
avec les préfets et de leur fournir les renseignements politiques qu'ils
auraient à leur demander ».
Joli cadeau que M. le président du conseil fait là aux maires
et aux conseillers municipaux des communes de France !Aimable preuve d'estime
qu'il a l'audace de donner à ces élus du Suffrage universel
!
Reste à savoir s'il
trouvera parmi ces honnêtes gens les « délégués
» dont il a besoin pour remplir ce qu'il appelle des « missions
de cette nature ».
Il y a lieu de penser que les édiles de nos villes et de nos villages
se refuseront à jouer un tel rôle et que M. le président
du conseil sera forcé de choisir ailleurs ses « délégués
».
Les trouvera-t-il?... Peut-être... Mais, à coup sûr, il
sera forcé d'aller les chercher bien bas. Quel homme, en effet, assez
dépourvu de sens moral, consentira à se livrer à ces
besognes louches?
I1 n'est pas ici question d'opinions politiques et de parti. La délation,
où qu'elle se produise, est infâme. M. le président du
conseil, par une inconséquence invraisemblable, la condamne lui-même
lorsque, dans sa circulaire, il dit pour quelles raisons d'honneur les instituteurs
doivent s'abstenir de dénoncer.
Alors?... Pourquoi cette nouvelle organisation d'espionnage, pourquoi ces
« délégués », pourquoi ces « missions
» mystérieuses?...
M. le président du conseil aurait bien dû se souvenir de cette
belle parole qu'un socialiste allemand, écoeuré, adressait,
l'autre jour, au principal soutien du ministère en cette oeuvre néfaste,
à M. Jaurès:
« De toutes les canailles d'un pays, le dénonciateur est le
pire ! »
***
Le « délégué » est donc créé,
et, bientôt son rôle prendra une ampleur nouvelle. Attendez: un
peu que l'impôt sur le revenu soit voté...; et vous verrez! .
Cet impôt, nul ne saurait le contester, reste inquisitorial au premier
chef. Or, l'inquisition et la délation sont soeurs jumelles. Quand
il y a des gens pour fouiller, il y en a pour dénoncer.
Le fisc trouvera, ce jour-là, des « délégués
» volontaires occasionnels autant qu'il on voudra: tous les envieux,
tous les jaloux, tous les mécontents, certains concurrents, tous ceux
qui se plaisent aux oeuvres de vengeance et de haine, apporteront bénévolement
leur concours au bureau de la personne chargée d'établir les
feuilles d'impositions.
Déjà on nous parle de recherches dans les banques de dépôts,
chez les commerçants et les industriels, partout où l'on pourra
dénicher une tirelire. La délation triomphante, officielle,
s'attaquera à toutes les fortunes, aux petites comme aux grandes, et
quand un fermier, un ouvrier, auront réussi à réaliser
un bénéfice, à sauvegarder leur modeste épargne,
il se trouvera, tout de suite quelque espion, quelque envieux, quelque ennemi
caché pour contrôler leur déclaration et les désigner
aux-investigations du fisc.
***
Donc, méfions-nous du « délégué ».
Tenons-nous sur nos gardes. I1 nous observe, nous écoute, nous moucharde.
Comme disait Victor Hugo:
Braves gens, prenez garde aux choses que vous dites...
Conseil précieux, conseil à suivre par le temps qui court, mais
auquel il est bon d'en ajouter un autre:
Il ne suffit pas de cacher vos paroles, cachez aussi vos pensées ;
fermiers, petits rentiers, travaillleurs de toutes sortes, cachez surtout
vos bas de laine.
Gare aux « délégués ! »
Lacarre
Le Petit Journal illustré
du 11 Décembre 1904