L'ASSIÉGÉ D'USSEAU
L'ancien garde Roy défendant à coups
de fusilles les approches de sa maison
Le Petit Journal a tenu ses lecteurs au courant des péripéties
de ce siège d'une maison du village d'Usseau, près de Châtellerault,
dans laquelle l'ancien garde Roy a bravé la loi et la force publique.
Nous ne reviendrons donc pas sur les détails de cet événement
que certaines feuilles, plus prodigues d'imagination que d'exactitude, ont
encore amplifiés.
Au reste, l'intéressant article que nous donnons ci-dessous, édifiera
nos lecteurs sur le caractère du triste héros de ce tragique
fait divers.
X
LE GARDE-CHASSE ROY
La Haine au Village
Je l'ai beaucoup connu, ce garde-chasse dont vous avez lu les exploits, ce
Roy qui, après avoir tiré, par vengeance, un coup de feu dans
la figure d'un conseiller municipal de son village, s'est barricadé
en sa bicoque et, comme un héros de flibuste, soutient un siège
en règle.
C'était il y a quelques années. J'allais, au printemps et en
été, m'installer, non loin de Châtellerault, dans un vieux
manoir dont des tours écroulées à demi évoquent
le passé, et qui cache ses toits parmi des frondaisons touffues la
Boussée d'Availles. Je passais de longues heures à lire auprès
des pièces d'eau où se mirent des catalpas séculaires.
Mais, quand venait le temps de la chasse, je délaissais ce paysage
d'églogue pour battre les guérets, les trèfles et les
haies d'alentour. Roy était le garde de ce domaine.
Sur le côté de l'antique demeure s'élève une colline
assez âpre d'où l'on tiré de la pierre. A son sommet,
de jeunes bois de chênes mettent leur panache vert. Et au revers du
coteau, par une clairière où des bruyères s'enchevêtrent,
où le pied se heurte à de vieilles racines ou à des silex
raboteux, par des vignes mortes où viennent se blottir les perdreaux
rouges, on arrive à la maison de Roy, petite et solitaire, construite
en pierres du pays très blanche. Je me vois traversant l'étroit
courtil ensoleillé où picoraient des poules, et soulever le
loquet de fer de cette porte que l'on ne peut aujourd'hui forcer; je vois
très bien dans ma mémoire l'âtre enfumé où
le garde préparait de maigres repas de veuf ; les poutrelles noires
où pendaient des jambons; au-dessus du manteau de la cheminée
le ratelier où reposaient un fusil à broche et un fusil à
baguette; la huche à pain toujours garnie; quelques pots de terre et
d'étain, çà et là; et dans l'armoire le tabac
près de la poudre, les cartouches près des légumes, les
sacs de plomb près de petits paquets d'épicerie. - C'est là,
dans cette maison proche et écartée du village d'Usseau, qu'entouré
de munitions et de vivres, tapi derrière ses murs, Roy résiste
à la maréchaussée et à la troupe.
Usseau est un joli village d'opéra-comique, aux maisonnettes bien groupées.
Sous les ormeaux de la place travaillent les charpentiers et le charron, et
l'on voit flamber la forge du maréchal ferrant. L'église romane,
humble et charmante, invite au repos du coeur, et elle est tout embaumée
de fleurs des champs. Le petit château féodal de La Motte - restauré
avant 1870 par la fantaisie d'un amateur dresse fièrement ses poivrières
et ses mâchicoulis au-dessus du village, son vassal.
Un poète qui passerait là n'y rêverait qu'idylles, et
ne se douterait pas que ce coin du Poitou est si près de la Corse.
***
C'est qu'au village les rancunes naissent aisément, se fortifient avec
lenteur, chaque jour, et parfois se transmettent, comme un héritage
du père au fils. On s'est pris de querelle au cabaret, on ne s'est
point entendu sur le prix d'une hotte de foin ; une médisance, une
raillerie, un regard exaspère le dissentiment - et voilà, dans
la campagne paisible, deux ennemis farouches.
Roy, je crois, était entouré de ressentiments. Je me souviens
qu'il vivait fort à. l'écart, et il ne semblait pas compter,
parmi les habitants du bourg, des amis. Il ne se répandait jamais en
invectives contre ses concitoyens : de temps à autre, lorsqu'on prononçait
un nom, il disait simplement: « Un tel? c'est un braconnier. »
Il n'ajoutait aucune réflexion, du moins devant moi. Je pense qu'il
était sobre ; il se montra toujours doux et poli, assez sensible aux
attentions qu'on pouvait avoir pour lui. Je prenais ce grand gaillard à
l'oeil narquois pour un philosophe qui savait supporter la modestie de son
sort, sa pauvreté et sa solitude. Il n'était déjà
plus jeune, mais solide, tirant parfois un peu la jambe qu'un rhumatisme taquinait.
Mais l'âme villageoise a des détours où nous ne pénétrons
pas ; ce n'est pas comme en nous qu'y naissent, qu'y croissent, que s'y épanouissent
les sentiments et les idées. L'homme de la terre a une psychologie
qui échappera toujours à la nôtre.
***
Je me rappelle précisément une histoire que Roy me conta un
jour.
Un bonhomme, qu'il connaissait, avait gagné liard par liard une petite
fortune. I1 l'avait transforme en une petite maison blanche, au bord d'un
chemin. Ce chemin s'enfonçait dans des bois : il en acquit quelques
hectares. Seul et grognon, rendu défiant par l'âge et le «bien»,
il n'allait au village prochain que pour acheter le nécessaire. Son
plaisir était de chasser le lapin « dans ses bois ».
Les braconniers n'épargnaient pas les lapins
du bonhomme. Mais lui, l'idée qu'on tuait sa distraction, sa propriété,
l'étranglait de rage. Il avait entendu plusieurs fois, au crépuscule
ou pendant la nuit, le claquement d'un coup de fusil. Tout d'abord il avait
tendu l'oreille, mâchonné quelques jurons, regardé par
sa fenêtre s'il apercevait une ombre. Ensuite il lui arriva de se lever,
de prendre son fusil, de faire une ronde attentive pendant des heures, scrutant
malgré l'obscurité chaque buisson, chaque ravin toujours plus
mécontent, plus rageur, plus prêt a la violence. Au petit jour
on l'avait vu rentrer chez lui, les yeux farouches, les traits tirés,
le pas harassé, après sa battue vaine. C'était un jeu,
parmi les bons tireurs qui braconnaient, d'aller, à l'heure des étoiles,
culbuter prestement le gibier du vieux.
Une nuit d'automne, il tombait une pluie violente. Des paquets d'eau ruisselaient
du chenal. Dans ces bruits de nature mouillée, le bonhomme, qui ne
dormait pas, distingua un coup de fusil proche, sec, net, qui crépita.
Il mit ses guêtres, endossa sa limousine et sortit...
Le lendemain, des enfants qui ramassaient des glands trouvèrent dans
le bois voisin un cadavre couché sur la poitrine. Le dos était
grêlé de chevrotines. L'homme avait un fusil dont l'un des coups
était tiré, mais l'autre canon n'était chargé
que de petits plombs, et d'une poche de son veston dépassaient les
pattes d'un lapin. On reconnut le mort ; l'enquête de la gendarmerie,
mollement menée, ne donna pas de résultats.
Seulement, on remarqua depuis lors que le bonhomme se promenait parfois avec
une arme, mais sans jamais l'épauler, et il semblait ne plus savoir
chasser. I1 fréquentait l'église, et
tous les mois, quand les cloches sonnaient une messe inaccoutumée,
on n'ignorait point que c'était lui qui la faisait dire, à une
intention inconnue.
Raymond LÉCUYER.
Le Petit Journal illustré du 21 Mai 1905