UN SCANDALE A CONSTANTINOPLE
Deux jeunes musulmanes s'évadent
d'un harem
Il n'est bruit en ce moment, à Constantinople et à Péra,
que de la fuite de deux jeunes musulmanes, dont le père occupe
une situation très en vue.
Ce haut fonctionnaire s'appelle Noury-Bey ; il est secrétaire général
du ministre des affaires étrangères. C'est un descendant
d'une vieille famille française. Son père, le comte de Châteauneuf,
venu en Turquie comme attaché à la Compagnie des chemins
de fer d'Aïdin, s'acclimata si bien dans le pays qu'il se fit musulman.
Le fils accentua l évolution vers l'Islam et fit souche de bons
Ottomans. Il eut quatre enfants : un garçon et trois filles, tous
élevés dans la pure religion des vrais croyants. Mais la
culture est restée très française. De là de
fortes aspirations vers la liberté, chez ces recluses, qui avaient
fini par considérer le harem comme une prison.
C'est qu'en vérité, la vie au harem, dont nos lectrices
trouveront plus loin la description dans notre « Variété
», est d'une morne tristesse et ne laisse à la femme musulmane
aucun espoir de jours meilleurs. Aussi, deux des filles de Noury-Bey résolurent-elles
de s'y arracher. L'une, l'aînée, est mariée à
Tifa-Bey, secrétaire interprète du grand vizirat ; l'autre
est encore jeune fille. Toutes deux se sont enfuies avec la complicité
d'une institutrice qui leur donnait des leçons de chant et qui
les fit partir avec les passeports de ses propres filles.
Depuis quelques années, ces révoltes de jeunes filles de
noble origine contre la servitude des harems se reproduisent assez fréquemment.
Naguère encore, une proche parente de Redvan-pacha, préfet
de Constantinople, faisait un coup de tête pareil.
La fille d'un haut fonctionnaire de la régie est partie également
et vit tranquillement à Athènes, mariée suivant son
coeur.
La mère d'Izzet-pacha, ministre de Turquie à Madrid, s'enfuit
avec un secrétaire de la légation de Belgique. La liste
est très longue de ces évasions, qui sont un signe des temps.
Les barrières du harem tombent peu à peu devant les impatiences
des recluses.
Les deux filles de Noury-Bey sont parties d'abord à Belgrade. Un
moment elles y ont été arrêtées, et leur père
est immédiatement parti pour les reprendre. On comptait même,
d'une façon certaine, qu'il les ramènerait à Stamboul,
mais elles ont réussi à lui échapper et elles ont
quitté Belgrade dans des circonstances tout à fait romanesques.
En effet, comme la police serbe avait fait cerner la gare pour les empêcher
de partir jusqu'à l'arrivée de leur père, elles s'évadèrent
en pleine nuit, avec l'aide d'un ami qui les avait connues à Constantinople.
Elles traversèrent le Danube dans une barque ; une voiture mystérieuse
les attendait sur l'autre rive. Elles y montèrent et parvinrent
à aller prendre le train à Zemlin, en territoire hongrois.
Elles étaient sauvées. De là, en effet, elles ont
gagné Paris, terme indiqué et charmant de toutes les aventures
de ce genre...
*****
VARIÉTÉ
FEMMES D'ORIENT
Le féminisme en pays musulman. - Les dames de Constantinople.
- Mahomet et les femmes. - Le harem et l'endéroum. - La journée
d'une Persane de qualité. - L'opinion d'une dame de Damas. - A
quand l'émancipation ?
Le féminisme, déjà
triomphant en Europe et en Amérique, va-t-il s'attaquer maintenant
à l'Orient ?... Les nouvelles qui nous viennent de Turquie pourraient
le faire supposer. Et cette fuite de deux jeunes filles turques que représente
notre gravure de première page, témoigne assez que les désirs
d'émancipation féminine commencent à s'exprimer,
là-bas aussi, par des actes. D'ailleurs, depuis quelques années,
on signale, à Constantinople, un certain relâchement dans
la sévérité des lois religieuses qui pèsent
sur la plus belle moitié du genre humain. Des femmes turques, dit-on,
vont maintenant à travers les rues sans être voilées
et sans que personne songe à protester.
Il en est qui se montrent dans les promenades publiques au bras de leur
mari ; il en est d'autres qui, dans les tramways, demeurent sur la plate-forme
et refusent de se rendre dans le compartiment réservé à
leur sexe.
Les vieux musulmans gémissent de ce nouvel esprit d'indépendance,
qui vient d'Occident. Ils crient au scandale et réclament l'intervention
de l'autorité pour s'opposer à l'invasion de pareilles moeurs.
Or, peut-être s'affolent-ils à tort. Quiconque a vécu
parmi les nations musulmanes sera d'avis que l'émancipation de
la femme n'est pas près d'y être accomplie; et ceci, pour
une raison majeure: c'est que la femme, en général, ne se
doute pas même qu'elle pourrait prétendre à un sort
autre que celui qui lui est réservé.
Quelques femmes se montrent en public le visage découvert ? Ce
ne sont pas de vraies musulmanes de race pure, mais plutôt des juives
converties au mahométisme. Les autres sont trop attachées
aux traditions et trop respectueuses de la loi du Prophète pour
enfreindre à ce point ses prescriptions.
Et puis, ce qui se passe à Constantinople, ville cosmopolite et
forcément ouverte aux idées et aux habitudes européennes,
ne saurait être considéré comme une tendance générale
chez les femmes musulmanes.
C'est plutôt une exception. Et il n'y a guère de chances
que l'exemple en soit suivi.
Pour détruire le préjugé mahométan, qui fait
de la femme un être inférieur et indigne de liberté,
il faudrait autre chose que les tentatives timides faites par quelques
musulmans lettrés pour introduire chez eux nos moeurs occidentales
: il faudrait battre en brèche la religion elle-même.
Or, la loi de Mahomet tient bon, et la volonté du Prophète
est aujourd'hui aussi puissante sur l'esprit de ses sectateurs qu'elle
l'était aux premiers temps de l'Hégire.
***
Suivant la loi musulmane, la femme doit traverser la vie avec l'unique
souci de plaire à son époux. Elle ne peut avoir d'autre
fonction et d'autre utilité. Mahomet a voulu qu'en toutes choses
s'affirmât son infériorité. Il a décrété
que le témoignage d'un homme vaudrait toujours le double du témoignage
d'une femme et qu'en matière de succession, l'homme toucherait
toujours le double de ce qui reviendrait à la femme.
« Evitez les femmes, a-t-il dit, qu'elles soient bonnes ou mauvaises,
et n'avez jamais confiance en elles. La confiance doit reposer sur un
être doué d'intelligence. Or, Dieu n'a-t-il pas dit que l'intelligence
de la femme était incomplète ?... »
Ali, gendre du Prophète, a renchéri encore sur la mésestime
que le fondateur de l'Islam avait pour les femmes.
« Tenez-vous sur vos gardes, vous autres, hommes, a-t-il dit à
ses fidèles, en vous abstenant des femmes mauvaises et en fuyant
aussi les bonnes. Ne leur obéissez jamais, même lorsqu'elles
vous conseilleront le bien, afin qu'elles ne puissent pas espérer
de pouvoir un jour vous faire commettre le mal... »
Jugez de l'influence de telles paroles sur l'esprit d'un peuple auquel
le Coran a enseigné dès l'enfance que la femme était
d'essence inférieure à l'homme.
Il en résulte que le rôle de la femme doit se borner à
une obéissance passive aux volontés du mari... « Il
faut qu'elle soit docile à ses ordres, dit un moraliste musulman,
sans demander ni comment ni pourquoi, et qu'elle se dise : Tant que j'aurai
un souffle de vie, j'accepterai tout ce qui me viendra de toi, même
tes injustices... »
Ainsi réduite au rang d'un animal domestique,
incapable de la moindre activité intellectuelle, ignorante de toute
initiative, la femme musulmane ne peut avoir qu'un but dans la vie : ne
pas déplaire à son seigneur et maître.
***
Celui-ci, d'ailleurs, la tient prudemment enfermée loin des regards
indiscrets, loin des influences étrangères. Chez les peuples
de race arabe et chez les Turcs, l'appartement réservé aux
femmes et dans lequel le mari seul peut pénétrer, s'appelle
le harem; chez les Persans, c'est l'endéroun.
Les contes orientaux nous ont dit merveilles de ces harems. Eh bien...
n'en croyez pas un mot. Un illustre chirurgien français, qui fut
appelé à Constantinople pour opérer des femmes du
sultan, et qui a pénétré dans le harem du prince
des Croyants, nous disait récemment encore combien la vue de ses
appartements l'avait désillusionné. Alors qu'il s'attendait
à pénétrer au milieu du luxe oriental le plus pur,
il n'avait trouvé que de mauvaises chambrettes décorées
avec le plus déplorable mauvais goût et comparables tout
au plus à celles d'un hôtel de troisième ordre.
O splendeurs des Mille et une Nuits, comme vous êtes loin
de l'actuelle vérité !
Vous plaît-il, au surplus, de savoir quelle existence mène
la femme dans ces appartements ?... Voici l'emploi de la journée
d'une Persane de qualité :
Au réveil, avant toutes choses, la khanoum (dame) fait sa
prière et récite quelques versets du Coran. Puis elle se
livre longuement aux soins de sa toilette, peigne et tresse sa chevelure,
se teint les cils, passe le collyre sur ses yeux et se parfume le visage
et le corps.
Les femmes persanes usent largement des parfums, des cosmétiques,
des huiles et des teintures. Leurs odeurs préférées
sont l'essence de roses et un extrait de narcisse que l'on nomme athre
fitné, ce qui veut dire « arôme troublant ».
Elles se teignent aussi les cheveux et quelquefois même les mains
avec le henneh, qui leur donne une teinte rouge orange ; et elles
emploient, pour relever la fraîcheur de leur teint, les fards et
la poudre de riz. « La toilette, dit un ouvrage persan dédié
aux femmes, doit toujours être aussi brillante que la queue d'un
paon ». Elle est donc la principale occupation de toute khanoum
élégante.
Si le soin de sa personne laisse à la dame quelques loisirs, elle
les emploie à chanter, à gratter de la guitare, à
danser pour distraire son époux, et surtout à fumer des
cigarettes ou, de préférence, son « calioun ».
Mais c'est au bain que les épouses des riches Persans passent le
plus clair de leur temps. Elles y demeurent des journées entières,
papotant entre elles et dégustant des aubergines à la sauce
piquante, leur plat préféré.
Ainsi s'écoule, uniforme et futile, entre le bain, la toilette
et la pipe, l'existence exempte de tout imprévu des beautés
iraniennes.
***
Or, il en est de même, ou à peu près, dans les autres
nations musulmanes. Et soyez assurés que le plus grand nombre des
femmes d'Orient ne souhaitent en aucune façon changer de manière
de vivre. Une riche musulmane de Damas, à laquelle une dame chrétienne
qui avait pu l'approcher parlait d'émancipation, lui répondait
sans ambages
« Mais que me veut-on, et pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille
dans ma félicité ? Je conçois qu'on trouble le repos
et le bonheur d'une personne pour lui en faire goûter de meilleurs.
Mais de quoi me plaindrais-je, moi ? On m'a mariée toute jeune.
J'étais, et je suis encore aimée, adorée de mon mari...
Je trouve que ce qui nous rend heureuses, c'est justement cette ignorance
complète que nous sommes censées avoir sur la vie extérieure
de nos maris, tandis que vous, autres, par votre émancipation,
dont vous vous faites les apôtres, par vos bals et vos soirées,
vos promenades et vos flirtages surtout et ce contact incessant des dames
et des demoiselles avec les messieurs, vous laissez la porte tout ouverte
à la jalousie et ses suites, et à toutes les scènes
qui ruinent le foyer...
» On nous propose de nous émanciper, c'est-à-dire
de nous arracher à notre bonheur domestique... Merci bien de votre
émancipation, mesdames !... »
Tel est l'avis de bon nombre de femmes de qualité en Turquie, de
celles, du moins, qui se donnent la peine d'avoir une opinion sur ce sujet.
Les autres, les plus nombreuses, les femmes de condition inférieure,
n'ont pas la moindre idée d'un changement possible dans leur situation.
Par le harem, leur prison, fermée à qui que ce soit, par
le voile, le habarazamm, qui les accompagne partout et les isole
du reste des hommes, les femmes orientales finissent par avoir une très
basse idée d'elles-mêmes. De temps à autre, quelqu'une
d'entre elles essaie d'échapper à la vie monotone et sans
joie qui lui est dévolue. Mais ces réfractaires du harem
sont rares encore et il y a tout lieu de croire que des années,
des siècles peut-être s'écouleront avant que la femme
musulmane puisse prétendre à une émancipation contre
laquelle s'élève la quadruple barrière des lois,
de la religion, des préjugés et des moeurs.
LACARRE
Le Petit Journal illustré
du 4 Février 1906
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