MÉSAVENTURE D'UN CHAUFFEUR
MILLIARDAIRE
M. William Vanderbilt aux prise
avec les paysans de Pontedera
Les milliardaires américains
en prennent un peu trop à leur aise avec notre vieille Europe.
La plupart d'entre eux sont des chauffeurs - ou plutôt des chauffards
- exaspérés ; et c'est sur nos routes qu'ils viennent exécuter
leurs randonnées les plus enragées.
Avez-vous remarqué ce fait que, les trois quarts du temps, quand
se produit chez nous un grave accident d'automobile, un accident suivi
de mort, l'auteur est un étranger ? C'étaient des Américains,
ces époux Fair dont la mort tragique fit naguère tant de
bruit ; c'était un Grec, ce chauffeur qui écrabouilla sur
le boulevard de Port-Royal le bon poète Quellien. Aujourd'hui encore
c'est un Américain qui cause un grave accident en Italie et soulève
autour de lui l'indignation par son attitude agressive.
Ces jours derniers, M. William Vanderbilt, le chauffeur milliardaire bien
connu, faisait en Toscane une promenade en automobile en compagnie de
sa femme, lorsque, dans la rue principale d'une petite localité
nommée Pontedera, sa voiture renversa un petit garçon de
cinq ans. Comme on croyait au premier moment que l'enfant était
mort, une foule de paysans entoura l'automobile, menaçant M. Vanderbilt,
qui sortit un revolver de sa poche. Cette démonstration exaspéra
la foule ; on lui arracha l'arme de la main et on se mit à le frapper
à coups de poing et de bâton. M. Vanderbilt dut se réfugier
avec sa femme dans la boutique d'un parent de l'enfant blessé.
La foule, décidée à lyncher l'étranger, assiégea
la boutique,
Sur ces entrefaites arrivèrent des carabiniers qui eurent grand'peine
à écarter les manifestants et arrêtèrent M.
Vanderbilt et son chauffeur.
Quant au petit garçon, ses blessures, heureusement, ne sont pas
mortelles.
L'aventure, cette fois, du moins, n'aura pas un dénouement tragique.
Mais elle démontre une fois de plus la nécessité
de mettre les populations des campagnes à l'abri des excès
de vitesse de quelques « chauffards » incorrigibles.
Au lendemain de la mort de M. Juttet, causée au mois d'Août
1905 par une automobile, le ministre de l'intérieur constitua une
commission extra-parlementaire destinée à réglementer
définitivement la circulation des automobiles.
D'autre part une commission parlementaire, dont M. Pierre Baudin est le
président, a été chargée de cette réglementation.
Souhaitons que les travaux de ces commissions nous donnent le plus tôt
possible l'assurance que nous ne verrons plus l'été prochain
nos belles routes de France livrées
aux débordements d'une poignée d'énergumènes
assoiffés de vitesse.
Souhaitons surtout qu'à l'exemple de la Suisse qui se montre si
énergique dans la répression des excès de vitesse,
les sévérités de nos tribunaux engagent les chauffards
étrangers à calmer leurs ardeurs ou à rester dorénavant
chez eux.
Le Petit Journal illustré
du 11 Mars 1906
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