LA CATASTROPHE DES MINES DE COURRIERES

Nos gravures. - Les sauveteurs. - Récit d'un survivant. - Ceux qui pleurent. - La concession de Courrières. - Les mineurs septentrionaux. - Précautions vaines. - Comment le mineur aime sa mine. - La pitié pour les victimes, l'admiration pour les héros.


L'épouvantable tragédie qui vient de se dérouler dans la grande concession minière du Pas-de-Calais a fait battre de douleur et d'épouvante le coeur de la France entière.
Je n'en rappellerai ni les causes, ni les terribles péripéties. Le Petit Journal a, dès le premier jour, tenu ses lecteurs au courant de tout ce qui s'y rapportait. Il a décrit l'affreuse catastrophe, dit l'héroïsme des sauveteurs, montré l'élan de généreuse pitié qui s'est produit en faveur des survivants, des veuves et des orphelins.
Nos deux gravures représentent, d'après les documents les plus exacts, recueillis sur place par nos envoyés spéciaux, deux des phases les plus douloureuses du sauvetage la découverte des morts au fond d'une galerie et l'arrivée au jour des cadavres.
Ce sont là les circonstances dans lesquelles se sont affirmés le courage, l'héroïsme, l'esprit de dévouement et de solidarité des sauveteurs, humbles ouvriers pour la plupart, qui, d'un commun accord, ont donné le plus admirable exemple.
A la nouvelle du sinistre, ils sont arrivés de tous les points du pays désolé. Et ce fut, aux alentours des puits, un spectacle saisissant que celui de tous ces braves attendant, dans l'immobilité et le silence, leur tour de danger.
Leurs chefs, les ingénieurs, leurs contremaîtres, les porions, les précédaient ; et tous ces hommes sont descendus vers la mine meurtrière, en quête de cadavres ; simplement et dignement, ils se sont acheminés vers l'abîme, pour retirer du brasier, où la mort avait entassé ses victimes, de pauvres loques humaines où vivaient la veille des âmes amies.
Tant de dévouement prodigué fut malheureusement infructueux. Tous ceux qui ne purent se sauver dès les premières heures qui suivirent la catastrophe restèrent enfouis dans les galeries, asphyxiés par les gaz délétères ou carbonisés par le feu.
Combien peu s'échappèrent !... Et quelles affres subirent-ils ces malheureux !
Voulez-vous le savoir ? Écoutez ce récit, fait par l'un d'eux, le mineur François Cerf, sauvé miraculeusement de la mort.
A peine remonté au jour, cet homme demeurai sur le carreau de la fosse, refusant de retourner au coron.
- Qu'attendez-vous donc, mon ami ? lui dit un ingénieur.
- J'attends le cadavre de mon petit, répondit-il en pleurant.
Et il raconta les terribles péripéties de sa fuite à travers les galeries croulantes et les gaz asphyxiants :
« J'étais descendu à quatre heures du matin, dit-il, et je travaillais dans une galerie entre le puits 3 et le puits 2 avec une quarantaine de camarades, quand, à sept heures cinq, j'entendis comme un grand coup de canon qui ébranla tout autour de moi ; en même temps, des gaz infects sifflaient à nos oreilles. Nous nous blottîmes tous dans une poche de galerie pour laisser passer la bourrasque.
» Nous restâmes là un temps que je ne saurais déterminer et, à tout instant, nous entendions le bruit d'écroulements qui nous arrivaient des diverses galeries.
» Puis, nous nous sentîmes étouffer ; les gaz nous empoisonnaient ; alors le porion nous dit : « Mes enfants, si nous restons ici, » nous allons mourir, il faut tâcher de sortir. » Il se leva et nous le suivîmes.
» Des cadavres, il y en avait de tous côtés et des remblais et des débris de boisages. Mon fils venait derrière moi avec mon jeune neveu. Celui-ci s'étant senti faiblir, je le pris sur mes épaules ; le porion allait devant. Il prenait une galerie, puis criait : « Arrière ! arrière ! les gaz envahissent ! »
» Ainsi, nous avons tâtonné de sept heures da matin à quatre heures de l'après-midi. De temps en temps, l'un de nous tombait ; il ne fallait pas songer à lui-porter secours; car nous nous sentions mourir et il s'agissait de sortir au plus vite. Le porion lui-même était tombé au fond d'une galerie en nous criant de nous sauver ; il est resté là-bas.
» Enfin, je tombe sur les genoux, mon neveu toujours sur mes épaules ; je me traîne jusqu'à « l'accrochage ». Des camarades nous attendaient là. On nous entasse mourants sur les bennes et l'on nous ramène au jour.
» Quand je repris mes sens, je m'aperçus que nous n'étions plus que vingt-quatre, et mon fils n'était pas là ! Pauvre petit, il est resté au fond ; il avait quinze ans ! »
Et l'homme pleurait toujours, silencieusement...

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De combien de scènes tragiques de ce genre les trois fosses atteintes par la catastrophe furent-elles-le théâtre ?...
Mais, à présent, le drame n'est plus au fond des galeries souterraines, il est à la surface du sol ; il est dans ces villages privés soudainement de la moitié de leur population ; il est dans chaque maisonnette de ces corons, si gais naguère avec leurs chambres aux carreaux rouges poudrés de sable blanc, à présent plongés dans la douleur et dans le deuil. Des familles ont perdu les deux tiers de leurs membres. Une vieille femme pleure ses deux fils et ses cinq petits-fils ; une autre, plus jeune, a perdu son père, son mari, son frère et son enfant, un pauvre petit « galibot » de quinze ans. Tous les foyers sont vides. C'est la ruine, c'est le désespoir !
La fatalité sinistre a voulu que tout secours fût superflu. Et pourtant, jamais peut-être aucune catastrophe ne détermina pareille crise d'énergie et d'héroïsme. Des hommes, même, trouvèrent la mort en cherchant à sauver leurs compagnons : l'ancien porion Sylvestre, s'étant engagé dans une galerie que l'on venait de dégager, alla trop loin et fut asphyxié ; le surveillant Blaise, descendu deux fois et remonté sans connaissance, voulut redescendre encore ; cette fois, il ne put revenir de sa syncope, et, transporté chez lui, il y mourut en arrivant.
D'autres, pendant deux jours, usèrent leurs forces à tenter de pénétrer dans les galeries empoisonnées. A plusieurs reprises, on remonta des ingénieurs qui avaient perdu connaissance, des ouvriers épuisés de souffrance et de fatigue. D'autres encore donnèrent l'exemple d'une énergie farouche, tel ce délégué mineur Simon qui, ayant sauvé dix-sept hommes, retourna dans la fournaise où l'un de ses fils gisait parmi les morts.
On peut faire, après le bilan des pertes, celui des actes de dévouement accomplis par les sauveteurs, et l'on verra que si la catastrophe n'eût été si soudaine, la somme d'héroïsme dépensée eût suffi peut-être à la conjurer.
Mais, hélas ! tout était inutile ! Et il ne reste plus qu'un souhait à exprimer : c'est que la grandeur du désastre suscite de toutes parts un élan de pitié, de bienfaisance et de générosité qui vienne du moins adoucir les souffrances de ceux qui ont tout perdu et préserver les veuves et les orphelins de la misère et de la faim.

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La concession de Courrières où vient de se produire cet épouvantable sinistre est la plus ancienne du Pas-de-Calais et l'une des plus importantes de France.
Elle fut mise en exploitation il y a un peu plus d'un demi-siècle, en 1852.
C'est un ingénieur des mines d'Anzin, nommé Charles Mathieu, qui, le premier, y trouva du charbon, et y créa les trois premières fosses : celles de Courrières, de Harnes et de Billy-Montigny, cette dernière sur le territoire même où se trouve aujourd'hui le puits n° 2, l'un des trois que la catastrophe a ravagés.
De l'avis de tous les ingénieurs, le gisement de Courrières est des plus remarquables par la puissance et la régularité de ses couches.
Aussi, dès 1857, produisait-il déjà 70,000 à 80,000 tonnes par an. En 1875, la production était de près de 450,000 tonnes ; en 1895, elle dépassait 1,500,000. L'année dernière, elle était de plus de 2,300,000 tonnes.
L'exploitation, qui se fait par douze puits, s'étend sur 5,439 hectares et occupe environ 9,000 ouvriers, dont 7,500 travaillent au fond et 1,500 à la surface.
Ces travailleurs sont logés dans 2,300 maisons ouvrières construites sur deux modèles différents, par les soins de la Compagnie. Les habitations, installées avec confort et hygiène, forment des cités qu'on appelle, dans la région, des « corons ».
Tel est le milieu dans lequel vivent et travaillent les mineurs. Voulez-vous, à présent, faire connaissance avec le houilleur septentrional lui-même
Maintes fois on vous l'a présenté comme un ouvrier misérable, hâve, décharné, esclave du sous-sol et privé à tout jamais de la lumière du jour.
Combien absurde cette légende ! Quiconque a vu de près les charbonnages et vécu au milieu des mineurs, vous dira, au contraire, que ce sont, en général, de bons vivants, nullement mélancoliques, et qui ne s'effraient pas outre mesure des risques de leur métier.
Il faut bien dire, d'ailleurs, en dépit du terrible événement qui vient de se produire, que ces risques sont moins grands aujourd'hui qu'autrefois.
Jadis, les mineurs gagnaient le fond des mines au moyen d'échelles placées dans un puits spécial. Il leur fallait ensuite, après une journée de travail, qui ne comptait pas moins de dix heures, remonter par ces mêmes échelles, mesurant toujours de trois à quatre cents mètres. Une minute de vertige, un échelon manquant, et le pauvre diable était précipité dans le gouffre de boue qui stagne au fond des puits et que les mineurs désignent sous le nom de « bouniou ».
Cette gymnastique, outre qu'elle , avait pour résultat de leur faire à tous des pieds plats et de les rendre impropres au service militaire, était si dangereuse que la plupart préféraient, pour peu qu'ils fussent asthmatiques, cas fréquent chez ceux qui vivent dans la poussière, rester huit jours sous terre et ne revoir le soleil qu'une fois par semaine. Certains obtenaient la permission de se faire remonter par le puits d'extraction. Mais là, les risques étaient plus grands encore : On amenait alors le charbon au jour par un procédé, des plus simples : un treuil, une corde et deux tonneaux, dont l'un descendait tandis que l'autre montait. Or, il arrivait souvent, lorsqu'un mineur prenait, pour remonter, ce dangereux moyen, que les deux tonneaux se rencontraient, ou que celui dans lequel se trouvait l'ouvrier allait heurter les parois du cuvelage, ou bien encore que le fond se détachait ; et, dans les trois cas, c'était pour le mineur la mort à peu près certaine.
J'ajouterai que les mines étaient très mal ventilées et que, par ce fait même, il y régnait une température insupportable et le grisou y faisait des ravages considérables.
L'invention de la cage à parachute et les procédés modernes d'aération ont remédié à tout cela.
Aujourd'hui, les mineurs gagnent leurs chantiers ou en reviennent sans risquer vingt fois leur vie et ils descendent à 300 mètres où ils remontent en moins de deux minutes, alors qu'il leur fallait, avec les échelles, une demi-heure au moins pour descendre et une heure pour remonter, ce qui, surtout après le travail, était exténuant.
Quant aux procédés d'aération, ils permettent de respirer au fond aussi bien qu'à l'air libre, et ils ont absolument chassé le grisou d'un grand nombre de mines. Dans nos houillères septentrionales, il existe des appareils qui ne débitent pas moins de sept à huit mille litres d'air par seconde...
Or, parmi toutes ces mines, celles de Courrières étaient renommées pour leurs installations. Il n'y a pas plus de deux mois qu'une grande commission allemande envoyée pour visiter nos mines le proclamait dans son rapport.
Et l'affreux sinistre vient tout à coup démontrer l'insuffisance de ces précautions, l'inanité de ces installations modernes basées sur la science, et dont chacun vantait la puissance et l'efficacité.

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Mais revenons à nos mineurs. Ce qui les caractérise particulièrement, c'est le courage, le mépris du danger, et c'est aussi la fierté qu'ils témoignent de leur profession.
Le mineur aime sa mine comme le marin aime son bateau. Thomas Grimm rapportait, ces jours derniers, dans le Petit Journal, de bien curieux exemples de cet attachement :
Un mineur de vingt-cinq ans, sur le point de se marier, est blessé dans un éboulement ; on le guérit. Sa fiancée, justement émue par cet accident, le supplie de ne plus retourner à la fosse. L'homme promet et se fait maçon.
Mais son nouveau métier ne tarde pas à lui peser. Il ne voit plus ses anciens camarades ; il éprouve vaguement le sentiment d'une déchéance et, alors, la nostalgie de la mine le prend. Après trois mois d'hésitation et de tristesse, c'est plus fort que lui, il jette la truelle aux orties, reprend le pic et retourne à la fosse. Et, tout de suite, reviennent la santé et la belle humeur.
A Anzin, ajoute l'éminent chroniqueur du Petit Journal, j'ai connu un mineur dont le grand-père et le père avaient perdu la vie dans des accidents de mines, et qui descendait au fond depuis son enfance, sans avoir seulement songé un instant que pareil sort pût lui être réservé...
Et Thomas Grimm conclut : « La mine est une belle et terrible école de vaillance... » Certes ! et les mineurs du Pas-de-Calais viennent de le démontrer une fois de plus d'une indiscutable façon, d'abord par la dignité de leur douleur, ensuite par la grandeur de leur héroïsme.
Et, pourtant, leur existence est parfois déprimante, rude et exempte de joies. Mais ils sont tous comme comme vers, le poète Fernand Lefranc, un Artésien de Béthune


La vie, hélas ! n'est pas tout rose,
Et l'on ferme parfois les poings...
Mais pourquoi rêver à ces choses ?
Les malheurs en viendront-ils moins ?
Grèves ? Grisou ? Le coeur se serre
D'y penser... Bah ! qui donc a peur ?
Il va narguant deuils et misère,
Droit son chemin, le travailleur !


C'est ainsi que, habitués dès l'enfance à l'idée du péril qui les menace sans cesse, les mineurs ont su cuirasser leur âme d'un triple airain. Et quand la fatalité s'abat sur eux, ils lui font tête courageusement de toutes leurs forces, de toute leur énergie, excitant à la fois dans le pays tout entier, avec la commisération la plus profonde pour le malheur qui les frappe, l'admiration la plus haute pour leur dévouement et leur intrépidité.

LACARRE.

Le Petit Journal illustré du 25 Mars 1906