LE DRAME DE SAINT-OUEN
Effroyable vengeance d'un domestique
congédiée
L'idée de ce crime atroce, froidement
conçu par une femme, est née d'un violent désir de
vengeance.
M. Royer, célibataire, demeurant à Saint-Ouen, avec son
neveu, André Thibault, âgé de douze ans, avait une
domestique, Julie Padoux, âgée de cinquante ans.
S'étant avisé que sa ménagère faisait danser
un peu trop effrontément l'anse du panier, il la congédia.
Mais la femme, avant de partir, jura de se venger. Et elle employa à
exécuter son projet criminel la dernière nuit qu'elle devait
passer sous le toit de son maître.
Vers dix heures du soir, M. Royer se coucha avec son neveu, dans le même
lit, comme il en avait l'habitude. Le petit cabinet réservé
à Mme Padoux se trouvait séparé de la chambre qu'occupaient
M. Royer et son neveu par la salle à manger.
Tout dormait dans la maison ; seule, Mme Padoux veillait. Il était
minuit ; c'était le moment qu'elle avait choisi pour mettre son
projet à exécution.
Elle se leva doucement, chaussée d'espadrilles pour amortir le
bruit, et elle se rendit dans la cuisine. Elle alluma une bougie et versa
de l'essence minérale dans une casserole.
A pas de loup, la domestique entra dans la chambre où dormaient
paisiblement l'oncle et le neveu.
Doucement, elle répandit sur le lit l'essence, en imprégna
les oreillers, les couvertures, puis elle y mit le feu.
En un clin d'oeil, le lit fut en flammes. Le crépitement, les premières
atteintes de la douleur, éveillèrent M. Royer et le jeune
André Thibault. M. Royer put entrevoir la silhouette de sa domestique
qui, penchée sur le jeune André Thibault, lui maintenait
les mains et les pieds au risque de se brûler elle-même, afin
que le pauvre enfant fût plus cruellement atteint et ne pût
se sauver.
Il se jeta comme un fou sur la criminelle à laquelle, au milieu
des flammes, il tenta d'arracher sa proie.
Il lutta quelques instants, mais la douleur lui fit lâcher prise
ainsi qu'à l'incendiaire qui elle aussi, avait dû être
profondément brûlée aux mains et au visage.
Elle s'enfuit alors, fermant derrière elle la porte à double
tour.
Sa vengeance était assouvie !...
Au cris des victimes, les voisins accoururent, enfoncèrent la porte,
M. Royer et son neveu, cruellement brûlés, furent emportés
à l' hôpital.
Quand à Julie Padoux, poussée par le remords ou la crainte
du châtiment, elle était allée tout droit se jeter
dans le canal de Saint-Denis.
Le matin même, on y retrouvait son corps.
La criminelle s'était fait justice.
Le Petit Journal illustré
du 22 avril 1906
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