L'ÉRUPTION DU VÉSUVE

Les populations fuyant devant les ravages du volcan
Nous avons, dans notre Variété d'aujourd'hui, résumé la tragique histoire des éruptions du Vésuve. Celle qui plonge en ce moment l'Italie dans le deuil, comptera parmi les plus graves et les plus meurtrières. 
Elle a semé la terreur et la ruine sur toute la côte du golfe, de Naples à Castellamare. Torre-del-Greco, Torre-del-Annunziata, Ottojano, Poggio-Marino, Somma, Bosco-Trecase, San-Giuseppe ont subi les atteintes du fléau.
Tandis que de toutes parts tombait une pluie ininterrompue de cendres brûlantes et de lapilli, la lave sortant d'une fente nouvelle du Vésuve ouverte à Ciaramella, se précipitait sur le flanc de la montagne, anéantissant tout sur son passage. Et la panique s'emparait des populations.
« Ce fut vers minuit, dit un habitant de Bosco-Trecase, que la catastrophe nous apparut d'un coup comme inévitable.
« On entendit une explosion terrible comme si la montagne éclatait : ce fut un fracas sec, formidable, puis un colossal feu d'artifice, une gerbe de flammes illumina la bouche du cratère.
« Les deux courants de lave, celui qui nous menaçait du haut de la pente et celui qui, en bas, menaçait de nous enserrer, s'avancèrent au même moment comme
deux vagues de la mer montante. Ils venaient vers nous avec une vitesse inouïe. Alors se produisit une fuite générale.
« Ce fut une course folle vers le salut :  tous, hommes, femmes, vieillards et enfants ramassaient ce qu'ils pouvaient et se précipitaient en une foule hurlante. Au milieu du fracas, on entendait les cris des vaches, des brebis, des cochons que cherchaient à entraîner avec eux les malheureux paysans... »
Il en fut de même dans toutes les localités menacées. Les habitants se sont réfugies en masse à Naples. Et ceux qui ont trop attendu pour s'enfuir sont demeurés victimes du fléau. Les cadavres de plusieurs centaines de malheureux sont enfouis sous les cendres du volcan.
Avec une intrépidité dont il avait déjà donné un bel exemple lors des tremblements de terre de Calabrè, le roi d'Italie, accompagné de la reine, a parcouru les villes et les villages atteints par le fléau, portant partout des secours, des consolations et des encouragements.

VARIÉTÉ

LE VÉSUVE

Son histoire. - Les Anciens le croyaient éteint. - L'éruption de l'an 79 et la mort de Pline. - Du 11e siècle à nos jours. - L'ascension du Vésuve. - Un panorama splendide. - L'éruption, décrite par Mme de Staël.
Les aveugles fureurs des tremblements de terre et des éruptions volcaniques ne cessent, depuis quelques mois, de fondre sur l'Italie. En Septembre dernier, d'épouvantables secousses sismiques bouleversaient la Calabre, creusant en une seconde d'insondables précipices dans lesquels s'engloutissaient des villages entiers.
Aujourd'hui, c'est le Vésuve dont l'éruption soudaine sème la terreur et la mort sur toute cette côte enchanteresse que baigne le golfe de Naples.
Le Vésuve est le seul parmi les volcans d'Europe qui soit encore en pleine activité. Les autres sont endormis. Mais qui peut dire qu'ils ne se réveilleront pas quelque jour ?... Le Vésuve ne passait-il pas, dans l'antiquité, pour un volcan éteint ?
Voici, en effet, comment en parle Strabon à la fin d'une description des plantureuses campagnes napolitaines
  « Au-dessus de ces campagnes, s'élève le Vésuve, bien cultivé et habité, excepté à son sommet, qui est uni dans presque toute son étendue et entièrement stérile, formé de cendres, avec des enfoncements dans des terrains qui semblent avoir été rongés par le fer, de sorte que l'on peut supposer que
cette montagne a été primitivement un volcan avec un cratère enflammé, qui s'est éteint faute d'aliment... »
Supposition que le Vésuve allait bientôt justifier cruellement. En l'année 63, le volcan commençait à secouer sa torpeur séculaire. Jusqu'à l'an 79, il se contentait de trembler et de faire trembler la terre autour de lui. Enfin éclatait la terrible et mémorable éruption qui détruisit d'un seul coup Stabies, Herculanum et Pompéi, et qui paraît avoir été la plus violente de toutes celles qui se sont succédé depuis cette époque.
Il nous est resté un précieux récit de cette éruption : c'est une lettre de Pline le Jeun, qui en fut le témoin oculaire.
Son oncle, Pline le naturaliste, était à Misène, où il commandait la flotte romaine, lorsque, vers la septième heure, on vint lui annoncer qu'on voyait paraître un nuage d'une grandeur et d'une forme extraordinaires. La figure de ce nuage, dit Pline, était comparable à celle d'un sapin ; il s'élevait dans l'air par un tronc immense et se fondait de part et d'autre par des rameaux latéraux.
L'amiral, pour porter secours à la population de la baie, s'embarque sur une galère et se dirige vers le pied du Vésuve. A mesure qu'il approche, les cendres mêlées de pierres ponces tombent sur lui plus brûlantes et plus abondantes. 
Arrivé à Stabies il distingue les flammes sur la montagne. Mais bientôt la couche de cendres qui flotte dans l'atmosphère est si épaisse que la nuit profonde s'étend sur toute la campagne. En même temps, les tremblements de terre se font si violents que la population est obligée de fuir hors des maisons, malgré la chute continuelle des pierres.
Pline le Jeune, demeuré à Misène, rapporte qu'on vit alors le grand nuage qui avait, dès le principe, semé l'alarme, descendre vers la terre, couvrir la mer et cacher entièrement le rivage. C'est à ce moment, sans doute, que les villes d'Herculanum et de Pompéi ont été enveloppées. Pline l'Ancien, suffoqué par des vapeurs sulfureuses, mourut près de Stabies, victime de son humanité et de son amour pour la science.
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Depuis lors, le Vésuve demeura rarement plus d'un siècle sans effrayer ses alentours par quelques nouvelles éruptions. Un passage de Dion Cassius montre que, jusqu'au commencement du troisième siècle, il n'y eut guère d'interruption. Procope, qui est du sixième siècle, parle du Vésuve comme d'une montagne qui vomit des ruisseaux de feu.
Suivant les traditions du pays il y eut des éruptions en 203, 472, 512, 685, 982. Le premier récit authentique que l'on ait d'un courant de lave date de l'éruption de 1036. Le XII, siècle vit une éruption, en 1139, puis le volcan parut se calmer.
il se réveilla en 1306, pour se rendormir de nouveau pendant plus de trois cents ans. C'est dans cette période que la force souterraine se détournant un instant du Vésuve, fit tout à coup surgir de la mer, à une courte distance du rivage, une montagne volcanique nouvelle qui, pour cette raison fut nommée Monte-Nuovo.
Cette montagne, d'environ 130 mètres de hauteur, se souleva tout entière, dans un intervalle de vingt-quatre heures, au milieu d'épais tourbillons de vapeurs.
En 1631, nouvelle éruption à laquelle en succédèrent d'autres, en 1638, 1660, 1680. Entre 1680 et 1790, le volcan crache le feu d'une manière presque ininterrompue: En 1794, une éruption formidable détruit la petite ville de Torre-del-Greco. Au dix-neuvième siècle, les années 1804, 1810, 1822, 1828, 1831, 1834, 1839, 1850, 1855, 1856, 1857, 1858, 1868 sont marquées par des éruptions.
 En 1872, nouvelle éruption, très importante, cette fois. A la fin du mois d'Avril, pendant plusieurs jours, la terreur règne dans la contrée. Du cratère du Vésuve sortait une colonne atteignant jusqu'à 1,300 mètres de hauteur. Il y eut 300 victimes. Le ler Mai, enfin, un violent orage se déchaînait sur la contrée et. l'éruption du Vésuve cessait aussitôt.
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En dépit de tant de catastrophes, les populations des campagnes napolitaines n'ont jamais consenti à abandonner les abords du Vésuve. Elles fuient affolées, dès que le péril éclate ; on les voit revenir aussitôt qu'elles croient le danger conjuré. Aussi le Vésuve est-il cultivé et habité jusqu'aux deux tiers de sa hauteur.
L'ascension autrefois en était longue et pénible. Les difficultés en ont été aplanies en partie par l'installation d'un funiculaire, dont nous donnons d'autre, part une reproduction. La dernière partie de l'ascension doit cependant s'accomplir à pied, et il faut souvent s'arrêter et se reposer avant d atteindre le sommet. Mais une fois les difficultés vaincues, on est magnifiquement récompensé de son effort, par le sublime spectacle qui, de tous côtés, se déroule sous les regards : panorama splendide où entrent à divers plans, Naples, Portici, Resina, Torre-del-Greco, Torre-del-Annunziata, la vaste baie semée d'îles charmantes, la mer, les riches plaines de la campagna felice, avec ses villes, ses villas, ses hameaux innombrables, ses ombrages, ses champs fertiles, et, au loin, la longue chaîne des Apennins qui serpente à l'horizon.
Tous les touristes qui ont joui de ce spectacle en ont gardé un souvenir inoubliable.
Mais plut inoubliable encore est le spectacle du Vésuve en éruption.
Le phénomène se déroule suivant un ordre constant. Après divers avertissements, ébranlements, grondements, sifflements, jets de vapeur et masses de nuages, l'éruption commence par une formidable explosion. La vapeur d'eau et les gaz comprimés font sauter le fond du cratère comme une marmite.
« Au même instant, dit M. Fuchs, une sombre et puissante colonne de fumée jaillit avec la rapidité de l'éclair, s'éléve dans l'air et s'étale lentement. Bientôt  cette colonne présente un aspect majestueux que l'on  a comparé à celui d'un pin-parasol gigantesque... La sombre colonne de fumée s'élève droite, à plusieurs milliers de pieds, avant de s'étaler. Un voile épais s'étend sur le soleil dès que cette colonne s'élargit, et parfois le jour est tellement obscurci, qu'il fait place à, des ténèbres profondes. »
En même temps commence la pluie de cendres. La lave qui forme les cendres est dans un état de division extrême qui permet à ces particules très petites d'être emportées au loin. Pendant l'éruption du Vésuve en 1872, il y eut pendant plusieurs jours une pluie de cendres dans les rues de Naples, qui est, à trois lieues des cratères. Les cendres du Vésuve sont allées à plusieurs reprises jusqu'à Constantinople et jusqu'à Tripoli.
Enfin, la montagne se fend comme un abcès qu'on perce, et le flot de lave liquide jaillit en torrent. C'est la fin. Il est rare que la coulée de lave se fasse par débordement du cratère. Le plus souvent, le flanc de la montagne éclate.
C'est là ce qui s'est produit cette fois encore. La lave s'est livrée passage sur le versant qui regarde la mer, dans la direction de Torre-del-Greco, Torre-del-Annunziata, et des villages entiers ont été ensevelis sur son passage.
Mme de Staël a fait d'une éruption du Vésuve une curieuse et dramatique description qu'il n'est pas sans intérêt de rapporter ici, à l'heure où le volcan crache sa pluie de cendres sur les alentours. Que nos lecteurs me permettent de la leur citer en terminant :
«Le feu du torrent, dit-elle, est d'une couleur funèbre ; néanmoins, quand il brûle les vignes ou les arbres, on en voit sortir une flamme claire et brillante ; mais la lave même est sombre, tel qu'on se représente un fleuve de l'enfer ; elle roule lentement comme un sable noir de jour et rouge la nuit. On entend, quand elle approche, un petit bruit d'étincelle qui fait d'autant plus de peur qu'il est léger, et que la ruse semble se joindre à la force ; le tigre royal arrive ainsi secrètement à pas comptés. Cette lave avance sans jamais se hâter, et sans perdre jamais un instant ; si elle rencontre un mur élevé, un édifice quelconque qui s'oppose à son passage, elle s'arrête, elle amoncelle devant l'obstacle ses torrents noirs et bitumeux, et l'ensevelit enfin  sous ses vagues brûlantes. Sa marche n'est point assez rapide pour que les hommes ne puissent pas fuir devant elle ; mais elle atteint, comme le temps, les imprudents et les vieillards qui, la voyant venir lourdement et silencieusement, s'imaginent qu'il est aisé de lui échapper. Son éclat est si ardent que la terre se réfléchit dans le ciel et lui donne l'apparence d'un éclair continuel ; ce ciel, à son tour, se répète dans la mer et la nature est embrasée dans cette triple image de feu.»
Le vent se fait entendre et se fait voir par des tourbillons de flamme, dans le gouffre d'où sort la lave. On a peur de ce qui se passe au sein de la terre, et l'on sent que d'étranges fureurs la font trembler sous nos pas. Les rochers qui entourent la source de la lave sont couverts de bitume, dont les couleurs ont quelque chose d'infernal. Un vert livide, un jaune brun, un rouge sombre, forment comme une dissonance pour les yeux et tourmentent la vue, comme l'ouïe serait déchirée par ces sons aigus que faisaient entendre les sorcières, quand elles appelaient, de nuit, la lune sur la terre.
» Tout ce qui entoure le volcan rappelle l'enfer, et les descriptions des poètes sont sans doute empruntées de ces lieux. C'est là que l'on conçoit comment les hommes ont cru à l'existence d'un génie malfaisant, qui contrariait les desseins de la Providence. On a dû se demander en contemplant un tel séjour, si la bonté seule présidait aux phénomènes de la nature, ou si quelque principe caché forçait la nature, comme l'homme, à la férocité...
LACARRE.

Le Petit Journal illustré du 22 avril 1906