UN DRAME AU FOND DE LA MER

Mort horrible d'un scaphandrier
C'est dans le port de Simonstown, près du Cap, que s'est produit cet accident tragique, qui, paraît-il, est sans précédent dans les annales des scaphandriers.
Pour effectuer des travaux sous-marins dans les docks de Simonstown, une barque montée par plusieurs matelots et deux scaphandriers s'était placée au milieu du port. Là, les deux plongeurs étaient descendus à 15 mètres de profondeur et travaillaient depuis quelques instants, lorsque le casque en cuivre de l'un d'eux se détacha, laissant le malheureux la tête découverte au fond de l'eau.
L'infortuné scaphandrier, asphyxié, et qui ne pouvait remonter à la surface, étant retenu par son lourd équipement et surtout par les épaisses semelles en plomb de ses souliers, eut le temps, avant de perdre connaissance, de s'accrocher à son camarade qui se trouvait près de lui. Celui-ci fit manoeuvrer aussitôt la corde d'appel, et lorsque les gens du bateau essayèrent de le remonter, il saisit à bras le corps son voisin inanimé. Mais, à trois mètres de la surface, le treuil qui servait à la remonte refusa de fonctionner, et le scaphandrier, épuisé, lâcha le corps de son camarade qui coula aussitôt à pic.
Le plongeur survivant put alors remonter à bord du bateau, et presque immédiatement il plongea pour retrouver le corps de l'autre scaphandrier.
Quand il eut réussi à ramener dans le bateau le malheureux plongeur, il était trop tard ; ce dernier était mort.

VARIETE

Scaphandriers
La cloche à plongeur. - Une expérience au XVIe siècle. - Le scaphandre. - Impressions d'un explorateur sous-marin. - Épaves et trésors. - L'héroïsme des scaphandriers. - Le palais d'Amphitrite.

Le terrible drame sous-marin qui fait l'objet de notre gravure de première page ramène l'attention sur ces « travailleurs de la mer », dont le métier n'est qu'un péril perpétuel.
De tous temps, le mystère des profondeurs sous-marines excita les curiosités humaines.
Les Anciens connurent la cloche à plongeur. Bien mieux, on trouve dans Aristote la description succincte d'un casque de plongeur, sorte de chaudron renversé fort comparable au casque des scaphandriers d'aujourd'hui.
Inconnue au moyen âge, la cloche à plongeur reparut au XVIe siècle. En 1588, l'année où l'Invincible Armada de Philippe II d'Espagne se perdit dans les mers du Nord, l'appareil, nouvellement inventé, fut expérimenté sur les côtes d'Ecosse, afin de retrouver les épaves de la flotte anéantie.
Mais ce procédé primitif ne permettait ni de se mouvoir sous l'eau ni d'y travailler, pas même d'y entrer ou d'en sortir à volonté.
On cherchait mieux, en Angleterre surtout. Dans la baie de Tobermory, où s'était englouti le navire amiral de l'Armada, il y eut notamment une expérience qui prouve combien les lois de la nature étaient alors ignorées.
Cette expérience consistait à submerger le corps d'un vaisseau imperméable, dont les flancs et le tillac devaient être étayés avec force, et l'entrée, composée d'une seule porte hermétiquement fermée ; de sorte qu'en lâchant le lest destiné à produire l'immersion, le bâtiment devait de lui-même revenir à la surface.
Pour rendre l'essai plus sûr et le résultat plus frappant, l'inventeur voulut lui-même diriger la première épreuve. On convint qu'il plongerait à la profondeur de 20 brasses (environ 38 mètres), et que, vingt-quatre heures révolues, il reparaîtrait sans secours à la surface. Il fit ses apprêts, se pourvut de subsistances, des moyens nécessaires pour signaler sa position et l'expérience commença. Mais rien ne décelait ses phases ; le temps fixé était écoulé ; une foule immense attendait avec angoisse que celui qui l'avait tentée se montrât. Ni homme ni bâtiment ne reparurent. On n'avait pas tenu compte de la pression que l'eau exerce à une aussi grande profondeur ; le vaisseau n'avait pu résister, et le malheureux qu'il renfermait n'avait pas même eu le temps de faire le signal convenu pour indiquer sa détresse.
L'histoire des explorations sous-marines compte bien d'autres échecs du même genre. Bref, la mer garda ses secrets jusqu'au jour où le scaphandre apparut.

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Tout le monde connaît aujourd'hui l'ingénieux appareil, dû à deux Français, le lieutenant de vaisseau Denayrouse et l'ingénieur Rouquayrol ; et point n'est besoin de le décrire. Mais, seuls, ceux qui ont vu les scaphandriers à l'oeuvre savent combien est dur, déprimant et dangereux leur métier, et quelle somme d'énergie, d'abnégation, d'héroïsme même il faut posséder en soi pour l'exercer.
A dix ou quinze mètres, la pression de l'eau est déjà telle que nous la supporterions malaisément, nous autres terriens, affaiblis par l'existence énervante des villes ; pour le scaphandrier de profession, longuement entraîné, c'est un jeu. Mais à vingt-cinq ou trente mètres de profondeur, si vigoureux que soit le plongeur, il commence à éprouver des maux de tête et divers troubles physiologiques. S'il va plus avant, ou s'il remonte trop rapidement, il risque, par la compression trop forte ou la décompression trop brusque, d'être victime d'une maladie spéciale qu'on appelle « mal des caissons ou des scaphandriers », et qui peut entraîner pour le moins d'irrémédiables infirmités.
Avec l'ancien scaphandre, les plongeurs ne pouvaient guère dépasser cinquante mètres, et encore ne devaient-ils demeurer qu'un laps de temps très limité à une telle profondeur.
Mais depuis quelques années, il existe un nouveau scaphandre, dont l'intérieur est muni d'une armature métallique, qui protège le plongeur contre les pressions trop fortes et lui permet d'atteindre jusqu'à cent mètres le profondeur. Cet appareil est dû à un ingénieur français, M. de Pluvy, qui l'a expérimenté avec succès dans plus d'une centaine d'explorations sous-marines.
On l'emploie aujourd'hui partout pour les explorations sous-marines, la recherche des épaves, le sauvetage et le renflouement
des bateaux submergés.
L'inventeur de ce scaphandre a noté les impressions recueillies dans ses incursions à travers le monde mystérieux de la mer.

La première sensation, dit-il, est comparable à la descente dans les mines. Mais on prend l'habitude.
Vers trois mètres, ce sont d'abord des méduses en quantité considérable. Dans l'eau, tout est grossi : elles semblent énormes. Puis, on n'a pas le sentiment des glaces qui vous protègent et, la première fois, il semble toujours que ces masses flasques vont vous venir sur la figure. Un peu plus bas, on se trouve au milieu d'une multitude de petits poissons qui scintillent.
Vers 50 mètres, dans l'Atlantique, on traverse souvent des masses d'herbes, des chevelures de 20 mètres de longueur, qui vous enveloppent de toutes parts. Elles sont un danger, car elles peuvent paralyser le plongeur et lui constituer à la remonte une surcharge atteignant plusieurs centaines de kilos, assez forte pour rompre un câble dont la résistance serait calculée trop juste. Au-dessous de 50 mètres, on trouve de petits squales de un mètre à peu près et beaucoup de dauphins. Des animaux très bêtes, ces dauphins : ils viennent se jeter avec violence contre le plongeur.
Et, comme on n'a pas le sentiment des glaces, c'est une impression de crainte qu'on éprouve devant ces attaques, d'autant plus que si, par hasard, le verre était brisé, malgré ses dix centimètres d'épaisseur, ce serait une mort immédiate. D'autres monstres, ce sont les poulpes : leurs tentacules effrayants enserrent le scaphandrier. Ce sont des animaux répugnants ; ils sont peu obstinés ; au contact du fer, ils renoncent à leur attaque. Les crabes sont aussi hideux, mais ils sont plus tenaces ; j'en ai vu qui avaient plus d'un mètre de diamètre. Formidablement armés, ils sont redoutables.
Au point de vue de la faune, c'est à peu près tout. Les déformations des poissons ne sont pas sensibles à ces faibles profondeurs. C'est à partir de 4,000 mètres que leur nature change, bâtis qu'ils sont pour résister à d'inimaginables pressions : fendus de bouches énormes, pourvus d'yeux gigantesques pour recueillir en masse les infimes rayons lumineux égarés dans ces profondeurs. Il est impossible, jusqu'à présent, d'avoir vivants ces produits sous-marins, car ils arrivent à la surface avec un volume quadruple, par suite de l'affaiblissement des pressions. Tous ces animaux sont carnivores et servent de tombeau aux malheureux naufragés. Ceux-ci descendent continûment, car la densité de l'eau est à peu près constante; les formidables pressions qu'ils subissent broient leurs os et les aplatissent. Ces spectacles, à cent mètres, ne sont pas encore visibles.
Un fait impressionnant, dans les descentes sous-marines, c'est la lumière. Elle est un mélange curieux de vert et de violet, dans une atmosphère fantastique. Comme couleur, c'est un peu celle des cavernes qui s'ouvrent dans les glaciers. Jusqu'à 20 mètres, la coque du bateau fait ombre. Vers 30 mètres, la lumière est déjà diffuse. A cette profondeur, le soleil n'apparaît que comme une globe rougeoyant et flou, mais, chose curieuse, quand on est abrité des reflets par des rochers, par exemple, on voit les étoiles, en plein midi.
A cette heure, dans la Manche, j'ai vu un spectacle inoubliable, vers 40 mètres de fond le soleil était au zénith, le fond se composait de sable blanc, et la réflexion de la lumière donnait l'impression d'une plaine d'or en fusion...
Vers 70 mètres, c'est l'obscurité ; à 100 mètres, il faut s'éclairer. J'emploie des lampes électriques de 10,000 bougies, qui illuminent dans un rayon de 30 mètres.

A rapprocher de cette constatation ces lignes si justes de notre grand Michelet :

Si l'on plonge dans la mer à une certaine profondeur, dit-il dans son beau livre La Mer, on perd bientôt la lumière ; on entre dans un crépuscule où persiste une seule couleur, un rouge sinistre ; puis, cela même disparaît et la nuit complète se fait : c'est l'obscurité absolue, sauf, peut-être, des accidents de phosphorescence effrayante. La masse, immense d'étendue, énorme de profondeur, qui couvre la plus grande partie du globe, semble un monde de ténèbres. Voilà surtout ce qui saisit, intimida les premiers hommes.

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Comme la plupart des scaphandriers, c'est surtout pour reconnaître des épaves que M. de Pluvy est descendu sous les flots. Combien de spectacles tragiques lui sont apparus.
Près d'Ostende, dit-il, un navire était récemment coulé : je suis descendu, et c'est alors que j'ai été attaqué par une armée de crabes géants ; ils rongeaient les cadavres des naufragés. L'un d'eux s'est attaqué à moi : j'aurais eu la jambe coupée dans une de ses pinces, si ma jambe n'avait été recouverte d'acier. J'avais une espèce de sabre à la main, cela m'a permis d'en tuer deux, dont j'ai gardé les carapaces.
Sous les eaux, les objets du fond sont recouverts comme d'une poussière souveraine. On dirait l'intérieur d'un palais aux fenêtres murées et dans lequel aucun homme ne pénétra depuis des siècles. C'est d'une infinie mélancolie. Sur le fond même, beaucoup d'ossements, humains souvent. J'ai observé un fait curieux : la mer conserve les corps pendant un certain temps. J'ai vu l'épave d'un navire qui avait sombré pendant une nuit. L'équipage dormait au moment du naufrage, et il était passé sans transition du sommeil dans la mort. Aucun poisson n'avait touché les naufragés, protégés par la disposition des débris du navire, qui leur faisait une sorte de cercueil ; ils semblaient dormir encore, calmes et mystérieux. Je me suis approché, j'ai écarté les parois de ce tombeau, et j'ai touché un de ces corps : sa chair s'est effondrée aussitôt comme en poussière, et je n'ai plus eu qu'un squelette sous les yeux.
Les épaves... Quelle histoire à écrire ! On ne saura jamais les millions enfouis sous les eaux. Vigo ? Je n'y suis pas allé, mais un de mes hommes y est autrefois descendu avec l'ancien scaphandre, avant que j'aie trouve le mien. Il en est mort le surlendemain, mais après avoir vu les fameux galions, enfouis sur le fond de la baie, fantômes inclinés un peu sur le côté. Les mâts tenaient toujours, les ponts étaient encore là. Je crois qu'il serait impossible de les remonter, car les ferrures sont rongées, depuis 1707, et tout alors se disjoindrait.
Ce que j'ai vu, c'est le navire qui portait en Hollande, vers 1808, le trésor de Napoléon. Le navire sombra avec 100 millions d'or : on en a déjà extrait 56. D'ailleurs, la mer conserve. Le prince de Monaco rapporte qu'il y a, près de Chypre, une galère au fond de l'eau, pleine encore d'objets d'art...

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Que de merveilles s'offrent ainsi à ceux qui peuvent explorer le fond des eaux, mais aussi que de dangers courus, que d'héroïsme dépensé !
Faut-il rappeler la belle conduite des scaphandriers, lors de la catastrophe du Farfadet, qui se produisit à Bizerte, au mois de Juillet 1905 ?
Pendant plusieurs jours et plusieurs nuits ils plongèrent, usant leurs forces et leur énergie, travaillant dans la vase épaisse où s'enfonçait la quille du sous-marin, pour tenter d'arracher à la mer l'épave sinistre où des hommes agonisaient.
Le fait qu'illustre notre gravure témoigne, une fois de plus, des périls qui guettent à chaque instant les travailleurs de la mer, mais il montre en même temps combien la Science et l'ingéniosité humaines sont impuissantes devant les révoltes de la mer et aussi devant ses secrets.
Après des siècles de recherches, l'homme, au prix des plus grands dangers, est parvenu à descendre à cent mètres sous les flots... et les profondeurs sous-marines, en certains océans, dépassent près de cent fois ce chiffre misérable. Dans l'Atlantique, il y a des vallées de cinq mille mètres. Mais que dire des océans de l'autre hémisphère ? Dans la région des îles Aléoutiennes, les fonds atteignent sept kilomètres et au voisinage de la Nouvelle-Zélande, dans les ravins des Kermadec et des Tonga, les abîmes ont plus de neuf mille mètres...
C'est assez dire combien d'êtres qui vivent en ces profondeurs doivent nous rester pour toujours inconnus, et combien de merveilles, de trésors enfouis sous les flots échapperont à jamais à nos convoitises...
Le légendaire palais d'Amphitrite est bien gardé.

Lacarre.

Le Petit Journal illustré du 20 Mai 1906