A L'EXPOSITION COLONIALE
DE MARSEILLE
La « Danse des Nymphes dans la forêt » , exécutée
par les danseuses du roi Sisowath
L'Exposition coloniale de Marseille, dont le grand succès s'était
affirmé dès les premiers jours, offre en ce moment, à
ses visiteurs, un spectacle vraiment sensationnel, un « clou »
de première grandeur.
Ce sont les danses et les pantomimes exécutées, au pavillon
du Cambodge, par la troupe royale des danseuses de S. M. Sisowath.
Ce pavillon est l'un des plus curieux et des plus pittoresques de l'Exposition
: une tour le surmonte, reproduction exacte de l'une des tours d'angle
du Baïon d'Angkor, montrant aux quatre points cardinaux son hiératique
figure de Bouddha.
Partagée en étages simulant une accumulation de parasols,
cette tour semble abriter l'image de la divinité ; les frontons
qui décorent les étages redisent en de légères
frises les mystérieuses légendes hindoues.
C'est dans le merveilleux décor constitué par ce pavillon
du Cambodge, que les danseuses du roi Sisowath se livrent aux évolutions
chorégraphiques traditionnelles dont nous parlons plus loin dans
notre « Variété ».
La vue de ces bayadères cambodgiennes évoque dans l'esprit
des spectateurs le passé et la civilisation du peuple khmer. Elles
semblent des figures échappées des bas-reliefs des fameux
temples d'Angkor leurs attitudes, leurs costumes, leurs gestes sont identiques
à ceux qui furent gravés dans la pierre, il y a dix siècles,
par les artistes de l'antique Cambodge.
Leur danse n'a rien de comparable aux ébats chorégraphiques
de l'Occident ; c'est, comme dans l'Inde, comme à Java, une succession
de gestes et d'attitudes rythmés sur les sonorités lentes
des tambourins, des guitares à trois cordes, des cymbales de cuivre
et des clochettes d'argent.
Ces pas, ces mouvements des mains et des doigts ornés de longs
ongles d'or, ces balancements légers du corps, sont d'une grâce
inexprimable.
Les visiteurs de l'Exposition coloniale de Marseille, qui auront la bonne
fortune de voir les danseuses cambodgiennes dans un de ces ballets traditionnels,
comme celui des « Nymphes dans la forêt », que représente
notre gravure, en emporteront, à coup sûr, les plus délicates
sensations.
***
Le succès de cette
grande exposition coloniale, si admirablement organisée, si curieuse
pour les artistes, si précieuse pour les commerçants et
les industriels, si instructive pour tous, récompense dignement
de leurs efforts M. Charles-Roux, le commissaire général,
et ses collaborateurs.
Mais ce succès fait honneur en même temps à la ville
de Marseille, à la cité des grandes et nobles initiatives.
Nul n'ignore - et le Petit Journal l'a signalé à
maintes reprises - que Marseille est, depuis près de vingt ans,
menacée dans sa prospérité par le développement
considérable et incessant de Gênes, sa rivale italienne.
Depuis 1888, le port de Gênes, pourvu d'un outillage moderne, se
développe d'année en année. En 1902 et 1903, les
Génois ont décidé des agrandissements et des perfectionnements
qui n'ont pas coûté moins de 50 millions. En trente ans,
le mouvement maritime de ce port a augmenté de 10 millions de tonneaux
de jauge ; le tonnage des marchandises est passé de 1 million à
6 millions de tonnes.
Gênes a bénéficié du développement général
de l'Italie, du percement des tunnels du Mont-Cenis et du Saint-Gothard,
de l'afflux des capitaux allemands. Récemment encore, le percement
du tunnel du Simplon lui a garanti pour l'avenir l'augmentation de son
mouvement commercial, car il amènera dans son port le trafic de
la Suisse occidentale qui, jusqu'ici, se dirigeait sur la France.
Marseille ne reste pas indifférente devant cette perspective menaçante.
La grande cité phocéenne tend toutes ses forces vers sa
défense. Elle a toujours la primauté dans la Méditerranée,
mais, pour la conserver, il est urgent qu'elle soit aidée dans
ses efforts.
Il faut espérer que les pouvoirs publics ne lui marchanderont pas
ce secours dont dépend la prospérité de la cité.
De l'avis des économistes, il convient, notamment, de hâter
les travaux projetés sur la régularisation du Rhône,
le canal de Marseille au Rhône, l'établissement d'une zone
franche, de façon à faire converger sur Marseille le plus
grand trafic d'exportation possible. Et il faut faire en sorte que Marseille
devienne le véritable entrepôt de tout notre commerce colonial.
M . Barthou, ministre des Travaux publies, connaît mieux que personne
la situation de Marseille vis-à-vis de Gênes. En prenant
les mesures nécessaires pour assurer à notre grand port
méditerranéen la supériorité sur sa rivale,
il sauvegardera du même coup une large part de la richesse nationale.
Le Petit Journal illustré
du 24 Juin 1906 |