UNE CATASTROPHE MARITIME SUR
LES COTES D'ESPAGNE
Le naufrage du vapeur « Sirio »
Depuis la perte de l'Hilda,
de tragique mémoire, aucun sinistre maritime n'avait eu un aussi
cruel retentissement
Le Sirio, qui vient de se perdre sur les rochers Hornigas,
près de Carthagène, se rendait à Buenos-Ayres.
Il comptait à son bord, outre nombre de passagers de première
classe, plusieurs centaines d'émigrants espagnols et italiens.
Le navire, ayant heurté une roche couverte par l'eau, sombra
avec une grande rapidité. A bord, dès le premier choc
ressenti, une terrible panique se produisit ; ne se dominant plus, des
hommes se disputèrent les bouées et les bateaux de sauvetage,
le couteau à la main, sans égard pour les femmes et les
enfants ; ils se combattirent les uns les autres avec une terrible brutalité,
tirèrent force coups de feu. Nombreux furent les tués
et les blessés.
Il y eut des épisodes terribles et douloureux.
Une jeune femme, qui faisait son voyage de noces, a vu disparaître
son mari à ses côtés.
Une famille, composée du père, de la mère et de
six enfants, a presque entièrement péri. Seul le père
s'est sauvé. Il a perdu la raison.
Une dame italienne sauva ses trois enfants au moyen d'une planche. Un
vieillard qui fut sauvé perdit ses trois fils. Un jeune homme,
marié depuis un mois, perdit sa femme et sa belle-soeur.
Un Italien, résidant à Barcelone, voyageait avec sa famille.
Il réussit à sauver trois de ses fils et neuf passagers.
Sa fille âgée de dix-huit ans réussit à sauver
deux enfants dont les parents sont inconnus. Parmi les noyés,
il y a surtout des enfants et des femmes.
Le capitaine et les officiers du bâtiment perdirent la tête
et n'eurent pas l'énergie nécessaire pour ramener l'ordre
et organiser le sauvetage. Mais les pêcheurs de la côte,
sauveteurs volontaires accourus dès le premier moment, furent
sublimes de dévouement.
Le patron du vapeur Joven-Miguel eut une conduite héroïque
; il plaça son bateau contre le Sirio et put recueillir
300 naufragés. Le Sirio s'enfonçait peu à
peu et menaçait d'engloutir le Joven-Miguel. L'équipage
du Joven-Miguel voulut s'éloigner, mais le patron s'y
opposa, revolver au poing, en disant : « Tant qu'il y aura un
naufragé à recueillir, nous ne bougerons pas d'ici. Tous
les naufragés recueillis par le Joven-Miguel s'obstinaient
à rester sur le pont au risque de faire couler le bateau qui
manquait de lest. Le patron les obligea à descendre dans l'entrepont.
Le vapeur Vicenta-Licano sauva 200 personnes qu'il conduisit
à Carthagène.
Un vieux pêcheur, boiteux, qui manoeuvrait seul son bateau, sauva
12 personnes.
Et dans cette épouvantable catastrophe se manifesta une fois
de plus le noble sentiment de « l'entr'aide », de la solidarité
humaine.
Le Petit Journal illustré
du 19 Août 1906