UNE CURIEUSE ENTREVUE

A BUCKINGHAM PALACE

Le roi Edouard VII reçoit trois chefs Peaux-Rouges
Il y a des peuples qui n'ont pas de chance. Celui des Peaux-Rouges est de ceux-là.
J'ai raconté naguère ici même, dans une « Variété », les vicissitudes subies par les nombreuses races peaux-rouges aux Etat-Unis, et j'ai dit par quels moyens les Yankees les avaient peu à peu domptées ou anéanties. Depuis plus de cent ans, des massacres incessants, auxquels se sont ajouté la famine, les épidémies et surtout l'alcoolisme, ont eu raison de la plupart de ces peuples autochtones de l'Amérique du Nord.
Ce qu'il en reste aujourd'hui est parqué dans des réserves - sortes de prisons en plein air - dont il leur est défendu de s'échapper sous peine de tomber sous les balles américaines.
A part les Apaches, race ardente et combative qui donne encore, quelques inquiétudes aux conquérants dans le Nouveau-Mexique, l'Arizona et la Sonora, les autres grandes familles peaux-rouges sont définitivement soumises, et leur disparition radicale n'est plus guère qu'une question d'années.
Or, les Peaux-Rouges du Canada ne sont guère plus heureux que ceux des EtatsUnis. Il paraît que les territoires où on les a parqués eux aussi, comme leurs frères des régions de l'Ouest et du Sud, sont envahis par les chasseurs et les pêcheurs anglais et canadiens, de sorte que les malheureux n'y trouvent plus leur subsistance.
Comme le gouverneur du Canada refusait de leur faire rendre justice, ils sont venus jusqu'à Londres demander la protection de celui qu'ils appellent « le Grand Père blanc ».
Ils étaient trois, le chef Basile Conopot, de la tribu Bonaparte, le chef Joë et le chef Charlie. Un jeune Peau-Rouge de la tribu de la rivière Fraser, qui sait l'anglais, leur servait d'interprète.
Vêtus de leurs costumes nationaux, ils se sont présentés à Buckingham-Palace où le roi Édouard VII leur a accordé une demi-heure d'entretien.
La reine Alexandra était présente. Le chef Joë lui remit tout d'abord quatre petits paniers de joncs rouges et bleus, jaunes et verts, faits par sa fille, laquelle est habile dans l'art de la vannerie.
Puis les chefs ont exposé leurs doléances. Le roi les a écoutés avec bienveillance.
On ne nous dit pas s'il a fumé avec eux « le calumet de la paix » ; mais, à coup sûr, il ne les poussera pas dans « le sentier de la guerre ». Il s'efforcera, au contraire, de faire respecter leurs droits. C'est ce qu'il leur a fait entendre. Et les pauvres gens sont partis, rapportant dans leurs tribus un message d'espoir.

Le Petit Journal illustré du 2 Septembre 1906