LES TROUBLES RÉVOLUTIONNAIRES EN RUSSIE

Une descente de police et de gendarmerie dans un comité terroriste

Depuis l'épouvantable attentat dirigé contre M. Stolypine, et suivi des meurtres de plusieurs fonctionnaires et généraux, une surveillance plus active que jamais s'exerce dans toutes les villes de Russie contre l'élément révolutionnaire.
Mais l'organisation des terroristes est telle que les arrestations ont beau se multiplier, le parti, loin d'en paraître affaibli, semble marquer plus d'énergie farouche et sanguinaire sanguinaire.
Ces terroristes, auxquels nous consacrons plus loin notre « Variété », sont de deux sortes : les solitaires, qui sont les enfants perdus de la secte ; et les affiliés ou les « inscrits ».
Les premiers agissent de leur propre mouvement. Et c'est ainsi que, parfois, les directeurs de la secte terroriste sont étonnés d'apprendre l'assassinat d'un de leurs adversaires qu'ils n'avaient pas encore condamné à périr. C'est un solitaire qui a fait le coup.
Quant aux affiliés, aux « inscrits », comme ils s'appellent, ce sont les agents réels et enrégimentés du terrorisme.
Entendons-nous sur ce mot « inscrits ». Il serait par trop naïf de garder les listes de noms propres. Chacun des affiliés porte un nom de guerre qui n'a aucun rapport avec le sien. Si la police saisit ces listes, elle n'y peut trouver aucun renseignement précis.
Chacun de ces « inscrits » fait partie d'un comité déterminé, composé d'un très petit nombre d'individus. De cette façon, dans le cas - fort rare - de trahison, seul le petit groupe est atteint. Chacun de ces groupes a un chef, auquel il doit aveuglément obéir. Et seul ce chef est en relations avec le chef d'une section voisine, dont il ignore d'ailleurs la composition.
En outre, les initiés emploient entre eux un langage spécial qui diffère dans chacun des comités.
Au-dessus de ces comités locaux viennent les comités régionaux investis chacun d'un pouvoir souverain.
Enfin, au-dessus de tout est placé le comité directeur, le « centre » comme on l'appelle ordinairement. Où siège-t-il ? nul ne le peut dire. Il est mobile et se transporte souvent d'une province à l'autre. Ordinairement, il réside, à ce qu'on suppose, à Moscou ; mais, parfois, il a tenu ses séances à l'étranger.
Un détail curieux : chaque comité est pourvu de ce qu'on appelle un « technicien ». Ce spécialiste est le préparateur des bombes et des engins meurtriers. C'est, en général, un chimiste, au pis-aller, un artificier, un armurier.
Du comité directeur émanent les ordres d' « exécution ». Lui seul a le droit de prononcer les sentences de mort toujours docilement exécutées. Le chef annonce qu'un ordre d'exécution est arrivé, et demande des « exécuteurs » volontaires. Il s'en présente toujours plus qu'il n'en faut. Le chef, alors, choisit les bourreaux. Naguère, quand fut décidé le meurtre d'Alexandre II, le chef nihiliste Zéliakoff avait réclamé cinq exécuteurs. Il s'en présenta dix-sept.
Récemment encore, lors de l'attentat contre M. Stolypine, alors qu'un seul exécuteur eût suffi à lancer la bombe, ils se présentèrent quatre, bien qu'ils fussent certains de mourir un instant après de la plus effroyable des morts.
Que peuvent les répressions les plus terribles contre des volontés aussi énergiques ? Et combien il faut déplorer de voir employer cet héroïsme fanatique.. au service d'un aussi affreux idéal !

VARIÉTÉ

Ces terroristes, auxquels nous consacrons plus loin notre « Variété », sont de deux sortes : les solitaires, qui sont les enfants perdus de la secte ; et les affiliés ou les

Le Terrorisme Russe


Par la bombe et le revolver. - Une définition du nihilisme. - Les crimes des révolutionnaires. - La propagande par la parole et par le fait. - Un hymne de sang. - Les femmes nihilistes. - Des mesures contre les terroristes !
Il ne se passe pas de jour qui ne soit marqué, en Russie, par quelque acte de violence. Le pays est livré aux méfaits de la bombe, du revolver et du couteau. On assassine pêle-mêle hommes politiques, fonctionnaires et généraux. Jusqu'où iront les débordements de cette fureur sanguinaire ?...
Un Français, qui revenait récemment de Saint-Pétersbourg, disait que là-bas il semblait qu'il n'y eût plus qu'un seul pouvoir, celui du comité révolutionnaire, qui règne et qui gouverne seul.
Quelle est donc cette puissance farouche et par quelles voies poursuit-elle son oeuvre d'anarchie ?

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C'est du nihilisme qu'est né le terrorisme d'aujourd'hui. Le nihilisme, c'est une forme de l'anarchie ; c'est cette doctrine qui prétend rénover le monde dans le sang. Suivant le code de cette philosophie monstrueuse, c'est « la vie fécondée par la mort ».
Les crimes du nihilisme sont nombreux et la liste en augmente chaque jour. Rien qu'en ces dernières années, les terroristes ont, à maintes reprises, semé le meurtre sur leurs pas. En 1901, ils assassinent M. Bogoliepof, ministre de l'Instruction publique ; en 1902, M. Sipiaguine, ministre de l'Intérieur ; en 1903, M. Bogdanovitch, gouverneur d'Oufa ; en 1904, M. de Plehve, ministre de l'Intérieur.
L'an passé, le grand-duc Serge tombe sous leurs coups. Ces jours derniers, enfin, ils manquent M. Stolypine, ministre de l'Intérieur, mais ils tuent vingt-huit personnes et en blessent trente-deux autour de lui.
Et je ne relève que les plus retentissants parmi ces actes abominables. C'est le terrorisme russe, encore, qui dirigea les attentats contre M. Pobiedonostzef, procureur général du Saint-Synode, en 1901 ; contre le prince Obolensky, gouverneur de la province de Kharkoff, en 1902 ; contre le baron Korff, gouverneur de Sonija, en 1904. C'est lui, toujours lui, qui arma toutes les mains criminelles, inspira et ordonna tous les meurtres politiques qui, depuis quelques années, ont ensanglanté la Russie.
Les terroristes russes obéissent presque tous à un terrible comité occulte sui condamne, exécute et fait, par tout l'empire, la propagande révolutionnaire.
Tandis que quelques-uns de ses membres se réservent le soin d'abattre, à coups de revolver ou à coups de bombes, les victimes qui leur ont été désignées, d'autres parcourent les campagnes et les villes, engagent la conversation avec le paysan et l'ouvrier et distribuent de petites brochures anarchistes « qu'ils laissent derrière eux comme la semence qui doit germer. »
De ces « envoyés», - de ces dévoyés, plutôt, - le prince révolutionnaire Kropotkine a tracé, dans ses Mémoires, le portrait que voici :
« Un matin, de bonne heure, on vint me dire qu'un passant voulait me parler. Je sortis et me trouvai en présence de Serge, qui venait de s'échapper de Tver. Il était en compagnie d'un autre officier, Rogatchov, qui, lui aussi, était très vigoureux. Il parcourait le pays et travaillait comme scieur de long. Ils voyageaient ensemble sous ce déguisement depuis quinze jours, sans éveiller de soupçons, et faisaient ensemble de la propagande révolutionnaire... Souvent, Serge qui connaissait le Nouveau Testament presque par coeur, prouvait aux paysans, par des citations de la Bible, qu'ils devaient se révolter. Les paysans les écoutaient comme deux apôtres, les conduisaient hospitalièrement d'une maison à l'autre et refusaient d'accepter de l'argent pour leur nourriture. En quinze jours, ils avaient produit une véritable effervescence dans une quinzaine de villages. Leur renommée s'était répandue à la ronde. Les paysans, jeunes et vieux, commençaient à s'entretenir en secret, dans les granges, des « envoyés »... Les adolescents devenaient de plus en plus agressifs vis-à-vis des agents de police en disant « Attendez un peu, vous, autres Hérodes, votre tour viendra ; vous ne gouvernerez plus pendant longtemps. »
Ces émissaires du terrorisme ne négligent rien pour répandre leurs théories dans les masses. Ils font apprendre aux paysans un chant révolutionnaire dont les accents ont retenti naguère par les campagnes, lors des faits de jacquerie qui se sont produits dans diverses provinces.
Voici la traduction de cet hymne de révolte :
« Assez longtemps les tyrans ont versé notre sang, - Des larmes amères coulent toujours du peuple, - Mais le jour de la revanche arrivera, - Alors c'est nous qui serons les juges ! - Vieux scélérats, fils des ténèbres, - Essayez de reprendre votre puissance, - Tout ce qui est vil ira dans l'abîme, - Tout ce oui est bon aura la vie éternelle. - A bas les tyrans ! A bas les oppresseurs ! - Mort au vieux monde ignoble ! - Nous créons une vie nouvelle. - Nous établirons un ordre nouveau. - En avant donc, marchons à la victoire ! -. Notre drapeau flotte au-dessus des trônes, - Portant la flamme de vengeance, le chagrin du peuple, - Semant les grains de l'avenir. - Sa couleur est rouge, car dans le sang du peuple il fut trempé. »

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L'incessante propagande menée depuis quelques années par le terrorisme russe porte à présent ses fruits. L'esprit anarchiste s'est répandu partout, jusque dans les plus lointaines provinces. Les femmes elles-mêmes s'en sont faites les apôtres bénévoles. On a pu voir, dans tous les attentats, que leur rôle était non moins actif que celui des hommes.
Depuis plusieurs années, elles sont entrées en foule dans les rangs des révolutionnaires. Et ce ne sont pas uniquement, comme on pourrait le croire, des femmes du peuple, poussées là par les souffrances dues aux inégalités sociales ; ce sont, au contraire, en majorité, des étudiantes, des « gymnasistes », des héritières de riches familles marchandes, des filles de fonctionnaires ou de généraux.
Dans la plupart des attentats criminels exécutés par les nihilistes, on trouve la main d'une femme.
En 1878, une jeune fille, Vera Zassoulitch, avait donné le signal en tirant sur un général qui avait fait passer par les verges un étudiant qu'elle ne connaissait d'ailleurs pas. Elle fut acquittée par le jury et louée à l'égal d'une Charlotte Corday.
Une autre jeune femme, Sophie Perowskaïa, fille d'un haut fonctionnaire, fut mêlée aux complots qui visaient Alexandre II. C'est elle qui, le 1er Mars 1881, signala aux lanceurs de bombes, en agitant son voile, l'approche de l'équipage où se trouvait le tsar.
A la suite de la répression qui suivit cet assassinat, quand le mouvement révolutionnaire parut un moment dompté, plusieurs femmes nihilistes se réfugièrent dans la mort.
Sophie Bardina se tira un coup de pistolet, à Genève ; Eugènie Sawadskaïa s'empoisonna à Berne ; d'autres se pendirent ou s'ouvrirent les veines dans leur prison. De 1875 à 1896, on compta quinze suicides de femmes révolutionnaires.
Pendant la guerre russo-japonaise, on a vu de ces femmes qui accomplissaient leur oeuvre de politique néfaste sous le couvert de la charité. Dans les « fanzas » chinoises et les lazarets de Sibérie, elles venaient, sous prétexte de soigner les blessés, et, tout en pansant les blessures du corps, elles envenimaient celles de l'âme.
C'étaient des paroles de haine qu'elles murmuraient à l'oreille de ces infortunés, tandis que leur main coupable glissait une brochure anarchiste sous le chevet où les blessés reposaient leur tête.
Même attitude combative dans toutes les crises révolutionnaires qui secouèrent Saint-Pètersbourg et Moscou.
Dans cette dernière ville, elles courent aux barricades, et leur audace, leur obstination, leur cruauté dépassent celles des hommes.
Un témoin rapporte de l'une d'elles le fait suivant :
Un officier tombe, blessé. Deux soldats l'emportent sur une civière. Une jeune fille, debout à la fenêtre d'une maison, prend son revolver pour achever le malheureux. Les soldats, indignés, crient : « Commandez, mon lieutenant ! » Celui-ci secoue la tête : « Une femme !... ce serait ignoble !... » La révolutionnaire, froidement, l'ajuste et manque son coup. Les soldats, alors, déposent la civière ; l'un d'eux prend son fusil. La citoyenne tombe, baignée dans son sang.

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On s'est demandé souvent d'où venaient les ressources du parti révolutionnaire russe. Les femmes y pourvoient en grande partie. A Moscou, des femmes de négociants opulents donnent de l'or sans compter. On cite une jeune veuve qu'on ne rencontre au théâtre et dans les réunions que parée de bijoux fabuleux, qui donna un million de roubles aux révolutionnaires.
Pour le reste, les comités anarchistes s'y prennent d'une façon fort simple, s'il faut en croire un Français qui habite Saint-Pétersbourg. Ils envoient aux gros négociants des lettres menaçantes et les mettent en demeure d'avoir à verser la forte somme s'ils ne veulent pas voir dynamiter leur immeuble. Et les « traites » ainsi tirées sont généralement payées.
Depuis quelque temps, ces comités nihilistes semblent redoubler d'ardeur sanguinaire. Le 25 Août, une bombe éclatait dans la résidence de M. Stolypine, à l'île des Apothicaires, causant les plus épouvantables ravages. Le lendemain, une jeune fanatique tuait le général Minn à coups de revolver, sur le perron de la station de Peterhof, à quelques pas du palais impérial.
Puis, le surlendemain, les journaux annonçaient le meurtre du gouverneur intérimaire de Varsovie (dont le prédécesseur avait été grièvement blessé quelques jours auparavant). Et, en même temps, des malfaiteurs inconnus essayaient d'empoisonner le général Trépoff.
D'autre part, des attentats nihilistes ont été commis souvent hors de Russie.
Comme si ce n'était point assez d'ensanglanter leur propre pays, ces révolutionnaires farouches n'hésitent jamais à porter l'assassinat à travers l'Europe. Ils ne respectent pas l'hospitalité des nations étrangères et jouent du revolver en quelque endroit qu'ils se trouvent.
N'est-il pas temps, en vérité, de s'émouvoir devant tant de crimes et d'édicter des mesures internationales pour fermer à ces énergumènes les frontières des pays pacifiques où ils viennent semer le trouble et le deuil ?
LACARRE.

Le Petit Journal illustré du 16 Septembre 1906