Attention, le
contenu de l'article suivant est l'oeuvre d' un chroniqueur du Petit Journal
illustré de 1906 et non de la rédaction du site...
Nous nous excusons pour les propos parfois choquants .
LES « LYNCHAGES
» AUX ÉTATS-UNIS
Massacre de nègres
à Atlanta (Georgie)
La ville d'Atlanta où se sont déroulées les scènes
sanglantes que reproduit notre gravure, est un des centres les plus ardents
de « négrophobie » aux États-Unis.
Les « lynchages » y sont fréquents; mais il est vrai
que, de leur côté, les nègres s'y livrent souvent
à des attentats contre des personnes de race blanche.
Ces jours derniers, les journaux de la ville annonçaient que cinq
attentats de ce genre venaient d'être commis par des individus de
race noire.
Aussitôt, une fureur s'empara de la foule qui se mit à parcourir
les rues en poussant des cris de mort. Comme obéissant à
un plan concerté à l'avance, les manifestants, concentrés
devant les bureaux des principaux journaux, se partagèrent en bandes
qui se précipitèrent vers les différents quartiers
habités par les nègres.
Ceux-ci furent avertis assez à temps pour se concentrer dans quelques
rues, où ils organisèrent aussitôt la défense.
Mais tous ceux qui se laissèrent prendre dans les rues écartées
tombèrent victimes des manifestants.
Presque tous les nègres tués le furent dans les tramways
électriques de la banlieue d'Atlanta. Les malheureux ignoraient
ce qui se passait en ville et ils n'eurent pas le temps de se réfugier
dans les maisons.
Les manifestants arrêtaient les hommes et les femmes de couleur
qu'ils rencontraient et les battaient à mort.
Sur certains points de la ville, la populace blanche dévasta plusieurs
boutiques de barbiers nègres qui furent traînés dans
les rues et massacrés. Un grand hôtel, qui emploie des domestiques
nègres, fut envahi par la foule qui maltraita les hommes de couleur
et tenta de mettre le feu à l'hôtel.
Le pillage se concentra, dans une rue où se trouvent de nombreux
magasins appartenant à des nègres. Les propriétaires
et leurs employés durent s'enfuir. Les rues ne furent dégagées
que tardivement par les pompiers, qui mirent leurs appareils en batterie.
Ces sanglants désordres se prolongèrent toute la nuit. C'est
le lendemain matin seulement que les troupes et la milice purent se rendre
maîtresses de la ville et mettre un terme à ces tragiques
exécutions.
***
VARIÉTÉ
NÈGRES ET BLANCS
A propos d'un
lynchage. - La revanche des hommes de couleur. - Doctrines et préjugés.
- La lutte des races. - Comment les blancs traitent les noirs. - Le président
Roosevelt et les nègres. - Avant d'émanciper, il faut moraliser.
Les lynchages d'Atlanta ramènent l'attention sur l'éternel
conflit entre les deux races qui peuplent les États-Unis. Des blancs
ont massacré des nègres pour tirer vengeance de violences
commises par quelques hommes de couleur.
Il est vrai que, peu de jours auparavant, sur un autre point du territoire
américain, des nègres s'étaient rebiffés et
avaient lynché des blancs.
Des milliers de nègres, venus de toutes les parties des États-Unis,
du Canada, du Mexique, de l'Afrique et de Madagascar, s'étaient
réunis à Memphis, dans l'État de Tennessee sous la
présidence du nègre Booker Washington, celui-là même
qui déjeuna naguère avec M. Roosevelt, dans le but de discuter
les moyens de proclamer l'égalité de leur race avec la race
blanche.
A cette occasion, 2,000 domestiques nègres, avaient organisé
un bal à New-York. Mais, pendant la soirée, des scènes
d'une violence inouïe se déroulèrent, les nègres
assommant à coups de carafes et de verres les malheureux garçons
blancs qui les servaient.
Une forte escouade de policemen fut mandée, mais elle dut battre
en retraite, après avoir été durement maltraitée.
Hallskitchen, où se déroulait cette scène, est une
longue rue située dans le centre de New-York, à quelques
minutes du quartier riche. Chaque maison de cette voie est occupée
par des nègres. Ceux-ci se réunirent sur les toits de leurs
demeures et accueillirent, en leur lançant des bâtons, les
policemen accourus. Mais, comme ces derniers avançaient quand même,
les nègres se servirent d'eau bouillante qui brûla de nombreux
agents de police. Finalement, force resta à la loi, et tous les
énergumènes furent arrêtés.
Ces échauffourées sont symptomatiques. Les blancs sont de
plus en plus exaspérés contre les noirs. De leur côté,
les nègres sont las d'être traités en parias, d'être
lynchés à tout propos et hors de propos. Il règne
parmi eux, une effervescence caractéristique, qui se traduit à
chaque instant par des conflits locaux. Qui sait si ce ne sont pas là
les prémisses d'une lutte sanglante entre les deux races.
***
Il n'y a guère
pourtant plus de quarante-deux ans que ce que l'on croyait la cause de
l'humanité triomphait en Amérique avec l'antiesclavagisme.
Cette longue et sanglante guerre de Sécession, qui se termina par
le succès des Nordistes, eût dû assurer définitivement
l'entente entre les deux races. Il n'en fut rien. Les planteurs du Sud
regrettent toujours le temps de l'esclavage, et les Yankees du Nord, en
dépit de leurs doctrines, se refusent à admettre que le
nègre puisse jouir des libertés et des prérogatives
qu'eux-mêmes ont réclamées pour lui.
Les blancs traitent les nègres avec un mépris incroyable
et le préjugé de race, au lieu de s'affaiblir, se montre
plus féroce que jamais. L'an dernier, un bill fut introduit, dans
la législation de l'État d'Indiana, interdisant les mariages
entre des blancs et des personnes ayant plus d'un huitième de sang
philippin.
Cette mesure avait été proposée à la suite
de liaisons contractées entre des étudiants philippins de
l'université d'Indiana et des jeunes Américaines.
La haine des noirs, dans le Sud, en est arrivée à l'ostracisme
contre les blancs qui leur montrent la moindre sympathie. On cite le cas
d'un conférencier qui, ayant parlé dans une école
nègre, fut boycotté par ses voisins, amis et connaissances
et réduit à quitter son pays. Un maître d'école,
qui avait admis deux enfants noirs dans ses classes, fut également
mis à l'index.
Un sergent de l'armée fédérale fut rayé des
cadres pour avoir épousé une charmante mulâtresse
aux traits fins, pourvue d'une magnifique chevelure noire, une femme n'ayant
en somme pas du tout l'aspect d'une négresse.
Dernièrement, le tribunal d'une petite ville du Mississipi, qui
s'appelle poétiquement Magnolia, condamnait une femme blanche,
nommée Theresa Perkins, à dix ans de travaux forcés
pour avoir... épousé un nègre !
Dix ans ! Et encore les juges exprimèrent le regret de ne pouvoir
doubler la dose, ces cent vingt mois de bagne représentant un maximum.
Il y a, en effet, dans le Code civil de l'État du Mississipi, comme
dans celui de l'Indiana, une loi qui interdit le mariage entre blancs
et noirs.
****
Le président Roosevelt
a tenté en vain d'opposer son influence à cette haine qui
divise les deux races. Il n'a pu parvenir au moindre résultat et
n'a fait qu'y risquer sa popularité.
On se rappelle que, il y a quelques années, il invita à
sa table M. Booker Washington, un nègre très savant qui
fait le plus grand honneur à l'université américaine...
Ce fut de toutes parts, aux États-Unis, un véritable scandale.
M. Roosevelt, cependant, ne s'en émut guère et prétendit
marquer de nouveau sa volonté de réagir contre l'antique
préjugé. Il nomma un nègre percepteur dans une localité
de la Caroline du Sud. De nouveau, les protestations s'élevèrent
de tous côtés. A Indianola (Mississipi), le bureau de poste
était tenu par une négresse ; les blancs en réclamèrent
la fermeture, ne voulant pas, disaient-ils, recevoir leurs lettres des
mains d'une directrice noire.
A chaque instant, des incidents du même genre se produisent, envenimant
le conflit qui divise les deux races.
Mais ce ne serait rien si des actes de vengeance et de férocité
ne se commettaient de part et d'autre.
Les nègres, il faut bien le dire, se rendent trop souvent coupables
de graves méfaits sur la personne des blancs ; mais ces derniers,
à leur tour, se livrent à des lynchages abominables.
Il y a quelques années, ces lynchages étaient si fréquents
que le président Roosevel crut devoir, par une lettre rendue publique,
faire connaître ses sentiments sur cette forme de justice sommaire
:
« Une telle violence, disait-il, est simplement une forme de l'anarchie,
et l'anarchie est maintenant, comme-elle l'a toujours été,
l'avant-coureur de la tyrannie. Tout homme intelligent, ajoutait le président,
doit se sentir effrayé de l'accroissement de la manie du lynchage
dans ce pays, et notamment des formes particulièrement hideuses
qu'a prises si souvent la violence de la foule, lorsque ce sont des hommes
de couleur qui en sont les victimes. Si l'homme s'est rendu coupable d'un
crime horrible et indescriptible, on doit faire tout ce qu'on peut pour
accélérer la marche de la justice, mais on ne doit pas,
pour cela, priver les citoyens du droit fondamental d'être entendus
pour leur propre défense, droit si cher à tous les Américains.
Même dans le cas où elle tombe sur le véritable coupable,
la foule fait à l'État un grand tort, puisque le fait même
d'avoir assisté à un lynchage constitue une dégradation.
»
En terminant, M. Roosevelt déclarait qu'en permettant une violation
de la loi, par qui que ce soit, nègre ou blanc, on affaiblissait
les liens de la civilisation, et l'on augmentait les risques de la voir
disparaître et remplacer par un système qui entraînerait
l'anarchie et la tyrannie.
***
Ces paroles si humaines et si sensées ne furent pas entendues.
Depuis lors, les lynchages n'ont guère diminué. Tantôt
on nous rapporte que la foule a brûlé vif un noir qui avait
été condamné à être pendu, tantôt
qu'elle en a assommé un autre pendant qu'on le conduisait au poteau
d'exécution, une autre fois qu'elle a saccagé le quartier
nègre d'une ville.
On ne saurait trop flétrir ces actes de barbarie ; mais, si l'on
doit protester au nom de l'humanité, on est bien obligé
de reconnaître que l'émancipation de la race noire et son
assimilation complète à la race blanche, décrétées
à la suite de la guerre de Sécession, ont été
une imprudence et une faute politique.
Le nègre, disent les Américains, a conservé tous
les mauvais instincts de l'être primitif ; il est paresseux, réfractaire
à l'instruction, toujours prêt à assouvir les passions
les plus bestiales et, si l'on a à déplorer trop souvent
des lynchages, ils sont dus, la plupart du temps, à l'exaspération
causée par la fréquence des actes de violence commis par
les noirs.
D'autre part, les nègres qui étaient cantonnés dans
les États du Sud, avant la guerre de Sécession, y sont restés
et ils s'y sont multipliés, car ils sont extraordinairement prolifiques.
Il arrive, aujourd'hui, que, dans certaines villes, leur nombre dépasse
même celui des Anglo-Saxons, et cet accroissement continu de l'élément
noir n'est pas sans inquiéter la population blanche.
« J'estime, disait le président Cleveland, que l'époque
de la Case de l'oncle Tom est définitivement passée et ne
se reproduira plus à l'avenir ; mais je crois que le décret
d'émancipation des nègres et l'attribution des droits civils
et politiques qui leur a été faite n'ont pas plus changé
les imperfections inhérentes à la race et à leur
ancien état d'esclaves qu'ils n'ont modifié la couleur de
leur peau. Parmi les neuf millions de nègres qui ont été
appelés à partager notre vie sociale, il existe, à
l'heure actuelle, une profonde ignorance et un triste assemblage d'idées
vicieuses, de paresse et de désordre. »
Un pasteur américain, le docteur Lyman Abbot, qui est le contraire
d'un nègrophobe et qui s'est occupé beaucoup de la question,
réclame pour eux l'égalité civile, mais il déclare
qu'il ne s'ensuit pas qu'ils doivent jouir de l'égalité
politique et il approuve les six États du Sud qui ont amendé
leur Constitution, pour qu'à l'avenir celui-là seul soit
électeur, anglo-saxon ou nègre, qui possédera un
capital de 300 dollars et qui lira et écrira la langue anglaise.
« Le nègre est le frère de l'Anglo-Saxon, dit-il,
il ne s'ensuit pas qu'il soit son égal ; mais l'Anglo-Saxon est
tenu de lui prêter aide et assistance pour développer en
lui, comme individu et comme race, les plus hautes, les meilleures et
les plus larges qualités d'homme. »
Le docteur Abbot insiste pour que l'on s'occupe enfin de donner à
ceux qu'on traite en parias et ilotes, l'instruction et l'éducation
nécessaires.
Il est clair que si l'on a été beaucoup trop vite en accordant
à une race inférieure les droits politiques dont elle n'avait
que faire, on aurait dû, dès le lendemain de son émancipation,
se préoccuper de la former, de la moraliser. Il ne faut pas qu'on
vienne prétendre qu'elle est réfractaire à la civilisation
; il existe, à Tus-Kegee. une Université pour les nègres,
qui compte 1,200 élèves et qui a été fondée
par M. Booker Washington. Et celui-ci, de l'aveu de tous, est un homme
des plus remarquables.
Il n'y a donc qu'une solution à ce problème compliqué,
c'est de faire, moralement, du nègre l'égal du blanc ; l'égalité
politique viendra par surcroît.
LACARRE
Le Petit Journal illustré
du 7 Octobre 1906
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