UNE SENSATIONNELLE
EXPÉRIENCE D'AVIATION AU BOIS DE BOULOGNE
M. Santos-Dumont
à bord de son aéroplane
Le « plus lourd que l'air » vient de faire un pas de géant,
un pas de 220 mètres; et c'est à M. Santos-Dumont, déjà
célèbre par ses expériences d'aérostation
dirigeable, que l'aviation doit ce succès.
Depuis quelques années, c'est de ce côté que se tournent
les voeux et les recherches d'un grand nombre de ceux que préoccupe
l'avenir de la navigation aérienne.
Le protagoniste de cette science fut l'Allemand Lilienthal, qui se tua
après avoir fait plus de deux mille expériences.
En même temps, le capitaine Ferber fut le premier Français
qui se soit élevé au-dessus du sol au moyen d'un aéroplane.
L'Amérique eut, de son côté, l'inventeur Chanutte,
dont les travaux portèrent particulièrement sur les formes
pouvant assurer le mieux la stabilité de l'aéroplane ; puis
les frères Wright, dont les expériences eurent un retentissement
considérable.
Au mois de Juin de l'année dernière furent expérimentés,
à Billancourt, l'aéroplane de M. Archdeacon, et, à
Monaco, l'hélicoptère de M. Maurice Léger. Enfin,
depuis le début de cette année, M. Santos-Dumont donnait
tous ses soins à la machine volante qu'il vient d'expérimenter
si heureusement au bois de Boulogne, sur la pelouse de Bagatelle.
Notre gravure donne la physionomie exacte de cet essai sensationnel.
Il est quatre heures. Devant une foule considérable, accourue à
l'annonce de ces expériences, l'inventeur va lancer son grand oiseau
à travers l'espace.
Les jalonneurs, les chronométreurs sont à leur poste ; derrière
l'oiseau, une automobile doit suivre, avec, à bord, le chronométreur
E. Surcouf et M. Jacques Faure, à qui incombera le soin de noter
l'étendue et la durée des vols... ; tout est prêt
; Santos lance son moteur... Et voici ce que conte M. Jacques Faure :
« Je m' installe dans l'automobile mise à la disposition
des chronométreurs. Nous nous rangeons à vingt mètres
à droite de l 'avion de Santos, prêts à démarrer
en même temps que lui. J'ai une pile d'assiettes dans les mains
; je dois les laisser tomber une par une à l'endroit même
où l'avion quittera et reprendra le sol, de façon à
pouvoir ensuite mesurer les distances parcourues en l'air. Surcouf, lui,
a les yeux fixés sur son chronomètre.
Notre moteur, au ralenti, tourne très lentement. Santos fait un
signe son appareil démarre ; et nous suivons, à quelques
mètres en arrière, pour ne gêner aucun de ses mouvements.
Santos roule 40 mètres environ, commande alors son gouvernail et
l 'appareil, docile, quitte aussitôt le sol ; je laisse tomber une
assiette, tandis que Surcouf lance son chronomètre. Admirable de
stabilité et d'équilibre, ne roulant ni ne tanguant, Santos
s'élève à une hauteur qui varie et 4 à 6 mètres.
Il reste exactement 21 secondes dans l'air, redescend et s'arrête
au milieu d'une foule qui hurle d'enthousiasme.
Santos-Dumont est à peine hors de sa nacelle que les mains se tendent
vers lui, l'empoignent. M. Jacques Faure, qui exulte, le happe, le hisse
sur ses épaules et le porte en triomphe au milieu d'acclamations
émouvantes. On vient, en effet, de mesurer le vol de l'héroïque
et intrépide Brésilien : il est de 220 mètres !
Le Petit Journal illustré
du 25 Novembre 1906
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