BLANCS CONTRE JAUNES

La grande querelle du petit Jap et de l'oncle Jonathan

On connaît le point de départ de l'incident assez alarmant qui divise, en ce moment, les Japonais et les Américains, plus particulièrement les citoyens de l'État de Californie.
Les Américains, très entichés, comme on le sait, de leurs préjugés de races, entendent traiter les Japonais comme des barbares exclus de la civilisation occidentale ; ils ont interdit l'entrée des écoles publiques de San-Francisco aux enfants des Japonais, très nombreux en cette ville.
Le Japon proteste contre cette exclusion. De leur côté, les autorités de l'État de Californie entendent la maintenir, sans que le pouvoir central ait le droit d'intervenir.
Voici le fait qui a déterminé la querelle, mais on peut dire que les véritables raisons en sont surtout économiques. Les jaunes, Chinois et Japonais, ont envahi les villes de la côte du Pacifique. Ce sont des travailleurs admirables, sobres, ardents à la besogne et qui se contentent de salaires dérisoires. Ils causent donc un préjudice considérable à l'ouvrier yankee. Ajoutez à cela le préjugé de couleur si puissant chez les citoyens des États-Unis, et vous comprendrez l'état d'esprit des Californiens.
L'incident n'est point sans gravité, mais il n'y a pas lieu, jusqu'ici, d'en conclure que la paix soit menacée - pour le moment du moins - entre les États-Unis et le Japon.
Au surplus, le gouvernement de Washington ne cache pas qu'il trouve exagérée les susceptibilités des citoyens de la Californie; et, dans son message, le président Roosevelt a donné, avec la franchise et la netteté dignes d'un véritable homme d'État, son avis absolument favorable aux Nippons.
« Il nous faut, a-t-il dit, nous rappeler nos devoirs envers les étrangers qui sont nos hôtes. C'est le signe certain d'une civilisation peu avancée que d' offenser, en quelque manière que ce soit, l'étranger entré aux Etat-Unis sous l' égide de la loi et conduisant selon la loi..»
Et, ayant rappelé les admirables progrès du Japon, l' humanité de ses soldats, la valeur de ses hommes de guerre, le président Roosevelt a ajouté :
« Dans tout le Japon, les Américains sont bien traités, et, chaque fois que les Américains commettent la faute de ne pas traiter ici les Japonnais avec la même courtoisie et la même considération, il avouent, pour ainsi dire, l' infériorité de leur civilisation. »

Le Petit Journal illustré du 16 Décembre 1906