L' ASSASSINAT POLITIQUE

 


Les risques du métier de roi. - Le nombre des attentats contre les souverains augmente sans cesse. - Un type de meurtrier politique. - Louvel, l' assassin du duc de Berry. - Le meurtre politique peut-il être excusé ? - N' est-il pas inutile le plus souvent ? Du meurtrier de César aux assassins de dom Carlos. - Les responsables.

Dans une « Variété » sur les régicides publiée ici même au lendemain de l' attentat de Madrid contre le roi et la reine d' Espagne (voir Supplément du Petit Journal du 17 Juin 1906), nous rappelions le mot bien connu du roi d' Italie Humbert ler qui, venant d' échapper, en 1878, au couteau d' un assassin, répondait à quelqu' un qui le complimentait :
Ce sont les risques du métier.
Ces risques sont terribles, en vérité, et il semble qu' aucun métier - puisque métier il y a - n' en comporte de pareils et d' aussi fréquents.
Depuis quelques années surtout, les attentats contre la personne des souverains se sont multipliés dans des proportions extraordinaires.
Douze chefs d' Etat ont été assassinés au cours du dix-neuvième siècle. Sur ce nombre, trois seulement périrent, dans les soixante-cinq premières années du siècle ; les neuf autres ont été tués de 1865 à 1900.
Quant au vingtième siècle, il est à peine entré dans la huitième année de son âge et déjà cinq chefs d' Etat - le président Mac Kinley, le roi et la reine de Serbie, le roi et le prince royal de Portugal - ont été victimes des régicides.
Que réserve l' avenir aux infortunés conducteurs de peuples ?...

***
Cette augmentation constante du nombre des crimes contre les souverains doit être attribuée, au développement incessant et à la diffusion dans les masses des idées anarchiques et révolutionnaires... On comptait naguère sur les progrès de la civilisation pour faire disparaître ces moeurs violentes. Ne semblent-t-ils pas, au contraire, en favoriser l' expansion ?
Parmi les meurtriers politiques de naguère, le type le plus complet du régicide systématique, du fanatique calme et raisonneur, ce fut Louvel, l' assassin du duc de Berry, âme honnête, égarée par la plus implacable des passions : la passion politique. Il tua parce qu' il se croyait investi d' une mission de vengeance et de sacrifice.
Jacques Clément, Ravaillac, Damiens étaient des illuminés, des fous ou des brutes ; Louvel, lui, était un convaincu qui croyait, en tuant le dur de Berry, accomplir un acte utile au bonheur de son pays. Il est le précurseur des fusilleurs de Lisbonne, aussi bien que de ces terroristes russes, de ces anarchistes qui massacrent sans remords et sans relâche et font le sacrifice de leur vie en s' imaginant préparer ainsi une ère de bonheur et de fraternité universelle.
Partisan fanatique de l' empereur, ennemi juré des Bourbons, Louvel médita son crime pendant six ans, de 1814 à 1820. Il croyait, en assassinant le duc de Berry, anéantir la race des rois légitimes.
Le 13 Février 1820 - c' était le Mardi Gras - comme le duc sortait de l' Opéra et se disposait à monter en voiture avec la duchesse, Louvel, se coulant entre le mur et un factionnaire qui présentait les armes, saisit le prince par l' épaule gauche, le frappa au côté droit et s' enfuit.
Le prince crut d' abord qu' on l' avait simplement bousculé mais il porta la main à son côté, sentit le manche de l' arme enfoncée dans la blessure et s' écria :
- Je suis mort... On m' a assassiné !...
Puis il arracha le poignard. Un flot de sang jaillit et le prince tomba dans les bras des personnes qui l' entouraient. On l' emporta dans un salon attenant à la loge royale. Après une nuit de souffrances pendant laquelle, à plusieurs reprises, il demanda grâce pour l' homme qui l' avait frappé, il expira à l' aube.
L' homme avait été rejoint et arrêté. Il ne fit aucune difficulté de s' avouer coupable, déclara avec calme s' appeler Louis-Pierre Louvel, né à Versailles le 7 Octobre 1783, et, interrogé sur les motifs de son crime, il répondit qu' il avait voulu « délivrer son pays de ses plus cruels ennemis ».
Mis en face du cadavre de sa victime, il ne manifesta aucun remords.
- Je ne connaissais pas le prince, dit-il, et je ne lui en voulais point personnellement ; mais il était de ceux qui ont porté les armes contre la France et ramené l' étranger. Je ne me repens point de ce que j' ai fait. Cependant, c' est une action horrible que celle d' un homme qui se jette sur un autre pour le poignarder sans défense et par derrière. Je sais bien que j' ai commis un crime ; c' est du patriotisme mal conçu, insensé si l' on veut, mais on aurait tort de croire que c' est une lâcheté. Si on savait quelle force d' esprit il faut au moment de l' exécution, on penserait bien autrement...

***
Telle fut la justification de Louvel... Modifiez-en quelques détails. et ce sera l' explication de tant de crimes accomplis depuis lors, en Europe, sur la personne de rois, de princes ou de hauts personnages, par des misérables que la passion politique a fanatisés.
Louvel, dans son interrogatoire, fit une remarque bien curieuse, sur laquelle on me parait n' avoir point insisté alors comme il eût été bon de le faire. Ce régicide donna aux rois un avis précieux, qu' ils eussent dû méditer et dont le meurtre du roi de Portugal et de son fils démontre une fois de plus la justesse.
- Les grands ont tort, dit-il, surtout quand ils se sentent quelque péché sur la conscience, de prendre aussi, peu de précautions qu' ils le font. Les princes d' Allemagne sont, à cet égard, plus prudents que, les nôtres. Quand ils montent en voiture, les soldats, au lieu de leur présenter les armes, comme chez nous, tournent le dos ; et ils ont bien raison, car personne ne peut approcher sans qu' ils le voient venir...
On voit, par ces détails, combien l' homme était de sang-froid et combien son crime était raisonné.
Il ne varia pas un instant dans ses déclarations :
- Je reconnais, répéta-t-il plusieurs fois que j' ai commis un horrible crime. J' y ai été porté pour l' intérêt de la France, et je me suis sacrifié pour elle...
Cette préoccupation incessante de justifier son acte abominable par un profond amour de son pays a valu à la mémoire de Louvel l' honneur d' une réhabilitation inattendue.
Un philosophe illustre, Barthélemy Saint-Hilaire, essaya de démontrer que l' âme de la France populaire, animée d' un patriotisme exclusif et violent, s' était incarnée dans l' assassin du duc de Berry. Il voulut voir en lui la personnification de l' « homme du peuple laborieux, honnête, vertueux, indépendant, soigneux de sa dignité, amant passionné de la patrie, ennemi irrévocable des Bourbons auxquels il ne pardonnera jamais ni Gand ni Coblentz », et il déclare Louvel « excusable pour ses vertus, si jamais, à quelque titre que ce soit, patriotisme ou tout autre, le meurtre pouvait être excusé... »
Eh bien, non ! à aucun titré, le meurtre ne peut jamais être excusé. Le meurtre, qu' il soit politique, patriotique ou social, est toujours le meurtre. Avant la conviction politique, il y a le devoir de l' être moral ; un homme, quel que soit le mobile qui le fait agir, ne peut s' arroger un droit de mort sur un autre homme... On peut exalter l' acte de Brutus... Brutus n' en est pas moins un assassin.
Comme Louvel, les misérables qui ont frappé le roi de Portugal et son fils pourront tenter de justifier leur crime par des raisons patriotiques. D' avance l' opinion du monde entier a protesté conte cette excuse immorale.
De même, les anarchistes, les nihilistes fanatiques expliquent leurs massacres par la nécessité de rénover l' état social,- de créer une société de justice, d' amour et d' égalité... Et c' est dans le sang qu' ils prétendent fonder cette société !... Funeste rêverie de sauvages et de bourreaux.

***
Mais le meurtre politique n' est pas seulement abominable ; il est encore, le plus souvent, inutile. Parfois même il produit des effets complètement opposés à ceux qu' en attendent les meurtriers. Jamais ces horribles dénouements de la passion politique n' atteignent leur but.
Brutus n' aura frappé César que pour voir triompher, à Philippes, cet Octave qui, bientôt, va s' élever jusqu' à l' empire.
L' attentat de la rue Saint-Nicaise, qui devait anéantir Bonaparte et sa fortune, n' atteignit pas le Premier Consul mais fit par contre, cinq morts et quinze blessés.
Louvel croyait avoir tranché, d' un coup de poignard, le dernier rameau de la souche bourbonienne, et, quelques mois plus tard, la duchesse de Berry mettait au monde ce rejeton inespéré qu' on appela l' enfant du miracle. La mort du duc de
Berry n' eut d' autre résultat que d' exaspérer la réaction royaliste.
La machine infernale de Fieschi, dirigée contre Louis-Philippe, n' atteignit pas le roi, mais elle tua et blessa quarante-deux personnes, parmi lesquelles, le maréchal Mortier duc de Trévise.
La bombe d' Orsini, lancée contre Napoléon III, le 14 Janvier 1858, manqua son but elle aussi. Elle tua et blessa néanmoins cent cinquante-six personnes.
Plus près de nous, en 1881, les nihilistes russes jettent une bombe sur la voiture de l' empereur Alexandre III et tuent le souverain... Ils le tuent au moment où il vient de supprimer le servage et où il va donner de nouvelles libertés au peuple. Cet assassinat, aussi odieux qu' inutile, ne fait, comme de coutume, qu' exaspérer la répression.
Lincoln, Garfield, Mac Kinley, présidents des États-Unis, sont assassinés par des fous et des anarchistes... Quelles raisons ont pu, non pas justifier, mais seulement expliquer ces meurtres absurdes ?
Sadi Carnot tombe, à Lyon, sous le poignard de Caserio. Quel avantage la secte sanglante des anarchistes a-t-elle retiré de cet assassinat ?
Luccheni tue l' impératrice d' Autriche, Bresci assassine le roi Humbert d' Italie... Qu' est-ce que cela change au régime de ces deux pays ?...
Un complot militaire aboutit, à Belgrade, à l' assassinat du roi Alexandre et de la reine Draga de Serbie. Il a pour plus clair résultat de soulever contre les meurtriers l' indignation de l' Europe.
Le 31 Mai -1905 à Paris, le 31 Mai 1906 à Madrid, des anarchistes attentent à la vie du roi d' Espagne. Les deux fois le souverain Échappe au danger, mais les deux fois les bombes atteignent, suivant l' expression même du roi, des « innocents » et tuent ou blessent une foule de pauvres gens qu' elles ne visaient pas.
Enfin, quel profit les fusilleurs de Lisbonne retireront-ils du meurtre du roi Carlos et de son fils ? Le monde civilisé réprouve leur acte abominable. Ils ne trouveront d' excuse qu' auprès de quelques misérables dont les excitations préparent, le plus souvent, ces horribles attentats.

***
Car, dans la plupart de ces crimes politiques, il y a d' autres responsables que ceux qui ont frappé du poignard, du revolver ou de la bombe. Il y a les révolutionnaires en chambre, les meneurs, les provocateurs, ceux qui, par la plume et par la parole, agissent sur les esprits faibles, attisent les haines, prêchent la violence, arment les bras.
Ceux-là sont les plus criminels. C' est à leur propagande incessante qu' est due cette augmentation constante des régicides, cette recrudescence d' assassinats politiques, cet abus de la bombe que nous constations au début de cet article... C' est contre ceux-là que devraient s' exercer la vigilance des gouvernements et la sévérité des lois.
Condamner les assassins politiques, c' est bien ; prévenir leurs actes, ce serait mieux.
Et pour cela, le seul moyen est d' imposer silence à tous ces dilettantes, à tous ces anarchistes bourgeois, à tous ces démagogues sans courage et sans scrupules qui nous préparent, si l' on n' y prend garde, un avenir de brigandages, de violences et de sang.

Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 16 Février 1908