LES « CHAUFFEURS » D'AUTREFOIS

LES « CHAUFFEURS » D'AUTREFOIS

Comment procédaient les bandits d'Orgères
Nous avons consacré notre « Variété » à l'histoire de cette terrible bande de « chauffeurs » qui, à la fin du dix-huitième siècle, terrorisa pendant plusieurs années la Beauce et les provinces voisines. Le souvenir de ces redoutables bandits n'est pas encore éteint dans la tradition populaire de ces régions. Il nous a paru intéressant et curieux de le ranimer à propos de la découverte des crimes abominables des brigands de la Drôme.

*****
VARIÉTÉ

Les « Chauffeurs »

A propos des bandits de la Drôme. - Malandrins d'autrefois. - La bande d'Orgères. - Comment on « chauffait » une victime. - L'expédition du Millouard. - Le Beau-François et le Rouge-d'Auneau. - L'arrestation et le procès de la bande. - La France débarrassée des brigands. - L'audace des assassins est la conséquence de la faiblesse des répressions.
Il y a donc encore des chauffeurs?... Je ne parle pas des honnêtes gens qui vont en automobile et qui feront bien, s'ils veulent éviter des confusions fâcheuses, de se désigner dorénavant d'un autre nom. Les chauffeurs dont il s'agit sont ces brigands qui, sous le Directoire, terrorisèrent la province, et dont la spécialité était de « chauffer » leur victimes pour les forcer à dévoiler les cachettes où était enfermé leur argent.
Les sinistres bandits qu'on vient d'arrêter dans la Drôme, et qui, en trois ans, n'ont pas commis moins de douze assassinats, sont les héritiers directs et les imitateurs serviles de ces terribles malandrins dont la France entière fut infestée pendant les dernières années du dix-huitième siècle.
Comme leurs devanciers, ils pénétraient par escalade dans les maisons isolées et habitées de préférence par des vieillards, s'emparaient des malheureux, les ligottaient et leur brûlaient les pieds à petit feu pour les amener à donner leur argent. Après quoi, ils assommaient leurs victimes et incendiaient le logis pour faire disparaître toute trace de leur crime.
Les bandes qui, voici quelque cent dix ou douze ans, semaient la terreur et le crime par les campagnes, n'agissaient pas autrement. L'époque était favorable à leurs entreprises. Le règne de la Terreur était passé, mais le gouvernement du Directoire qui lui succédait se montrait incapable de réparer les misères et de relever les ruines que la Révolution avait causées. Les hommes qui le composaient n'étaient que des théoriciens impuissants et bavards, esclaves de leurs ambitions mesquines et de leurs jalousies.
Constamment divisés entre eux, et bien plus occupés de leur propre conservation que de la bonne administration du pays, ils abandonnaient la France à tous les désordres, afin de retenir le pouvoir.
L'autorité était, à leur exemple, sans force et sans énergie. La police n'existait plus. Et l'audace des malfaiteurs croissait sans cesse, en conséquence directe de l'impunité qui leur était accordée.
Voulez-vous savoir comment se composaient ces bandes de brigands de grands chemins, de « chauffeurs » de dévaliseurs de diligences, lisez ces lignes de M. Albert Vandal, l'un des historiens qui ont le mieux étudié cette époque tourmentée.
« Ces bandes comprennent tout ce qui vit hors la loi ; d'abord, le déchet de l'ancien régime, fraudeurs, maraudeurs, faux-sauniers ; puis des réfractaires de tout genre à la Révolution, réfractaires à l'impôt du sang, réquisitionnaires et conscrits fugitifs, soldats déserteurs, survivants des révoltes fédéralistes et des insurrections vendéennes, émigrés rentrés et jetés au crime par l'exaspération ou la misère, aventuriers attirés de l'étranger par la terre de désordre ; enfin, les criminels de métier, galériens en rupture de chaîne, voleurs échappés des prisons, gens en guerre de tout temps avec les lois, s'attaquant aujourd'hui à la Révolution, parce qu'elle figure la légalité établie et s'acharnant à la détruire en détail.
» Selon les pays, les bandes sont plus ou moins nombreuses, varient leurs procédés, opèrent à pied ou à cheval ; parfois, quatre ou cinq hommes seulement, vivant d'ordinaire au milieu de la population paisible et paraissant exercer un métier, mais s'associant de temps à autre pour le coup à tenter ; ailleurs, de véritables troupes armées de bons fusils, de munitions et tenant continuellement la campagne ; des bandes vagabondes, d'autres gîtées en quelque endroit de difficile accès et s'y faisant un permanent abri. Dans les Alpes, on voit des villages entiers peuplés de brigands, sans aucun contact avec l'administration publique et la loi. Aux environs d'Orgères, en Eure-et-Loir, on découvre une véritable tribu de brigands parfaitement organisée, avec chefs, sous-chefs, gardes-magasins, espions, courriers, barbier, chirurgien, couturières, cuisiniers, précepteur pour les enfants et curé... »

****

Cette fameuse bande d'Orgères est, de toutes les bandes de « chauffeurs » qui désolèrent alors la France, celle dont le souvenir est resté le plus longtemps dans la mémoire populaire. Ses méfaits inspirèrent des romans-feuilletons, des mélodrames sinistres dont le plus célèbre, signé des frères Coignard, était encore représenté souvent en province, il n'y a pas plus d'une trentaine d'années. Je suis sûr qu'il y a encore au pays beauceron des vieillards qui ont ouï raconter dans leur enfance les tragiques histoires des « chauffeurs » d'Orgères, le sac de la ferme du Millouard, les assassinats de la ferme de Montgon, de la ferme Boutet et maints autres exploits de Fleur-d'Epine, du Beau-François, du Rouge-d'Auneau, tous ces chefs redoutés de la bande.
Il y avait, dans la bande d'Orgères, au moins cent cinquante brigands en activité, sans compter les francs, c'est-à-dire les indicateurs et les receleurs affiliés, et sans compter les femmes, presque aussi nombreuses que les hommes.
Ces gredins tenaient toute la plaine de Beauce, depuis la grande route d'Orléans à Paris jusqu'à la grande route de Château teaudun à Epernay ; la plaine du Gâtinais, depuis la route d'Orléans jusqu'à Etampes et à Pithiviers ; La plaine de Gomert, derrière Etampes, d'Epernon à Jouy, entre Versailles et Paris ; la plaine du Berry, depuis Orléans et Pithiviers jusqu'à Bourges, ainsi que la petite plaine de Sologne ; la plaine du Perche, depuis Epernon jusqu'à Chartres, Bonneval, Dourdan, Dreux, Verneuil et Brou ; enfin, la plaine de Picardie.
Sur une immense étendue de pays régnait l'épouvante..
Dans l'intervalle des grandes expéditions, les brigands, par petits groupes, battaient l'estrade, couchant dans les granges des fermes où l'on n'osait pas les repousser, volant et maraudant à droite et à gauche, en attendant que l'ordre du chef les réunît pour quelque profitable aventure.
Le lieu de rassemblement était presque toujours en pleine forêt, dans quelque clairière peu accessible, où la troupe recevait les instructions du maître. Les dispositions prises, on se dirigeait vers la ferme dont le chef avait décidé le pillage.
Vous plaît-il de savoir comment opéraient les bandits d'Orgères ?... Ouvrons le compte rendu de leur procès, qui fut jugé à Chartres en l'an VIII. Voici le récit de l'attaque de la ferme du Millouard, l'un de leurs plus retentissants exploits.
Sous les ordres du Beau-François, leur chef, les brigands sortirent, à neuf heures du soir, du bois de Goury et gagnèrent la ferme. Quelques jours auparavant, l'un d'eux, grimpé sur un arbre, avait vu le fermier, le père Fousset, compter de l'argent qu'un notaire lui apportait de la ville. Il s'agissait de s'emparer du magot.
Des sentinelles ayant été placées à toutes les issues de la ferme pour empêcher toute évasion, six hommes de la troupe s'emparèrent d'un rouleau à avoine qui gisait dans un champ voisin, et, le balançant sur des mouchoirs, s'en servirent comme d'un bélier pour enfoncer la porte charretière. La porte céda et les bandits se répandirent dans la ferme.
Les habitants, à la première alerte, s'étagent enfuis au fond de l'écurie.
Dix hommes s'y précipitèrent derrière eux et les forcèrent à sortir des tas de paille où ils s'étaient cachés en les piquant avec la pointe de leurs sabres et de leurs coutelas.
Quant on les eut ligottés, on songea à « faire jaser » le fermier.
Le père Fousset, plus mort que vif, fut amené de l'écurie dans la salle basse ; on lui avait enfoncé son bonnet de coton jusque sur le nez pour qu'il ne pût reconnaître personne. Arrivés dans la salle, on lui lia les jambes et on le courcha par terre. Deux des gredins allumèrent des brandes de paille et les promenèrent sur la figure du bonhomme.
Alors, le Beau-François s'avança :
- Où est ton argent, vieux richard ? Avoue tout de suite, si tu ne veux pas être mis à la broche.
Le pauvre homme, tout meurtri, suffoqué par la fumée et par la flamme, ne répondait pas. L'un des bourreaux lui releva les jambes, tira les bas et retroussa la culotte. Puis ces misérables flambèrent les pieds de leur victime. La douleur arracha des hurlements au vieillard.
- Crie tant que tu voudras, ricana le Beau-François, mais dis où est l'argent !
- Il y a trois cents francs dans l'armoire de la cuisine.
Un homme y courut et rapporta le sac.
- Et le reste ? dit le chef. Tu ne vas pas nous faire accroire que c'est tout ce que tu possèdes. Il y a ici au moins vingt mille francs.
Le martyr fit un geste de dénégation désespérée.
- Et les écus du notaire ? reprit le Beau-François.
Le vieux se tut.
- Ah ! tu ne veux pas parler... Eh bien, chauffez, vous autres !...
Et les brigands ravivèrent la flamme. La peau du malheureux vieillard se fendait : une horrible odeur de chair brûlée emplissait la salle. Le père Fausset ne répondait à l'épouvantable question que par des gémissements étouffés.
- Ah ! tu ne veux pas avouer, vieux scélérat ? s'écria l'un des bourreaux... Attends un peu...
Et, tirant une forte aiguille de sa poche, il se mit à percer la plante des pieds du pauvre vieux qui hurlait de douleur.
Un autre tortionnaire promenait la flamme sur les blessures saignantes.
Pendant ce temps, le reste de la bande fouillait la maison, brisait les meubles, sondait les matelas. Mais les bandits ne trouvèrent rien de plus. Force leur fut de se contenter des trois cents francs du bonhomme. Ils s'en allèrent à minuit, après un véritable sac de trois heures, laissant le pauvre fermier râlant, à demi carbonisé sur le carreau de la salle.
Et, parvenus dans la clairière du bois de Goury qui leur servait de lieu de réunion, le Beau-François, ayant fait le partage, résuma d'un mot l'expédition de la ferme du Millouard
- Ce vieux gueux de Fausset, dit-il, nous a volés.

*****

D'autres expéditions de la bande d'Orgères furent plus fructueuses. A la ferme Boutet, la fille du fermier fut chauffée jusqu'à ce que, vaincue par la douleur, elle avouât sept cents francs cachés dans la paillasse.
Mais les brigands eurent aussi, parfois, des désillusions. A la ferme des Grillons, le fermier tué, on s'aperçut que l'argenterie était en étain et que la maison ne contenait pas un assignat. On avait assassiné pour rien.
On assassinait, d'ailleurs, pour supprimer des témoins dangereux. A la ferme Lejeune, à Montgon, bien que les fermiers eussent livré tout leur argent, le Rouged'Auneau, qui commandait la bande, fit tuer tout le monde, jusqu'aux valets et aux charretiers.
Le farouche gredin avait pris ce parti après le sac du château de Gautray, près d'Orléans, où, ayant trouvé plus de 25,000 francs, il avait commis l'imprudence de laisser la vie au gardien. Celui-ci, quelque temps après, avait reconnu deux des brigands et les avait fait arrêter. Ils furent condamnés à mort et exécutés, et si la justice avait su les faire parler, la bande entière eût été prise... Mais la justice elle-même tremblait devant les bandits d'Orgères. Néanmoins, le Rouge-d'Auneau, instruit par cette fâcheuse expérience, évita désormais de laisser derrière lui des témoins de ses crimes. Et tout habitant d'une ferme envahie fut impitoyablement massacré.
Pendant plusieurs années, les brigands pillèrent et assassinèrent à peu près librement. L'autorité, trop faible, reculait devant eux. On ne les prit qu'en 1798. Et c'est un brave sous-officier de gendarmerie, le maréchal des logis Vasseur, qui mena toute l'affaire à lui seul. Ayant réussi à s'emparer d'un des principaux gredins de la bande, il parvint à obtenir de lui des indications précieuses qui lui permirent de capturer d'un coup quatre-vingt-deux bandits dans les bois de Mériville, où ils tenaient leurs assises.
Le procès eut lieu à Chartres. Près de six cents témoins y étaient convoqués. Peu manquèrent à l'appel. C'étaient presque tous des laboureurs, des vignerons, des fermiers, des garçons et des filles de ferme, des aubergistes.
Ils osaient parler enfin. La terreur que les « chauffeurs » avaient si longtemps répandue sur le pays ne leur liait plus la langue. Et ce fut, pendant tout le temps que dura le procès, un récit ininterrompu d'épouvantables atrocités.
Vint-trois bandits, dont trois femmes, furent condamnés à mort et exécutés à Chartres, le 12 Vendémiaire an IX. Les autres furent envoyés au bagne.
Enfin, le pays respirait.
A la faiblesse du Directoire succédait l'énergie du gouvernement consulaire. Quelques débris de la bande d'Orgères s'étaient reconstitués dans la banlieue de Paris, au Petit-Bicêtre, sous les ordres d'un scélérat nommé Ménissier. On les prit d'un seul coup de filet, et Ménissier, avec deux de ses principaux complices, fut guillotiné.
Dans le Lyonnais, dans l'Ardèche, dans les Cévennes, des bandes couraient la campagne, « chauffaient » les fermiers, attaquaient les diligences. La gendarmerie envoyée contre elles ne tarda pas à s'emparer de leurs chefs qui furent exécutés à Bourg.
Dans le Cantal, des villages entiers se soulevèrent contre les bandits, et, magistrats communaux en tête, allèrent les prendre et les fusiller jusque dans leurs repaires, au milieu des montagnes.
Dans le Nord, Moneuse, le fameux chef de « chauffeurs » qui avait terrorisé tout le Hainaut pendant plus de trois ans, fut pris enfin et guillotiné en 1798.
Le « meg » des brigands d'Orgères, le terrible Beau-Français, après la capture de la bande dans la forêt de Mériville, avait réussi à s'échapper. Réfugié dans les Deux-Sèvres, on le retrouva, l'année suivante, au milieu d'une bande de détrousseurs de diligences. Et le gredin fut fusillé sur place.
En moins de deux ans, par l'énergie du gouvernement, par l'activité de la justice et de l'autorité, la France fut débarrassée de toutes les bandes de brigands qui la souillaient et la terrorisaient.
L'exemple n'est-il pas bon à rappeler à une époque où l'impudence des apaches et l'audace des assassins ne sont faites, en somme, que de la faiblesse de la répression ?
Ernest LAUT.

Le Petit Journal du 15 Novembre 1908