LES ÉVÉNEMENTS
DE TURQUIE

Le prince Rechad est proclamé sultan
sous le nom de Mehmet V
Le prince Rechad, frère d'Abdul-Hamid,
qui vient d'être appelé sur le trône du khalifat,
vivait depuis de nombreuses années isolé, à peu
près prisonnier dans un palais où il ne voyait personne
autre que ses femmes, ses esclaves et ses geôliers. Ainsi le voulait
Abdul-Hamid, qui, dans la crainte incessante d'un coup d'État,
tenait séquestrés tous les héritiers possibles
de son trône... Précaution superflue... Rechad est aujourd'hui
sultan ; et c'est Abdul-Hamid qui le remplace dans l'isolement et la
captivité.
Le nouveau Commandeur des Croyants a été proclamé
sous le nom de Mehmet (Mahomet) V. Âgé de soixante-deux
ans, on le représente comme un homme malade et faible. Mais la
vérité est qu'on ne sait à peu près rien
de son existence. Il a vécu enfermé dans sa prison dorée,
comme tous les membres de la famille impériale. Quand par hasard
il sortait, Ahdul-Hamid le faisait suivre par une légion d'espions.
Jamais il ne prit aucune part aux fêtes d'Yildiz-Kiosk. moins
encore au gouvernement. Il a gardé de sa longue captivité
une sorte de frayeur qui le rend timide et circonspect. Les rares personnes
qui ont pu l'approcher assurent qu'il est de caractère très
libéral.
Quelle sera sa politique ? Élevé au pouvoir par le Comité
Union et Progrès, il demeurera sans doute l'homme des Jeunes
Turcs et leur politique sera probablement la sienne. Il se qualifiera
le gardien de la Constitution, mais nul ne peut prévoir s'il
aura l'énergie voulue pour rétablir l'ordre à l'intérieur
et surtout pour faire face aux graves questions extérieures qui
demeurent posées sur le champ balkanique.
VARIÉTÉ
Le ténébreux Padischah
Les incertitudes de l'histoire. - Opinions contradictoires sur
Abdul-Hamid. - Comment vivait le Sultan déchu. - L'attentat du
Sélamlik. - Espionnage et délation. - Les euphémismes
de la presse turque. - Histoire du tireur Gonzalès. - Une ère
nouvelle.
Nous nous étonnons parfois de voir que
le caractère vrai de certains princes d'autrefois se dégage
aujourd'hui seulement des légendes et des parti-pris. Il a fallu
des siècles à la science, aux consciencieuses recherches
historiques, pour déchirer les voiles qui nous masquaient certaines
grandes figures du passé, et nous montrer, sous leur physionomie
exacte, tels rois que la chronique, jusqu'ici, avait exaltés
immodérément ou trop injustement diffamés.
Et comment nous étonner, cependant, de ces incertitudes de l'histoire
en ce qui concerne les monarques du passé, alors qu'aujourd'hui
même, en dépit des moyens d'information si perfectionnés,
en dépit des curiosités, la physionomie et le caractère
d'un des principaux souverains du monde nous était si mal connue.
Que d'opinions contradictoires sur ce Sultan Abdul-Hamid dont l'existence
mystérieuse, ténébreuse, au fond de son palais
de Yildiz semblait faite pour déconcerter toutes nos idées
occidentales. Lisez ce qu'ont écrit sur lui ceux qui l'approchèrent
ou vécurent sinon dans son intimité, du moins dans son
entourage, et tâchez, après cela, de démêler
la vérité. Ce ne sera pas là chose facile.
Le Sultan est un profond politique et un incomparable homme d'État,
disait celui-ci ; le Sultan est un « lypémaniaque »,
un fou atteint du délire de la persécution, prétendait
celui-là. Tel assurait qu'Abdul-Hamid n'était point de
tempérament sanguinaire ; bel autre l'appelait « le Sultan
rouge ».Celui-ci le représentait comme un pleutre sans
cesse tenaillé par la plus lâche pusillanimité ;
cet autre affirmait, au contraire, qu'il était doué d'un
courage personnel et d'un sang-froid extraordinaires.
A qui entendre, dans tout cela ?
***
Il est certain que l'existence menée par Abdul-Hamid, et certains
actes de sa politique, notamment sa conduite dans les événements
qui, depuis quelques mois, ont si profondément agité la
Turquie, n'étaient pas pour disposer en sa faveur l'opinion occidentale.
Nous avons, en matière de gouvernement, l'horreur du mystère.
La politique tortueuse nous exaspère. Il nous plaît de
tout savoir de la vie de ceux qui mènent les peuples. Les souverains
ne sont plus pour nous les demi-dieux qu'un respect plein de terreur
dissimulait jadis aux regards du populaire. Leurs moindres gestes nous
intéressent ; leur vie publique nous appartient, et nos curiosités
ne s'arrêtent même pas au seuil de leur vie intime. Nous
n'aimons pas les gens qui se cachent.
Or, Abdul-Hamid s'est toujours caché. Depuis des années,
il vivait renfermé dans ce palais de Yildiz qui, d'ailleurs,
n'est point un palais, mais toute une ville ; et il n'en sortait que
le vendredi pour se rendre à la mosquée ainsi que le veut
la religion dont il était le chef. Mais la mosquée est
toute proche ; il l'avait fait élever exprès, pour n'avoir
point à traverser la ville, et il ne s'y rendait qu'avec les
plus infinies précautions. Cette cérémonie du Sélamlik
a été maintes fois décrite par les occidentaux
qui obtinrent d'y assister - de loin - sur la demande de leurs consuls.
Dès le matin, dix mille soldats entouraient la mosquée
et le palais ; la foule était contenue derrière les troupes,
quant aux étrangers, ils étaient étroitement surveillés.
A midi commençait le défilé des vizirs, pachas.
et autres dignitaires. Puis, la voiture impériale sortait du
palais au galop ; le, souverain passait comme l'éclair entre
les deux cordons de troupes. En quelques minutes, il était à
la mosquée.
Dès que la voiture sortait du palais, le muezzin, perché
sur l'un des minarets, psalmodiait d'une voix plaintive la prière
accoutumée. « Il n'y a de Dieu que Dieu et Mahomet est
son Prophète » et la foule lui répondait par le
vivat au Padischah : « Padischah tchok y achaa ! »
La cérémonie terminée, le Sultan remontait dans
sa voiture et repartait comme une flèche vers le palais.
Cependant, malgré toutes ces précautions, il y eut, en
1905, au mois de juillet, un attentat contre le Sultan, à la
cérémonie du Sélamlik. Un peu avant que le souverain
ne sortit de la mosquée, une bombe éclata sur le chemin
qu'il devait suivre pour rentrer au palais. Et, c'est à cette
occasion qu'on remarqua l'extraordinaire sang-froid de cet homme singulier
qui, sans cesse en défiance contre d'hypothétiques dangers,
garda ce jour-là toute sa présence d'esprit en face du
péril réel.
Tandis que la foule s'enfuyait, prise de panique, tandis que les officiers
de sa garde, affolés, tiraient le sabre et faisaient des moulinets
contre un ennemi invisible, Abdul-Hamid sortit de la mosquée,
absolument maître de lui. Il apaisa du geste les officiers qui
l'entouraient, descendit le perron de la mosquée, monta dans
la calèche qu'il avait coutume de conduire lui-même et
saisit les rênes avec une parfaite tranquillité. Quelques
minutes après, comme si rien ne s'était passé,
il donnait audience à l'ambassadeur d'Autriche et s'entretenait
avec lui des affaires de Macédoine.
Comment concilier cet acte de froid courage avec l'existence ténébreuse
que menait dans son palais le Commandeur des Croyants ?
***
Cette existence, quoi qu'on puisse en penser, n'avait rien de fastueux.
Abdul-Hamid vivait très simplement, au contraire, et partageait
ses journées entre son cabinet de travail, sa. bibliothèque
et ses animaux.
Il se levait très tôt : à cinq heures en été
et à six heures en hiver, et, lorsque le temps était beau,
il faisait d'abord une promenade dans son parc qui est assez grand et
coupé, de nombreux lacs artificiels. Au milieu du plus grand
de ces lacs se trouve une petite île dans laquelle le Sultan se
rendait dans un caïque dont il manoeuvrait lui-même les rames
pour aller visiter sa ménagerie : cerfs, gazelles, chèvres
de toutes les espèces, moutons et oiseaux de tous les pays, tous
apprivoisés.
Le Sultan était très sobre. Ses repas qu'il prenait généralement
seul lui étaient servis par son premier maître d'hôtel,
auquel il incombait de goûter à chaque plat, en présence
de son impérial maître.
Une surveillance constante s'exerçait sur le palais. Même
pour pénétrer dans l'enceinte extérieure où
se groupaient les différents services, il fallait franchir un
triple cordon d'agents et de sentinelles. Les choses étaient
tenues pour aussi suspectes que les personnes. Les lettres étaient
arrêtées à l'entrée, et soigneusement examinées.
Songez donc !... elles eûssent pu être explosives ou empoisonnées.
Même les journaux, que le Sultan attendait cependant avec impatience,
étaient envoyés d'abord dans un bureau spécial
où l'on constatait avant de les lui remettre, qu'ils ne contenaient
aucun article de nature à soulever ses colères, ou
aucune information qui pût exciter ses craintes. C'est ainsi qu'on
a vu certains événements tragiques qui s'étaient
produits en Europe, rapportés à Constantinople de la façon
la plus inattendue.
Savez-vous comment la mort tragique du roi de Portugal et de son enfant
fut annoncée par la presse ottomane ?
Le Levant Herald disait : « Le roi Carlos Ier et le prince
héritier Luiz Philippe, de retour de Villaviciosa, sont morts,
en rentrant d'une promenade, au palais royal.» Le Stamboul
rapportait : « Le roi Carlos est mort. Son fils, Manuel, lui succède.
Il n'y a donc rien de changé dans la destinée
du Portugal. » Voici comment les braves Turcs furent renseignés
sur ce drame horrible.
Naguère, les journaux de la capitale ottomane avaient trouvé
une raison fort naturelle à l'assassinat du roi Alexandre de
Serbie et de la pauvre Draga :
« Morts, tout simplement, pendant la nuit, d'une forte indigestion.
»
Quand le Président Carnot fut assassiné, à Lyon,
dans les tristes circonstances qu'on sait, la presse turque annonça
qu'il était mort d'un refroidissement, au sortir d'un
grand dîner officiel. L'impératrice Élisabeth avait
attrapé un coup d'apoplexie au moment de s'embarquer
sur un bateau qui sillonnait le lac de Genève.
C'est de cette façon originale que la presse turque rendit compte
des attentats de Caserio et de Luccheni.
Les Osmanlis n'étaient pas mieux renseignés sur les événements
du même genre qui se déroulaient dans leur propre pays.
Quand l'ex-Sultan Mourad, enfermé dans le palais de Tchéragan
par ordre d'Abdul-Hamid, mourut victime de cette longue incarcération,
les journaux turcs attribuèrent son décès à
une congestion. Et chaque fois qu'un Jeune Turc suspect de
libéralisme disparaissait, c'était toujours par suite
d'un accident sur mer.
Un jour, un patriarche arménien grégorien qui avait déplu
en haut lieu mourut subitement. Attaque d'apoplexie dit le
communiqué officiel. « Empoisonnement » dit tout
bas la rumeur public. Et la rumeur publique était dans le vrai.
Les terreurs d'Abdul-Hamid se répercutaient sur tout son entourage
et produisaient parfois les effets les plus singuliers et les plus inattendus.
Il y a quelques années arrivait à Constantinople un certain
Gonzalès, tireur espagnol dont on vantait la prodigieuse habileté.
Cet homme, engagé dans un Music-hall de la capitale ottomane,
reproduisait chaque soir le haut fait de Guillaume Tell. Seulement,
au lieu d'employer une arbalète, il se servait d'un fusil chargé
à balle et abattait un petit ballon de la grosseur d'une pomme
placé sur la tête de sa femme.
Un jour, Gonzalès eut l'idée d'aller au Sélamlik
et en fit la demande à son ambassadeur. Grand émoi parmi
les dignitaires de la police chargés de veiller sur la sauvegarde
du Sultan. Un si merveilleux tireur ne pouvait-il dissimuler un pistolet
et abattre le Padischah au passage ?... Notre homme reçut cependant
l'autorisation demandée ; mais à peine fut-il arrivé
à la cérémonie qu'il se vit entouré d'argousins,
enlevé, fouillé et interrogé par le chef de la
police qui, finalement, lui bourra les poches d'or à condition
qu'il irait exercer ses talents ailleurs.
Et Gonzalès s'en fut sans avoir rien compris à l'aventure.
***
Cette histoire singulière montre assez sous quel régime
de surveillance, d'espionnage, de délation, on vivait dans l'entourage
du ténébreux Padischah.
Le Sultan lui-même s'attendait toujours à être attaqué.
Malgré ses gardes innombrables, il n'était jamais tranquille
et changeait sans cesse d'appartements. Il laissait entendre volontiers
qu'il portait une cotte de maille sous ses vêtements civils ou
militaires ; et cela devait être vrai, car jamais il n'avait consenti
à se déshabiller, même partiellement, devant ses
tailleurs européens qui venaient au parlais. Lorsqu'en 1906 il
fut gravement malade, il hésita longtemps à se laisser
soigner par un médecin européen et préféra
supporter mille tortures que lui infligèrent d'ignorants charlatans
arabes qui lui appliquaient des fers rouges sur les reins.
C'était dans Yildiz-Kiosk la peur constante, la terreur, l'horreur
de tout ce qui venait d'occident. On conçoit qu'à ce régime
la civilisation turque n'avait rien à gagner. Avant la révolution
des Jeunes-Turcs, on n'avait vu à Constantinople ni une automobile
ni un ballon. Et l'on comprend ainsi la joie qu'éprouvèrent
les Osmanlis lorsqu'une ère nouvelle parut s'ouvrir pour eux.
Jusqu'à l'an dernier, tout le monde tremblait sous la menace
constante de l'espionnage, des dénonciations, de l'arbitraire.
Du jour où les journaux annoncèrent l'établissement
de la Constitution, ce fut un déchaînement de joie universelle.
On comprit qu'un régime abhorré prenait fin.
La déchéance d'Abdul-Hamid achève l'oeuvre commencée
il y a dix mois. Désormais, souhaitons-le, la Turquie pourra
vivre à l'abri des épouvantes et de l'horreur, et consacrer
toutes ses forces à la civilisation et au progrès.
Ernest LAUT.