LA GRANDE SEMAINE D'AVIATION

Ce qu'on a vu dans le ciel au-dessus
de la plaine de Bétheny
Ce fut une vision du ciel tel qu'il
apparaîtra à nos yeux dans un avenir prochain.
Certain jour de la semaine dernière, on a vu là-bas, par-dessus
la grande plaine champenoise, dix aéroplanes s'élancer à
la fois, tournoyer, virer, manoeuvrer, se croiser, s'éviter, se
dépasser, lutter entre eux de vitesse et prendre possession du
ciel.
Un témoin dit : « Le spectacle fut paradoxal, surprenant,
fantastique, inoubliable, cela tenait de la gageure, et du rêve.
On aurait cru vivre dans quelque cité chimérique où
des fantômes légers et dominateurs esquisseraient en l'air
des arabesques mystérieuses, tandis qu'au-dessous d'eux les foules
pesantes lèveraient vers eux les bras pour les adorer ; et en même
temps, pour la première fois, sur ce champ d'aviation de Bétheny,
nous venons d'entrevoir - dans une vision que rien ne peut plus empêcher
de devenir réelle - la cité de demain, la cité de
l'avenir... »
VARIÉTÉ
DES AILES !
Le passé et l'avenir
de l'aviation -
Une vision des temps futurs. - L'homme conquérant du ciel. - Les
précurseurs Ader, Lilienthal, Pilcher. - Les Wright. - L'école
française d'aviation. - Quelques prévisions. - Edison. -
L'opinion de Charles Richet. - L'avenir.
« Des ailes ! des ailes !
pour m'envoler par-dessus les montagnes et les vallées ! .. »
chantait déjà au début du XIXe siècle le poète
allemand Rückert. « Des ailes ! des ailes !. .. » c'est
le cri que lancent aujourd'hui dans l'espace tous les assoiffés
d'avenir, tous les impatients, tous ceux qui rêvent la conquête
de l'immensité.
Ces ailes qui commencent à lui pousser aux épaules, l'humanité
les cherche depuis des milliers d'années. On a traité de
fous, de visionnaires tous ceux qui, dans les siècles passés,
ont caressé le rêve de s'envoler dans le ciel et de s'y diriger
suivant leur volonté... et voilà pourtant le rêve
qui devient réalité.
Par-dessus les plaines de la Champagne, ces jours. derniers, des légions
d'oiseaux humains ont sillonné l'atmosphère. Les foules
enthousiastes ont eu la vision du monde de l'avenir, de l'éther
peuplé par l'activité humaine. Elles ont vu l'homme marchant
à son triomphe, suprême sur les forces de la nature, accomplissant
ce que Victor Hugo avait prédit dans un poème fameux :
L'homme a d'abord monté
sur la bête de somme ;
Puis sur le chariot que portent des essieux ;
Puis sur la frêle barque au mât ambitieux
Puis, quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame,
L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme;
A présent, l'immortel aspire à l'éternel.
Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.
***
Or si l'homme parvient aujourd'hui à « monter sur le ciel
», l'honneur de cette conquête revient pour la plus large
part à notre pays. C'est chez nous qu'il y a cent vingt-six ans
naquit l'aérostation ; c'est chez nous encore que s'effectuèrent
les premières expériences sérieuses d'aviation.
Les visiteurs du musée des Arts et Métiers peuvent y voir
un appareil qui présente de grandes ressemblances avec les monoplans
dont la silhouette est familière à nos yeux depuis le fameux
raid de Blériot par-dessus la Manche. C'est appareil est l'avion
de Clément Ader. Il figure au panthéon
de la science française depuis plus de dix ans déjà.
Et son inventeur, aujourd'hui retiré dans un coin de province,
assiste de loin au triomphe des idées auxquelles il consacra sa
fortune et sa vie. Rendons-lui en passant un hommage qui lui est bien
dû.
Ader, avant de concevoir son appareil volant, étudia longuement
le vol des oiseaux. Dans le jardin de sa maison d'Auteuil, il avait des
volières immenses où toutes les races des habitants de l'air
étaient représentées. Et l'ingénieur passait
de longues heures à contempler les mouvements de ses hôtes
ailés. Finalement, c'est le vol de la chauve-souris qui lui parut
le plus facile à imiter pour l'homme, et c'est sur le modèle
de cet oiseau de nuit qu'il construisit les ailes de son avion.
Sa première expérience eut lieu dans la plaine de Satory,
le 14 octobre 1897. Ader vola sur un parcours ininterrompu de 300 mètres.
Ce premier succès de l'aviation française fut malheureusement
sans lendemain. Ader ne rencontra qu'indifférence auprès
des pouvoirs publics. Il avait dépensé plus d'un million
et demi en études et en essais. Ecoeuré, il se retira, non
sans avoir anéanti ses ébauches, ses esquisses, ses notes,
tout le passé et tout l'avenir de son invention.
Ainsi hélas ! furent traités de tout temps les précurseurs
en ce pays !....
Avant Ader, cependant, un Allemand, Otto Lilienthal avait volé.
Soutenu par un appareil muni d'une forte voilure, il réussit plus
de deux mille fois, en s'élançant du haut d'une tour ou
du sommet d'une colline, à exécuter des vols de cinquante
à cent mètres. En 1895, il trouva la mort dans une de ces
expériences.
Un Anglais, Pilcher, qui avait imaginé un appareil à peu
près semblable à celui de Lilienthal, se tua dans les mêmes
conditions en 1899.
C'est alors qu'aux États-Unis un ingénieur, nommé
Chanute, reprit les essais de Lilienthal et de Pilcher. Chanute n'était
pas, comme on l'a dit, Américain. C'était un Français
né à Paris en 1832. Parti très jeune en Amérique,
il étudia à Chicago l'aérodynamique ; et c'est alors
qu'il conçut et construisit un planeur à deux plans superposés,
parfaitement stable qu'il actionnait avec les jambes. Chanute a été
le précurseur immédiat des frères Wright dont le
biplan n'est autre chose que l'appareil de Chanute perfectionné
et muni d'un moteur.
Se rappelle-t-on l'effet produit par la nouvelle qui se répandit
en Europe au mois de décembre 1903, annonçant que les frères
Wright avaient fait avec un appareil muni d'un moteur de 16 chevaux un
voyage aérien de cinquante kilomètres. On cria au «
bluff », à l'invraisemblance.
Il y avait, en effet, quelque exagération, comme on va le voir.
Cependant, depuis plusieurs années, dans le silence, les deux frères
poursuivaient leurs travaux. Dans le courant des mois de septembre et
octobre 1902, ils avaient exécuté, à Kill Devil Hill,
dans la Caroline du Sud, avec un planeur sans moteur, plus d'un millier
de vols planés dont plusieurs d'une étendue de plus de 200
mètres.
Leur premier vol avec aéroplane à moteur fut exécuté
le 17 septembre 1903. Cinq personnes seulement assistaient à l'expérience.
Les Wright cependant avaient adressé des invitations à tous
les habitants à huit ou dix kilomètres à la ronde.
Personne ne se dérangea. Il est vrai qu'il faisait très
froid ; mais la plupart des invités, peu confiants dans le résultat,
déclarèrent qu'ils n'étaient pas disposés
à affronter les rigueurs de l'hiver pour aller voir « une
machine volante qui probablement ne volerait pas » .
Les absents eurent tort. Les aviateur firent un premier vol qui dura douze
secondes. « Ce fut un vol bien modeste si on le compare à
ceux des oiseaux, disaient plus tard les frères Wright, mais c'était
cependant la première fois dans l'histoire du monde qu'une machine
portant un homme s'était enlevée dans les airs en vol libre,
par ses propres moyens, avait décrit un parcours horizontal sans
réduire sa vitesse et avait finalement abordé sans naufrage.
»
Les second et troisième vols furent un peu plus prolongés
et le quatrième dura 59 secondes, couvrant un parcours de 260 mètres.
-
Au printemps de l'année suivante, les frères Wright reprirent
leurs expériences près de Dayton, dans l'Ohio. Cette fois,
une cinquantaine de personnes, dont une douzaine de journalistes, y assistaient.
Mais ce fut une déception pour les spectateurs. Le moteur refusa
de fonctionner ; la machine glissa seulement sur la piste sans parvenir
à s'enlever. Il fallut remettre les essais. Les reporters des journaux
américains s'en furent décontenancés...
« Plus tard, disent encore les Wright, quand ils apprirent que nous
réussissions des vols de plusieurs minutes, sachant que des vols
plus longs avaient été effectués avec des dirigeables
et ignorant la différence essentielle entre les dirigeables et
les aéroplanes, ils ne prêtèrent que peu d'intérêt
à ce que nous faisions »
-Et c'est là ce qui explique le silence si singulier de la presse
américaine à propos des frères Wright. silence qui
étonna beaucoup l'Europe quand elle connut les merveilleux résultats
atteints par les deux aviateurs.
Bref. on ne saurait prétendre que ces conquérants
de l'air aient été vivement encouragés par l'opinion
publique de leur pays.
Les années 1906 et 1907 furent employées par les Wright
à améliorer leur appareil. En 1908, ils reprirent leurs
expériences sur le terrain de leurs premiers essais, à Kill
Devil Hill, et c'est alors qu'avec un moteur plus puissant ils effectuèrent
ces grands vols que Wilbur Wright répéta peu après
en France.
Mais pendant que les deux frères poursuivaient par delà
l'Océan la réalisation de la conquête aérienne,
l'école française d'aviation se créait, et ses succès
n'allaient pas tarder à contrebalancer ceux des deux Américains.
Dès l'automne de 1906, Santos Dumont réussissait dans un
aéroplane cellulaire un vol de plus de deux cents mètres
en ligne droite. Au printemps suivant, M. Charles Voisin, avec un aéroplane
cellulaire, volait pendant près de cent mètres.
Puis apparaissait Blériot qui, en 1907, parcourait une distance
de 265 mètres avec son monoplan. Et c'étaient ensuite la
série des performances retentissantes des Farman, des Delagrange,
des Esnault-Pelterie, des Latham, des Paulban,, des Sommer... J'en passe
et des meilleurs. C'étaient de vrais voyages de ville à
ville : d'Étampe à Orléans, de Douai à Arras,
c'était l'immensité conquise et la mer vaincue.
Depuis deux ans, nos aviateurs ont volé avec des ailes d'oiseaux
géants et l'avenir, à présent, s'ouvre largement
devant leurs efforts.
***
L'avenir... quel est-il pour les aéroplanes.
L'appareil, qui n'est encore qu'un « joujou sportif », suivant
l'expression du grand inventeur américain Edison, deviendra-t-il
un jour prochain un moyen de transport pratique ?
Nul n'en doute, et Edison est tout le premier à le penser.
« Nous avons à envisager la navigation aérienne d'une
façon à laquelle nous n'aurions jamais pu songer, écrivait-il
ces jours derniers. Dans dix ans, les machines volantes serviront à
la poste. Elles porteront aussi des passagers. Elles iront à la
vitesse de 160 kilomètres à l'heure. Il est impossible d'en
douter. Tout ce qui n'est pas déraisonnable sera accompli. La machine
volante, qui réussira au point de vue commercial, n'est pas une
absurdité. Elle viendra.
» Ces machines postales seront petites, aussi petites qu'elles pourront
l'être pour faire leur travail. Plus elles seront petites, moins
elles offriront de résistance à l'air. Mais elles seront
pourvues de moteurs puissants et atteindront une grande vitesse, 160 kilomètres
à l'heure au minimum. Il est même possible qu'elles aillent
beaucoup plus vite. Un voyage aérien
ne ressemble pas à un voyage sur terre. L'air offre comparativement
peu de résistance. Donnez la force motrice à un appareil
et vous pourrez atteindre presque n'importe quelle vitesse. Mais si rapide
que soit la machine volante, elle ne portera jamais de poids très
lourds. Elle servira à la poste, mais non pas au transport des
marchandises... »
L'avenir de l'aéroplane, il y a longtemps qu'un savant français
l'avait prévu et prédit. Dans ce curieux ouvrage d'anticipation
scientifique dont je vous ai déjà parlé ici et qui
s'appelle Dans Cent Ans, le professeur Charles Richet parlait,
dès l'année 1892, c'est-à-dire plusieurs années
avant les expériences d'Ader, de Lilienthal et de Pilcher, des
résultats certains de la science aviatrice.
« Ce n'est pas rêver une chimère, disait-il, que de
considérer les machines aériennes comme une invention presque
déjà réalisée. Le problème est connu
dans ses éléments et dans la plupart de ses détails.
Ce n'est plus qu'une question d'exécution, et, pour notre part,
nous sommes absolument convaincu que cette grande découverte sera
réalisée avant un siècle. Dans combien de temps exactement,
voilà ce que nul ne saurait dire ; mais il est avéré
que ce problème peut être résolu, et on en peut bien
légitimement conclure qu'il sera résolu.
Et sur les résultats de l'invention réalisée, le
savant ajoute ces prévisions :
« Au point de vue des voyages et des communications internationales,
bien hardi serait celui qui pourrait prévoir les conséquences
de cette invention. La vitesse sera sans doute un peu plus grande que
celle des chemins de fer, mais cette vitesse ne sera pas assez supérieure
à celle des locomotives sur rails pour que, même dans les
prévisions les plus optimistes, la machine aérienne détrône
la machine terrestre. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que la machine
volante existera, et cela dans un avenir prochain... »
N'est-il pas singulier de reproduire ces lignes écrites il y a
dix-sept ans et de constater que ce que l'auteur prévoyait si exactement
pour « dans cent ans » se trouve déjà presque
réalisé.
Que nous voilà loin des doutes, des incertitudes, des défiances
qui, il n'y a pas plus de quatre années, accueillirent la nouvelle
des premières performances des frères Wright. Tout le monde
a confiance aujourd'hui. C'est à ce point qu'on se préoccupe
déjà de la législation du domaine aérien,
de la suppression des douanes, de la police des airs, toutes choses qui,
voici seulement quelques mois, eussent paru du domaine de la haute fantaisie.
On se préoccupe même de le jalonner,
de l'éclairer, ce domaine des airs. C'est ainsi que l'aéro-club
de Berlin projetait l'autre jour d'organiser des points de repère
permettant aux aéronefs, aux aéroplanes et autres machines
volantes, de déterminer exactement les régions au-dessus
desquelles ils passeront et d'éviter ainsi les collisions.
Dans ce but, l'Aéro-Club de Berlin a imaginé, des
combinaisons de lettres en couleurs claires, très visibles, lumineuses
la nuit, et qui seraient placées sur les objets élevés
: clochers, collines, tours, paratonnerres de monuments, etc., etc.
De plus, les lettres indiquant les régions frontières ou
voisines de la mer seraient soulignées par un grand trait, également
illuminé pendant la nuit.
L'empire allemand serait divisé en 90 sections, représentées
par 90 combinaisons de lettres. La France pourrait adopter un signe spécial
par département.
Ce projet vient d'être soumis à toutes grandes sociétés
aéronautiques de France, de Belgique, de Hollande, d'Autriche-Hongrie,
d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre et d'Amérique.
D'aucuns trouveront peut-être le projet, prématuré,
mais qui sait si la nécessité de sa réalisation ne
se fera pas sentir plustôt qu'on ne le pense.
Ce n'est pas tout : on pense encore à créer des stations
pour ces véhicules de l'avenir. A Paris, déjà, plusieurs
propriétaires n'ont-ils pas fait transformer en terrasses les toits
de leurs maisons pour permettre aux dirigeables et aux aéroplanes
de s'élever dans l'air ou d'atterrir.
Déjà l'aviation est presque entrée dans la période
pratique. Et, comme l'a dit encore Victor Hugo dans la pièce dont
je citais les derniers vers tout à 'l'heure :
Les temps sont venus. L'homme a
pris possession
De l'air, comme du flot le grèbe et l'alcyon.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 5 Septembre 1909
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