LA TORCHE VIVANTE

Une femme brûlée vive au milieu d'un joyeux souper

Le 31 décembre, on soupait dans l'un des restaurants les plus élégants de New-York. Toutes les places avaient été retenues à prix d'or et les convives étaient les plus joyeux du monde.
Pour que les premières minutes de 1910 fussent accueillies avec éclat ils avaient décidé que les lumières seraient éteintes deux minutes avant la fin de 1909, et l'électricien avait reçu l'ordre d'attendre le douzième coup de minuit pour donner à nouveau le courant et illuminer brusquement la salle de toutes ses lampes éblouissantes.
Fidèle à ces instructions, au milieu du repas l'électricien tourna ses commutateurs et les convives se trouvèrent brusquement dans l'ombre la plus complète. Il y eut cinq secondes de surprise et de silence, et tout à coup un cri terrible s'éleva, et des flammes brillèrent, rapides et tourmentées, jetant une lueur sinistre dans laquelle on vit une femme terrifiée se dresser comme une folle.
La robe de Mme Charles Ellis venait de prendre feu. La serviette et la nappe elle-même brûlaient. Les convives s'écartaient de la table et se heurtaient à ceux qui s'élançaient pour étouffer les flammes.
La mêlée en un instant fut terrible. Les femmes s'évanouissant, les hommes renversant tables et chaises, saisissant à tâtons les seaux à glace des bouteilles de champagne et les renversant autour d'eux, enlevant leurs habits noirs et les jetant avec leurs serviettes pour éteindre l'incendie naissant.
Cependant, l'électricien, fidèle à sa consigne, restait immobile devant les hurlements de peur, les appels désespérés qu'il prenait pour autant de plaisanteries, un peu grossières, mais joyeuses. Il attendait que l'horloge sonnât. minuit.
Enfin, le timbre retentit. Un, deux, trois... à douze il donna la lumière et la salle éclairée magnifiquement apparut bouleversée, pareille à un champ de bataille où des femmes Croulaient évanouies dans leurs robes déchirées, où les hommes gesticulaient comme des fous et emportaient pardessus les tables renversées Mme Charles Ellis, grièvement brûlée, à demi-morte.

VARIÉTÉ

LES BELLES IMAGES

Le nouveau billet de banque. - Une invention des Chinois. - Les billets de banque depuis cent ans. - Précautions contre les faussaires. - Brillante et lamentable histoire de Giraud de Gâtebourse. - Une mystérieuse affaire. - Il faut savoir se contenter de peu.

Les belles images, ce sont les billets de banque. Ces images-là sont toujours agréables à l'oeil, même quand leur composition ne cadre pas avec nos sentiments d'esthétique. Ainsi je gagerais que, malgré leur allure classique, les figures de M. Luc-Olivier Merson qui décorent le nouveau billet de la Banque de France trouveront grâce même devant les rapins les plus révolutionnaires.
Ce nouveau billet vient d'être mis en circulation : il paraît qu'il est multicolore... Je dits « il paraît » parce que, force m'est d'avouer qu'à l'heure où j'écris ces lignes, je n'en ai pas encore vu... Ainsi, lorsqu'en 1862, parurent de nouveaux billets de la Banque de France, un bohème, annonçant la chose dans une chronique, écrivait: « Les nouveaux types de billets viennent d'être livrés au public ; on dit qu'ils sont bleus, »
Que de pauvres gens sont comme ce dernier, et n'ont jamais connu que par ouï dire la couleur des billets de banque !
L'invention du billet de banque aurait pris naissance en Chine dans un antiquité très reculée... Qu'est-ce que les Chinois n'ont pas inventé ?... Une banque de ce pays aurait, assure-t-on, émis les premiers billets en l'an 2.600 avant Jésus-Christ. Ces billets portaient : le nom de la banque, la date, le numéro du billet, l'indication de la valeur en lettres et au moyen d'une figure représentant un tas de pièces de monnaie d'une valeur équivalente. On voit que rien n'y manquait, pas même, comme dans nos billets actuels, la signature de fonctionnaires et l'indication des pénalités infligées par la loi aux contrefacteurs. Enfin, pour couronner le tout, une maxime qui est un bon conseil : « Produis tout ce que tu peux et dépense avec économie. »
Nos billets de banque d'aujourd'hui ne sont pas mieux conçus. Et notre civilisation aurait mis plus de quatre mille ans à retrouver cela !...
Notre premier billet de banque, en effet, date d'un peu plus d'un siècle. Les premiers types datés de 1803, puis de 1814 et de 1817, enfin de 1831 étaient imprimés en noir. C'étaient des billets de 1.000 et de 500 francs. Celui de 1831, pour décourager les falsificateurs, était fait de deux clichés, l'un au recto, l'autre au verso, tous deux absolument pareils :c'est ce qu'on appelait la gravure « à l'identique ». Le repérage des deux clichés était si bien exécuté au tirage que cela devait suffire pour rendre vaines toutes les tentatives d'imitation des faussaires.
Oui, mais l'on avait, compté sans l'invention de la photographie. Quand l'art de Niepce et de Dagueme eut fait quelques progrès, on s'aperçut que grâce à lui, rien n'était plus facile que de fabriquer de faux billets de banque.
C'est alors qu'on fit le billet bleu que la bohême n'avait pas vu, mais dont il annonçait la mise en circulation en 1862. On sait en effet que naguère le bleu était réfractaire à la photographie... Mais la photographie fit des progrès. Un jour vint où, par un système de plaques spéciales et d'écrans, on parvint à photographier le bleu lui-même. Alors - c'était en 1889 - on continua à faire les billets bleus, mais on y ajouta un fond rose qui devait en rendre l'imitation de plus en plus difficile.
Enfin, les premiers essais de la photographie en couleurs donnèrent de nouvelles craintes à MM. les régents de la Banque de France. Et de ces craintes est née l'idée du nouveau billet, tiré en quatre couleurs, et, disent ces messieurs de la Banque, tout à fait inimitable.
La Banque ne fabriqua d'abord que des billets d'une valeur importante. Le billet de cent francs, qui est le plus répandu et dont le type nouveau vient d'être mis en circulation, ne date que de 1848. Il fut d'abord tiré en vert, couleur d'espérance, puis imprimé « à l'identique » en noir comme les billets de mille et de cinq cents francs.
En 1862 nouveau modèle : composition de Brisset, dessinée par Cabasson ,et gravée par Pennemaker, tirée en bleu : le billet de cent francs commence à devenir une oeuvre d'art.
Vingt ans plus tard, il voit grandir son format, et c'est un composition de Baudry qui le décore, composition avec laquelle nous avons eu largement le temps de nous familiariser depuis vingt sept ans que ce billet, en bleu d'abord, puis en bleu et rose, est dans la circulation.
La coupure de cinquante francs est de date plus récente encore : elle fut instituée en 1857. Le modèle actuellement en usage a été créé en 1882 par Daniel Dupuy et Duval et gravé par Robert.
En 1847 on créa un billet de deux cents francs qui fut retiré de la circulation l'année suivante. Et, en 1846, on émit un superbe billet rouge, le billet de cinq mille francs qu'on ne tarda pas à vouloir, également, faire rentrer au bercail.
Or, il se produisit ceci : tous les billets de cinq mille francs revinrent sauf un..Oui, il y a encore en ce moment (à moins qu'il n'ait été détruit dans quelque incendie ) un billet de cinq mille francs, exemplaire unique, qui court le monde. Avis aux amateurs. J'imagine que celui qui découvrirait cet orphelin ferait une fort belle affaire

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Pour sauvegarder ses billets contre les imitations des faussaires, la Banque prend les plus sévères précautions. Elle a une usine où elle fabrique son papier, et où, par des procédés absolument secrets, on donne à ce papier les filigranes spéciaux à chaque type de billet. La gravure, l'impression, le tirage des billets, tout cela est fait à la Banque même, avec des procédés particuliers, des encres spéciale suivait des méthodes imaginées par les ingénieurs.
Et malgré toutes ces précautions, les faussaires ont parfois réussi à imiter si merveilleusement les « belles images » de la Banque de France, que les caissiers eux-mêmes y furent trompés.
Je ne saurais passer en revue toutes les tentatives de fabrication de faux billets de banque, mais il en est ait moins deux ou trois qui valent d'être citées.
Le plus fameux faussaire dont les annales de la Banque aient conservé le nom, opérait entre 1853 et 1861. Il s'appelait Giraud de Gâtebourse. - Il y a vraiment des noms prédestinés.
Ce Giraud de Gâtebourse était un gentleman très lancé dans le beau monde. il avait un château dans la Charente-Inférieure et il recevait force gens du bon ton. Parmi ses amis figurait en bonne place un gros fonctionnaire de la Banque de France. Quelquefois, ce fonctionnaire, venant chasser dans les tirés giboyeux de son hôte, apparaissait à celui-ci le front soucieux et l'air préoccupé.
- Qu'avez-vous donc, cher ami ? disait Gâtebourse.
- Ma foi, répondait le fonctionnaire, je vous avoue que je suis un peu ennuyé. Figurez-vous que nous recevons en ce moment beaucoup de billets faux.
- Ah bah ? disait Gâtebourse de l'air le plus naïf du monde.
- Mon dieu oui, répliquait le fonctionnaire ; et de malheur c'est que la police ne me paraît pas trouver facilement la piste du coupable.
- Eh bien mais, reprenait Gâtebourse, vous n'avez qu'à changer le type de vos billets.
- C'est bien notre intention.
Et le bon fonctionnaire décrivait à son ami les projets à l'étude, les modifications proposées... Gâtebourse avait tout loisir de préparer ses prochaines falsifications.
Cependant, la police finit par trouver la piste. Elle remarqua que le foyer de l'émission des faux billets était dans le département de la Charente-Inférieure. Peu à peu le cercle de ses investigations se resserra autour de Gâtebourse. Et enfin, elle prit le faussaire sur le fait.
Je vous laisse à penser si l'affaire fit du bruit. Pendant plus de huit ans Giraud de Gâtebourse avait inondé la France de faux billets. Sa vie luxueuse - il avait onze domestiques, dix chevaux et une meute de chiens de Saintonge - ses belles relations le mettaient à l'abri des soupçons.
C'est un jour pendant qu'il était à la chasse en joyeuse compagnie, qu'un agent nommé Tenaille - un beau nom pour un agent - arriva à son château, y fit une perquisition et découvrit tout l'arsenal du faussaire.
Quand Gâtebourse rentra, on lui mit la main au collet.
Il passa aux assises le 14 avril 1862. Les débats firent connaître qu'il avait mis en circulation 1. 603 billets de cent francs et 144 billets de deux cents francs. La Banque avait perdu de son fait 189.100 francs... Franchement, il pouvait bien inviter ses fonctionnaires à chasser.
J'oubliais de noter que Gâtebourse était un ancien graveur qui avait travaillé quelque temps à la Banque et en avait profité pour y recueillir quelques indications précieuses sur les procédés de fabrication des billets.
Condamné aux travaux forcés à perpétuité, et déporté à Cayenne, Gâtebourse y trouva une mort effroyable.
Ayant réussi à s'échapper, il tenta de gagner la frontière de la Guyane hollandaise par le bord de la mer. Mais, il s'égara dans des sables mouvants, s'y enliza, et l'on retrouva son corps à demi rongé par les crabes.

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Avant Gâtebourse, le plus fameux fabricant de billets faux avait été un certain Collard qui opérait en 1822. Ses billets étaient supérieurement imités - il est vrai que c'était facile alors - et Collard, ancien graveur, lui aussi, réussit longtemps à dépister les recherches de la police. Enfin, il fut pris, et c'est au fameux Vidocq que revint l'honneur de la capture.
Voici, maintenant l'histoire d'une falsification beaucoup plus mystérieuse, que raconte Maxime du Camp dans son livre sur Paris, au chapitre consacré à la Banque de France.
« En 1832, dit-il, un paquet de douze faux billets de 1.000 francs fut présenté au bureau du change ; ils furent reconnus, une instruction fut commencée, activement menée, on acquit une conviction si étrange qu'il fut difficile de pousser les choses à l'extrème.
» Les billets étaient faits hors de France, par un homme attaché à la maison d'un souverain expulsé de son pays ; un ancien directeur de la fabrication d'un des hôtels des monnaies du royaume le secondait dans cette oeuvre peu légitime. Le principal agent pour l'émission des billets à Paris était un marquis, maréchal de camp, et le détenteur n'était autre qu'un homme qui se disait prince et prétendait être le descendant direct d'une illustre famille qui avait régné jadis sur une partie de l'est de l'Europe....
« Toute cette histoire, ajoute Maxime du Camp, est un roman des plus invraisemblables....>
Des plus invraisemblables en effet, et des plus inexpliqués. L'affaire, à ce qu'il semble, fut soigneusement étouffée. Et personne ne sut mais quels étaient tous ces faussaires et tous ces escrocs inscrits dans l'armorial de France et dans l'almanach de Gotha.

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Aujourd'hui l'industrie de la falsification des billets de banque est moins facile et moins lucrative qu'autrefois. Aussi les falsificateurs sont-ils de plus en plus rares. La dernière grande manifestation des contrefacteurs date de 1889. A cette époque, il y eut à Paris une véritable invasion de faux billets de 500 francs. Il en résulta dans le commerce une sorte de petite panique. On refusait les billets de cette somme sans les regarder.
Et cela d'ailleurs était d'autant plus absurde que la Banque, elle n'a jamais refusé de rembourser un billet faux. C'est ainsi qu'elle s'est constitué une collection des plus curieuses. On peut voir rue La Vrillière toute la série des falsifications tentées depuis qu'existe le billet de banque. On y voit même une oeuvre des plus curieuses dans sa perfection naïve : c'est un billet de cinquante francs qu'un calligraphe dessina à la plume il y a une cinquantaine d'années. A la plume !... Vous voyez d'ici le travail de bénédictin accompli par ce faussaire. Et cet homme fit cela pour cinquante francs !...
Il y a, vous le voyez, des faussaires modestes dans leurs appétits. En voici d'ailleurs une autre preuve, pour finir :
On remarquait naguère à la Banque -il y a de cela une dizaine d'années - que, régulièrement, chaque mois, arrivaient cinq billets faux, fort bien imités, mais portant, régulièrement aussi, les mêmes imperfections légères qui les faisaient reconnaît... Pas de doute ces billets étaient oeuvre du même faussaire. On mit la police en campagne. On reconstitua l'itinéraire parcouru par les billets. Ainsi, on finit par trouver la région d'où venaient les petits papiers. Mais, en dépit de toutes les recherches, on ne put jamais mettre la main sur leur auteur.
Comme il était, en somme, peu exigeant et se contentait d'émettre tous les mois ses cinq billets de cent francs, la Banque renonça aux recherches et consentit facilement à l'adroit faussaire la petite rente de six mille francs qu'il prélevait sur elle.
Et puis, un jour vint où les billets faux cessèrent d'arriver à la Banque. Et on constata cette coïncidence : dans la ville considérée comme le lieu d'origine des billets venait de mourir un respectable fonctionnaire, lequel était, disait-on, un ancien graveur, très habile dans son art.
Concluez. Mais notez que de cette petite histoire immorale se dégage tout de même une moralité. Si l'homme, au lieu de prélever 6,000 francs par an sur la. Banque, avait tenté d'en prélever 60,000, i1 est probable que les recherches eussent été poussées jusqu'au bout et qu'il eût été pincé... Sa discrétion le sauva... Comme quoi les filous eux-mêmes ont parfois intérêt à savoir se contenter de peu.
Ernest Laut

Le Petit Journal illustré du 16 Janvier 1910