UNE MYSTÉRIEUSE AFFAIRE D'EMPOISONNEMENT

 


Arrestation de l'inculpée. - Portrait de la victime : le ténor Godard, de l'Opéra, dans le rôle de « Lohengrin ».

Cette mystérieuse et tragique affaire empoisonnement a justement passionné l'opinion publique. Le Petit Journal l'a rapportée dans les plus grands détails, et
nous sortirions de notre cadre s'il nous fallait en exposer ici toutes les phases. Contentons-nous d'en résumer le fait principal.
Au mois d'octobre dernier, le ténor Godard, de l'Opéra, qui se trouvait chez son ami, M. Doudieux, négociant, demeurant au Vésinet, mourait subitement après avoir absorbé deux cachets d'antipyrine... Crise !'urémie, dit le médecin. Et voilà que ces jours derniers il apparaît nettement que l'artiste a été empoisonné.
L'antipyrine prise par le ténor avait été envoyée à M. Doudieux par un anonyme. D'autres envois anonymes lui étaient parvenus antérieurement : des bonbons, des moules. Il les avait fait examiner par le laboratoire municipal, qui y avait découvert de l'arsenic.
Qui donc voulait empoisonner M. Doulieux ?
Le négociant se perdait en conjectures, lorsque, ces jours derniers, ayant reçu une lettre d'une demoiselle Marie Bourette qu'il avait courtisée naguère, il reconnut que l'écriture de cette lettre était pareille à celle des adresses portées sur les envois et pour les lettres anonymes qu'il avait reçus précédemment.
Tout s'éclairait. La demoiselle Bourette, dépitée de n'avoir pas été épousée par M. Doudieux, tentait de se venger par ce moyen criminel. La Sûreté fut prévenue. inopinément, M. Hamard fit une perquisition chez la demoiselle et découvrit d'autres lettres anonymes préparées pour être adresser à M. Doudieux, et aussi une assez grande quantité d'arsenic.
A la suite de cette perquisition, l'inculpée fut mise en état d'arrestation, malgré ses protestations d'innocence. Et c'est la scène le cette arrestation que reproduit notre gravure - scène sensationnelle et dramatique entre toutes, et prologue d'un procès criminel qui comptera à coup sûr parmi les causes célèbres de ce temps-ci.

VARIÉTÉ

L'homme et le Lion

La mort de Bidel. - L'art du belluaire. - Comment il advint que Martin eut peur. -Ceux qui furent mangés. - Bidel et son lion « Sultan ». - Les impressions d'un peintre et celles d'un auteur dramatique... La vieillesse du dompteur.

Une gloire de la foire s'en test allée, ces jours-ci : un dompteur, le plus illustre des dompteurs, est mort tranquillement dans son lit, après avoir, pendant de quarante ans, risqué sa peau au quotidiennement sous la griffe et la dent des fauves.
Le père Bidel, comme on l'appelait familièrement parmi les forains, n'avait pas créé l'industrie foraine de la ménagerie ; il avait eu des devanciers dans l'art de dompter les animaux féroces ; mais cette industrie personne ne la fit plus florissante ; cet art, nul autre que lui ne le porta plus haut.
Avant Bidel ; les grandes foires parisiennes avaient connu qu'un dompteur vraiment populaire.. C'était un hollandais qui portait, bien que citoyen des Pays-Bas, un nom français et même très communément français.
Il s'appelait Martin.
A l'époque où florissant Martin, le boulevard de la Madeleine n'était pas encore achevé. En contre-bas s'étendait la rue Basse du Rempart, sur l'emplacement qu'occupaient autrefois les fossés des fortifications. C'est là que le belluaire avait installé sa ménagerie, et c'est là que la foule accourait pour se repaître d'un spectacle tout nouveau pour elle.
Les succès de Martin le portèrent jusqu'au théâtre, lui et ses lions. Deux fournisseurs ordinaires de la Porte Saint-Martin lui firent une pièce dans laquelle il jouait le rôle d'un prisonnier qu'un sultan barbare livrait aux bêtes. Cela s'appelait les Lions de Mysore. Martin entrait dans l'arène, et soudain une lionne furieuse bondissait. Le public était haletant. Mais le prisonnier faisait un signe et l'animal dompté se couchait à ses pieds. Les Lions de Mysore firent courir tout Paris.
Martin, comme Bidel et comme tant d'autres dompteurs, est mort très vieux et, suivant l'expression populaire, « de sa belle mort ». M. Claretie la raconté naguère qu'il l'avait vu alors que, petit vieux bourgeois paisible, il coulait doucement ses derniers jours au jardin zoologique de Rotterdam, dans le voisinage des fauves, les compagnons de toute sa vie.
Et l'écrivain, tout jeune alors, osa poser au belluaire, très vieux, cette question indiscrète :
- N'avez-vous jamais eu peur ?
- Peur ?... jamais dit Martin.
Puis, se reprenant
- Si, un jour...
Alors, le vieux dompteur conta à son interlocuteur l'anecdote que voici :
« - Un jour, je me suis senti perdu. J'étais entré dans la cage de mes bêtes, et j'avais devant moi à deux pas un lion que j'aimais, qui semblait soumis et qui, jusque là n'avait donné aucun signe de révolte ou de haine.
« J'étais planté devant lui et tout à coup, dans son regard, dans son rauquement, je devinai une colère, la volonté de déchirer, de mordre. Je me sentis perdu. Songez que j'étais presque sur lui, que d'un bond il pouvait m'abattre - -et ce bond, je le pressentais, le corps du lion s'allongeait déjà et je n'avais pas une arme - je n'en portais jamais.
Martin, me disais-je, cette fois, tu y es, mon bon ! »
« Tout à coup, dans le petit espace qui restait entre le lion et moi, une énorme masse vient se glisser; un corps qui se détend, une masse de chair qui s'étire comme un paquet de caoutchouc et je vois devant moi, face au lion, rugissant et montrant ses dents terribles, mon tigre royal - dont je me défiais d'ordinaire et qui, placé derrière moi, avait, lui qui pouvait, s'il l'eût voulu, me labourer la tête, deviné, comme moi dans les yeux du lion, lu clairement la pensée de l'égorgement, la volonté de me. dévorer; la tentation d'enfoncer ses crocs dans ma chair - et alors, bondissant, avait passé par dessus mon front, frôlant mes cheveux, et venant, superbe de menace, s'insérer entre l'ennemi et le maître., et se planter, les yeux farouches, devant le lion stupéfait.
« Le brave tigre ! Je vis alors le lion reculer, ramper, s'aplatir, se tapir au fond de la cage comme un lâche. Il avait peur du tigre royal, et le roi des animaux, ce jour-là, ce n'était pas le lion ! ... »
- Mais c'était toujours l'homme, dit l'écrivain au dompteur, en manière de conclusion.
Après Martin, Paris applaudit successivement Van Amburg, un hollandais encore, qui s'était spécialisé dans le dressage des tigres, puis un anglais Crockett, un allemand, Hermann, qui domptait des ours blancs, bêtes, d'ailleurs fort pacifiques; enfin quelques français : Charles, Batty, Lucas, et une dompteuse, Mme Leprince.
Parmi ces précurseurs, trois moururent victimes de leur profession, dévorés par leurs animaux sous les yeux du public : ce sont Van Amburg, Charles et Lucas.
Batty, qui, cependant, faisait montre d'une incroyable audace, échappa à ce triste sort, bien que plusieurs fois il ait été blessé au cours de ses exercices. C'est lui qui le premier s'avisa de cette bravade lui qui le premier d'ouvrir toute grande la gueule d'un lion, et d'y fourrer sa tête. Certain jour que l'animal était un peu nerveux, il serra légèrement les mâchoires. Quand Batty retira sa tête, du sang coulait aux tempes ;.il l'essuya avec son mouchoir et continua froidement sa représentation.
Lucas, second et élève de Batty, perpétua cet exerce dangereux. Mais, moins heureux que son maître, il eut affaire un jour à un lion qui referma la gueule au moment psychologique et lui écrasa la tête entre ses crocs.

***
Bidel, digne émule de tous ces belluaires fameux, eut les débuts les plus modestes. Fils d'un dompteur et d'une dompteuse il avait de qui tenir. Mais la ménagerie paternelle, ou plutôt maternelle, car c'était sa mère qui entrait dans les cages, était trop modeste pour ses ambitions.
A quinze ans le petit Bidel lâchait la roulotte familiale pour entrer d'abord au cirque Rancy. Un jour, le directeur de ce cirque ayant fait l'acquisition de cinq jeunes lions les confia à Bidel. Ce furent les premiers élèves de notre belluaire. Il les dressa à merveille. L'oeil, la voix, le geste, la force, de sang-froid, Bidel avait toutes les qualités du métier. Ses premiers pas dans la carrière du belluaire faisaient présager en lui un grand dompteur.
Peu de temps après, la mère du jeune dompteur étant morte, il hérita de ses fauves et ce fut le commencement de sa grande ménagerie.
Bidel rompit avec la tradition des dompteurs vêtus de dolmans flamboyants et culottés de maillots clairs : il se présentait dans les cages en gentleman, portant l'habit noir de cérémonie, la chemise ornée de boutons de diamants, comme s'il fût allé en soirée. Sa réputation fut bientôt européenne. On vit sa loge immense dans toutes les capitales. Et tous les dompteurs tinrent à honneur de consacrer leur réputation en venant travailler chez Bidel.
La carrière du grand belluaire n'alla pas sans quelques accidents inhérents au métier. Mais Bidel était aussi prudent que hardi, je veux dire que toutes ses audaces étaient raisonnées, et qu'il savait obtenir tout de ses fauves sans jamais les exaspérer. C'est ce qui explique que dans sa longue carrière il n'ait eu à subir qu'un accident vraiment grave... Mais celui-là faillit être mortel ; et il l'eût été à coup sûr sans l'extraordinaire sang-froid qui n'abandonna pas le dompteur même sous la griffe et sous la dent du lion.
C'est à la fête de Neuilly, en 1886, que Bidel faillit être dévoré par son lion Sultan. Le belluaire a raconté le fait en ces termes dans ses « Souvenirs »
« Sultan dit-il, était un bel africain à noire crinière, qui avait alors dix-huit ans, l'âge où, dans son monde, on est en pleine vigueur. Il n'était pas d'humeur douce généralement , Il s'en fallait. La bête avait des antécédents fâcheux. A Lyon, notamment, il avait tout simplement dévoré un homme qui avait osé jouer avec lui. Ses yeux lançaient des menaces enflammées. Ce soir-là, il me semblait plus terrible que jamais. Je m'en aperçus tout de suite.
» Ma jambe gauche me faisait souffrir... un restant de rhumatisme... Que faire ? Me retirer devant lui, donner le spectacle d'une reculade, me sauver devant un danger ? Ce serait mal me connaître que de supposer que je m'arrêtai un instant à cette pensée. Lutter, à la bonne heure. Je fis un pas en avant... Et, tout à coup, une douleur lancinante me surprit, força mon genou à se ployer. Ah ! je ne doutai pas que je fusse perdu. Le dompteur à terre, c'est le dompteur vaincu...
» D'un bond, Sultan fut sur moi, posant sur ma tête une lourde patte armée, me labourant les chairs, me déchirant, m'ensanglantant. De toutes parts, des cris montèrent, cris de femmes épouvantées, cris d'hommes qui appelaient au secours. Seul, peut-être, je ne criai pas. Je sentais la nécessité d'être calme, de ne pas risquer une fausse manoeuvre. La moindre faute, et c'était fini. Je saisis à la gorge l'animal haletant de fureur et dont la gueule était rouge de mon sang. Et, réunissant toutes mes forces, je lui tordis la peau à l'étouffer. Il s'arrêta dans son mouvement. Ses muscles se détendirent. Et, tout à coup, il détourna brusquement la tête. Que s'était-il passé ? Un de mes employés était accouru avec son fils ; l'un s'était glissé sous la grille relevée, l'autre avait pénétré par une petite porte, et avec une barre rougie houspillait le ventre du monstre. Je me releva à demi, m'arc-boutant sur mes jambes et je parvins me trouver debout. Debout ! c'était le salut...»
Or, ce soir-là dans la loge du belluaire, parmi la foule des curieux affolés, se trouvaient un peintre illustre et un auteur dramatique déjà célèbre : M. Edouard Detaille et M. Paul Hervieu. A la demande ce M Hugues Le Roux qui souhaitait reproduire leurs impressions dans un ouvrage qu'il préparait sur « les Jeux du Cirque », tous deux évoquèrent, l'un par le crayon, l'autre par la plume, le souvenir de ce qu'ils avaient vu.
Dans le croquis de Detaille, le lion semble jouer avec l'homme comme un chat joue avec un oiseau. Et c'est aussi l'impression que Paul Hervieu eut de la scène.
Quand le dompteur fut par terre, le lion qui était accroupi, se mit sur ses quatre pattes et, « sans avancer, dit M. Hervieu, contempla son maître avec une extrême méfiance... Une seconde s'écoula ainsi, ou un siècle, je ne saurais préciser. Puis Sultan effectua vers ce qu'il commençait à envisager comme une proie offerte, deux petits pas furtifs, deux pas de chat prudent et intrigué, puis encore deux nouveaux petits pas. Et alors, il posa sur une épaule du dompteur une de ses lourdes pattes, mais sans méchanceté, par mesure d'ordre, plutôt, comme nous assurons de la main un cahier qui risque d'être volé... »
A ce spectacle, comme bien vous pensez, des clameurs s'étaient élevées d'un bout à l'autre de la loge. Des gens fuyaient, d'autres se précipitaient en avant pour mieux voir. Les spectateurs des secondes avaient renversé les barrières et avaient fait irruption dans les premières.
« Quand se déchaîna toute cette clameur, poursuit M. Hervieu, Sultan tourna la tête vers la multitude qu'il considéra avec une tranquillité vraiment sublime pour un amateur. La vivacité de l'éclairage, sans doute, et les miroitements du tohu-bohu faisaient cligner le lion, clignoter. Et cela même ajoutait comme une ombre d'indulgence à sa force. Mais voilà qu'il revint à son captif, à le tourmenter, à le tracasser, à le mordiller plutôt qu'à le mordre. Cela ressemblait au jeu d'un élève qui s'émancipe et qui garde conscience de sa faute. Mais dame ! c'était un jeu de lion. Sultan se remuait, dans de petits sauts, les quatre pattes ensemble, présentant son arrière-train à la galerie, hochant sa gueule pleine d'on ne savait quoi... peut-être d'une tête humaine !... » Alors, la foule fut saisie d'une sorte de panique.
C'était affreux et insensé, dit encore M. Hervieu. On ne se sentait plus vivre et l'on ne s'entendait plus hurler... »
C'est à ce moment qu'on accourut au secours de Bidel. Il était temps. Deux hommes entrèrent dans la cage, armés de barres de fer.
« A cette vue, Sultan recula craintivement, comme un écolier coupable qui a manqué de respect à son principal et que l'arrivée des moniteurs remet au pas... »
Bidel fut remis debout. Il avait la moitié du cou à vif. La peau du front, détaché d'un coup de griffe, lui pendait sur les yeux. On l'emporta. Il fut trois mois au lit.
Puis il reprit son dangereux métier. Et il ne l'abandonna définitivement qu'en 1902, à la suite d'un banal accident. Le dompteur tant de fois échappé aux crocs des lions, était tombé d'une échelle. Il fallut lui couper la jambe fracturée, que gagnait la gangrène.
Dès lors, il se retira dans sa villa d'Asnières, la chère villa qu'il avait fait construire et meublé soigneusement avec le profits de son aventureux métier.
Mais il vivait là, dans sa retraite dorée, moins heureux que dans sa roulotte de belluaire. Il lui manquait l'odeur forte de ses fauves, l'écho des rugissements, et les musiques retentissantes, et l'enthousiasme des foules.
Sans doute il s'intéressait encore au dressage des bêtes : il allait voir les dompteurs américains qui présentent en même temps trente lions plus placides que des caniches, et il ne cachait pas le peu d'estime que lui inspirait ce « travail ».
Ses derniers jours furent tristes comme l'est généralement le déclin de la vie pour ceux qui ont vécu dans la gloire du théâtre. Mais du moins avait-il, pour se consoler, tous les souvenirs des triomphes remportés et des dangers courus, et put-il mourir en paix, le vieux belluaire, en contemplant le tableau où Rosa Bonheur avait peint pour lui son lion Sultan et sa lionne Milady, ses deux animaux les plus indomptables, ceux qui le blessèrent le plus souvent - et par conséquent, ses préférer.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 9 Janvier 1910