NOUVELLE ANNÉE

La France espère en des jours meilleurs.

L'année 1910 s'en va... Nous ne la regretterons pas. Si elle devait porter un nom dans l'histoire des âges, j'ai idée qu'on l'appellerait « l'année du sabotage ».
Le sabotage y régna en maître, sabotage des hommes, sabotage de la nature. Deux souvenirs cruels nous en resteront, celui d'inondations désastreuses qui portèrent la ruine d'un bout à l'autre du pays ; et celui d'une grève abominable qui arrêta la vie sociale, d'une grève dont les effets, si funestes à la prospérité du pays, continueront peut-être à se faire sentir longtemps encore.
La France voudrait pouvoir oublier les jours néfastes que nous avons vécus en 1910, Elle voudrait pouvoir, en 1911, travailler en paix sans voir son effort entravé par la politique malsaine et par l'anarchie.
Elles souhaiterait que l'an qui s'ouvre vit la nature reprendre son cours normal, et les hommes revenir à des idées d'ordre de calme, de bon sens et de travail.
Tel est le voeu de tous les bons Français ;
Et c'est ce voeu que nous avons voulu traduire dans dans l'allégorie qui orne notre première page :
« La France espère en des jours meilleurs, »

VARIÉTÉ
La Jarretière et la Toison d'Or

L'investiture de deux chevaliers. - La légende de la Jarretière. - Un ordre qui coûte cher. - Comment fut fondée la Toison d'Or. - Philippe le Bon et la Perle de Bruges. - Un ordre français disparu.

Les décorations, en tous pays, se distribuent aujourd'hui avec une simplicité toute démocratique. Cela tient à ce que les gens qu'on décore sont trop nombreux. S'il fallait procéder à des cérémonies d'investiture pour chacun de nos officiers d'académie ou même de nos chevaliers de la Légion d'honneur, on n'en finirait pas. Une mention à l'Officiel : cela suffit, le nouveau décoré arbore son ruban, et tout est dit. Le cérémonial n'est pas plus compliqué que cela.
Pourtant il est des pays, fidèles aux traditions du passé, qui ont conservé, pour l'investiture de certains ordres, le protocole solennel d'autrefois : tels, par exemple, l'Angleterre pour la « Jarretière », l'Espagne pour la « Toison d'Or ».
Or, tout justement, dans l'un et l'autre de ces pays viennent d'avoir lieu, le même jour, l'investiture de nouveaux chevaliers : à Londres, lord Minto, ex-vice-roi des Indes, a été nommé chevalier de la Jarretière ; à Madrid, M. de Léon y Castillo, marquis del Muni, ancien ambassadeur d'Espagne à Paris, a reçu les insignes de la Toison d'Or.
N'est-ce pas l'occasion de faire ici l'historique rapide de ces deux ordres fameux ?

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Comme les Anglais ne portent pas de rubans, on s'imagine volontiers qu'il n'y a pas chez eux de décorations. C'est une erreur. Il existe en Angleterre nombre d'ordres, de décorations et de médailles et, par surcroît, trois ordres souverains : l'ordre de la Jarretière qui est anglais, l'ordre du Chardon qui est écossais, l'ordre de Saint-Patrice qui est irlandais.
L'ordre de la Jarretière est le plus ancien des trois. Il fut fondé, le 19 janvier 1350, par le roi Édouard III. A quelle occasion ? On ne le sait exactement. Certains héraldistes assurent qu'il fut établi en souvenir de la victoire de Crécy et qu'il fut ainsi appelé parce que le roi, au plus fort, de la bataille, avait attaché sa jarretière au bout d'une lance, en guise de fanion, pour rallier ses chevaliers autour de lui.
Mais cette explication ne s'appuie sur aucun document historique. J'avoue que je lui préfère infiniment une autre explication plus légendaire, peut-être, mais combien plus originale et plus élégante.
Le roi Edouard III aimait passionnément une belle dame de sa cour, la comtesse de Salisbury. Or, il arriva qu'un soir, dans un bal au palais, la favorite perdit sa jarretière. Le roi se précipita pour ramasser l'objet, et comme ses courtisans souriaient et que la belle comtesse rougissait :
- Honni soit qui mal y pense ! dit-il.
Et il ajouta en se tournant vers la comtesse :
- Je veux faire de cet ajustement un insigne si noble et si glorieux que les plus fiers gentilshommes, et tous ceux-là qui en riaient tout à l'heure, seront fiers de le porter.
Ainsi fut fondé l'ordre de la Jarretière. Il fut placé sous l'invocation de Saint-Georges, patron de l'Angleterre, et porta, désormais pour devise la phrase prononcée par Édouard III, en français : « Honni soit qui mal y pense. »
Son organisation est restée exactement la même qu'au quatorzième siècle. Le grand-maître est le souverain. Outre l'héritier du trône et les princes de la famille royale, il ne compte que vingt-cinq chevaliers, tous choisis parmi la plus haute noblesse du pays. On le confère encore à des souverains et à de grands personnages étrangers.
L'insigne de la Jarretière ne fut d'abord qu'un simple ruban de velours bleu bordé d'or, porté au-dessous du genou gauche. Bientôt on y ajouta un bijou que les Anglais appellent le « Georges » et qui représente sous la forme d'un médaillon, Saint-Georges terrassant le dragon. Ce bijou se suspend à un ruban bleu porté en écharpe.
De plus, pour les grandes cérémonies, les chevaliers de la Jarretière ont un costume spécial qui se compose d'un justaucorps de velours cramoisi, d'une culotte blanche avec bas de soie, d'un grand manteau de velours bleu et d'une toque ornée d'une touffe de plumes d'autruches blanches et d'une plume de héron noire
Bijou précieux et somptueux costume coûtent fort cher. Mais ce qui ne coûte pas moins cher, ce sont les frais de chancellerie. Le nouveau chevalier de la Jarretière ne s'en tire pas à moins de vingt-cinq mille francs. En outre, le règlement de l'ordre exige que, à la mort de chaque chevalier, ses insignes reviennent, non à ses héritiers, mais au souverain. C'est tout profit pour l'ordre et pour son grand maître.
Vous voyez qu'il n'est pas à la portée de tout le monde d'être chevalier chevalier de la Jarretière et vous comprendrez évidemment le geste de Gladstone qui, s'étant vu offrir la Jarretière par la reine Victoria, refusa l'honneur qu'on voulait lui faire.
- Je ne suis pas assez riche, dit-il.
On ne fournit, en effet, au nouveau chevalier que le grand-cordon et la Jarretière. La plaque, le collier, le costume doivent être payés par le titulaire. Or, la plaque, à elle seule, coûte de trente à cinquante mille francs. Lord Beaconsfield n'avait payé la sienne que trente mille francs c'était le dernier prix ; lord Beaconsfield, en raison de son origine, était économe.
Mais lorsqu'il y à quelques années, Guillaume II reçut la Jarretière, il dépensa, au contraire, la forte somme. On assure que son investiture fit dans sa cassette une brèche d'environ cinq cent mille francs.
C'est payer cher une décoration.

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L'ordre de la Toison d'Or, pour être de trois quarts de siècle plus jeune que celui de la Jarretière, n'est pas moins fameux.
C'est encore une légende d'amour qu'on trouve à son origine.
En ce temps-là, Bruges était la capitale des ducs de Bourgogne, capitale somptueuse entre toutes. Ce n'étaient que fêtes, tournois, festins. Le bon duc Philippe, qui présidait à toutes ces réjouissances, aimait à être entouré des plus merveilleuses beautés flamandes. Or, à chacune des jolies femmes de sa cour, il avait demandé une mèche de ses cheveux, et de toutes ces mèches réunies, il avait fait un collier qu'il portait dans les cérémonies.
Toutes les toisons qui composaient ce collier étaient blondes ; mais l'une d'elles était beaucoup plus blonde que les autres : elle était d'un blond ardent, disons quelle était rousse, absolument rousse, et comme elle occupait la place la plus visible dans le collier ducal, on la voyait se détacher, rutilante, au milieu des autres mèches de tonalité moins éclatante.
Vous n'êtes point sans savoir que les cheveux roux ont de tout temps défrayé la malignité publique. Les seigneurs de la cour de Bruges se gaussaient volontiers de cette toison rousse que le duc portait ainsi ostensiblement sur la poitrine. Mais le duc trouva le moyen de les faire taire, et ce moyen fut le même qu'avait employé, au siècle précédent, le roi Edouard III, fondateur de la Jarretière.
Il faut vous dire que la mèche rousse, qui ornait la collier du duc, venait de la chevelure d'une dame brugeoise qui s'appelait Marie Van Combrugge, et qu'on avait surnommée la « Perle de Bruges » à cause de sa beauté.
Cette dame était mariée à un artiste célèbre, le peintre Van Eyck, que le duc avait envoyé en Portugal... Et vous devinez la raison de cette mission lointaine. C'est que le bon duc Philippe était fort épris de la « Perle de Bruges » et qu'il n'était pas fâché d'éloigner d'elle son mari.
Donc, comme la belle Marie Van Combrugge s'apercevait qu'on riait de sa chevelure rousse et qu'on blâmait le souverain d'en avoir placé une mèche parmi les mèches plus blondes que lui avaient offertes les autres dames de la cour, Philippe la consola en lui disant que tel qui riait de cette toison, la tiendrait bientôt en grand honneur
Et c'est pour tenir cette parole qu'il fonda l'ordre très noble et très insigne de la Toison d'Or.
Telle est la légende. Maintenant, les historiens vous diront que ce n'est qu'une fable, et, qu'à la vérité, le bon duc Philippe fonda la Toison d'Or pour glorifier surtout l'industrie des laines qui avait fait sa fortune et donnait la prospérité à la Flandre...
Cela est peut-être plus vraisemblable. Mais avouez que la légende est plus jolie.

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Donc, le duc Philippe ayant fondé l'ordre de la Toison d'Or, s'en attribua la grande maîtrise et décida que l'ordre, qui aurait pour but la défense du prince et de la religion, ne pourrait être conféré qu'à des « gentilshommes de nom et d'armes sans reproches ».
M. de Barante, dans son Histoire des ducs de Bourgogne, observe que l'ordonnance publiée par le duc pour régler les devoirs des chevaliers et les cérémonies de leur réception, est le plus beau code d'honneur et de vertu chevaleresque.
Philippe le Bon ne nomma d'abord que trente et un chevaliers, tous de la plus haute noblesse.
Charles le Téméraire en augmenta le nombre, mais l'investiture ne fut jamais donnée qu'à des gentilshommes qui en étaient dignes. La tenue des chapitres de la Toison d'Or fut l'occasion des fêtes les plus somptueuses dans toutes les grandes villes soumises à la souveraineté des ducs de Bourgogne.
A l'abdication de Charles-Quint, la grande maîtrise demeura attribuée étalement aux deux lignes de la maison de Habsbourg qui régnaient l'une sur l'Autriche, l'autre sur l'Espagne. Et c'est ainsi que nous avons aujourd'hui deux Toisons d'Or.
Toutes deux ont conservé les traditions primitives. La Toison d'Or, qu'elle soit espagnole ou autrichienne, demeure un ordre souverain. Elle ne se confère qu'aux rois, aux princes, aux personnages les plus éminents et aux représentants de la plus haute noblesse,
Les insignes consistent en un mouton doré, une toison d'or suspendue au cou par un large ruban d'un rouge foncé, ou par un collier enrichi de diamants.
Quant au costume, il est resté exactement le même qu'au temps de Philippe le Bon : robe en velours rouge foncé doublée de taffetas blanc, long manteau de velours pourpre bordé d'une riche broderie en or sur laquelle sont représentés les insignes de l'ordre. Sur la tête, le chaperon du quinzième siècle, en velours pourpre brodé d'or, dont l'extrémité tombe en arrière et S'attache à l'épaule.
Cette fidélité dans la conservation du costume montre combien sont fermes les traditions de l'ordre illustre : traditions glorieuses qu'on fit revivre à Bruges il y a trois ans, dans une exposition fameuse.
Cette exposition réunissait tout ce qui, depuis cinq siècles, se rattache à l'histoire de la Toison d'Or : portraits des chevaliers, bijoux, insignes, emblêmes, blasons des chapitres de l'ordre, sceaux, jetons, monnaies, médailles des souverains et chevaliers, peintures, tapisseries, enluminures.
C'était bien l'ensemble de richesses historiques le plus extraordinaire qu'on pût imaginer.
Entre autres merveilles, on vit là les quarante-quatre miniatures célèbres dans lesquelles le maître de la peinture héraldique moderne, Joseph Van Driesten, a tracé d'histoire de la Toison d'Or et qui ne coûtèrent pas moins de quinze années de travail ininterrompu à cet émule des grands enlumineurs d'autrefois.
J'ai dit tout à l'heure que nous avions aujourd'hui deux Toisons d'Or. Il fut même un moment où il y en eut trois.
On ignore généralement que parmi les créations de Napoléon figurait un ordre de chevalerie intitulé : l'Ordre des Trois Toisons. d'Or.
L'empereur voulait que cet ordre fût la décoration par excellence il le mettait au-dessus de la Légion d'honneur. Il le créa par décret daté du camp de Schoenbrun, le 13 août 1809.
L'ordre devait se composer de cent grands chevaliers, quatre cents commandeurs et mille chevaliers. Les princes du sang, pour en être dignes, devaient avoir fait au moins une campagne ; les ministres avoir tenu leur portefeuille au moins dix ans sans interruption - combien peu de ministres d'aujourd'hui pourraient y prétendre !
Aucune personne ne pouvait être admise dans l'ordre si elle n'avait fait la guerre et reçu au moins trois blessures. Les commandeurs et chevaliers militaires ne pouvaient plus, ayant reçu l'ordre, quitter leurs régiments. Ils devaient, disait le décret, mourir sous les drapeaux. »
Cette fondation impériale le fut d'abord, assez mal accueillie: Les titulaires de la Légion d'honneur s'alarmèrent. Lacépède, grand chancelier, se fit l'écho de leurs plaintes. Il protesta, disant que l'institution nouvelle aurait pour effet d'amoindrie la Légion d'honneur et d'en faire un ordre secondaire. L'empereur passa outre. Il ordonna la composition d'un insigne. Mais cet insigne ne le satisfit pas. Il était assez lourd et compliqué, et représentait un aigle tenant, suspendues à ses serres, trois dépouilles de moutons. Trop de toisons !... Néanmoins l'empereur avait constitué à l'ordre une dotation de 1,500,000 francs. Le 15 octobre 1810, le Moniteur contenait ces deux nominations : le comte Andréasy, conseiller d'État, président de section à la guerre, était fait grand chancelier, et le comte Schimmelpenning, grand trésorier de la Toison d Or.
L'année suivante, l'empereur s'occupe de donneur un costume aux titulaires de l'ordre et de fixer définitivement la forme de l'insigne. Mais on ne prend pas de décision.
Le 14 août 1811, on parle encore de la Toison d'Or : il s'agit toujours de la forme de l'insigne on cherche un hôtel pour le grand-chancelier, on pense à organiser la partie administrative et à nommer des fonctionnaires pour la grande chancellerie.
Mais tous ces projets demeurent irréalisés. Voici les jours mauvais : Napoléon a autre chose à faire que de s'occuper d'ordres de chevalerie.
Et c'est ainsi que disparut la Toison d'Or française.
A voir l'abus qu'on fait aujourd'hui des décorations, vaut-il pas mieux qu'il en soit ainsi
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 1 Janvier 1911