UN DUEL A LA HACHE.


Deux jeunes gens travaillaient à abattre des arbres dans la forêt d'Arvillon. A la suite d'une vive discussion, ils en vinrent aux coups à et bientôt un duel à la hache eut lieu entre les deux bûcherons. L'un d'eux fut sérieusement Blessé à l'épaule gauche, alors que son adversaire reçut plusieurs coups au côté droit, par ou le sang jaillissait en abondance.
La lutte terminée, les deux batailleurs durent se retirer, clopin-clopant.

VARIÉTÉ

Don Quichotte au Théâtre

Les pièces qu'inspira le héros de Cervantes. - Don Quichotte et Sancho, l'illusion et la réalité. - L'âne de Molière. - Le Don Quichotte de Sardou. - Touchante histoire d'un cordonnier-poète.

On vient de mettre une fois de plus au théâtre Don Quichotte et Sancho Pança. Le livre immortel de Cervantes a inspiré un compositeur après avoir inspiré tant de dramaturges et de poètes. M. Massenet lui a emprunté le sujet de sa dernière oeuvre.
Belle matière, certes, à mettre en opéra. Don Quichotte et Sancho, toute l'humanité : le fol idéal opposé à la plate réalité. Ces deux types éternels avaient de quoi tenter l'inspiration d'un illustre musicien.
Nous avons tous lu Don Quichotte, mais combien peu d'entre nous l'ont lu comme il fallait le lire !... On nous en a fait un livre pour les enfants... Quelle erreur !... Don Quichotte est un livre pour tous les âges. S'il amuse l'enfant par le pittoresque du récit, par la variété des épisodes, il fait réfléchir l'homme par l'étude profonde des deux caractères principaux, par la double philosophie qui se dégage de ces types immortels : Don Quichotte et Sancho-Pança.
Les commentateurs - insupportable vengeance qui se plaît à dénaturer les chefs-d'oeuvre et à prêter aux auteurs illustres des intentions qu'ils n'ont jamais eues- les commentateurs se sont perdus en hypothèses sur le sens caché que renfermait la fiction de Don Quichotte. Les uns y ont vu une satire des entreprises gigantesques et avortées de Charles-Quint, les autres, une critique de l'administration du duc de Lerme, ministre favori de Philippe III , d'autres encore ont accusé Cervantes d'avoir voulu tout simplement ridiculiser la nation espagnole et la noblesse en particulier, ce qui eût été d'un assez mauvais patriote.
Toutes ces opinions, et maintes autres encore, si ingénieuses soient-elles, ne tiennent pas debout. Pourquoi chercher midi à quatorze-heures ?... Ce qu'a voulu Cervantes ?. .. Lui-même l'a dit dans sa préface. Il a voulu tourner en ridicule les romans de chevalerie alors très en vogue, en faisant un roman dont le héros serait burlesque et sans cesse en butte aux plus folles mésaventures.
Mais son génie l'a entraîné plus loin et plus haut : au lieu d'une satire innocente et sans portée, il a fait un chef-d'oeuvre de vie, d'observation et d'éternelle vérité.
Don Quichotte et Sancho, c'est le perpétuel contraste entre l'illusion et la réalité. C'est d'une part l'imagination endiablée, folle et généreuse à la fois, de l'autre l'esprit pratique, égoïste et raisonneur. Le chevalier personnifie l'idéal le plus exalté ; l'écuyer, le plus absolu terre à terre.
Toute l'humanité n'évolue-t-elle pas entre ces deux types d'une perfection si achevée ?

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Don Quichotte n'a pas cessé d'avoir en France, depuis trois siècles, un succès sans cesse renaissant. N'a-t on pas dit de nous d'ailleurs, que nous étions une nation de Don Quichottes ? - Oui certes, on l'a dit maintes fois et l'appréciation au demeurant, ne saurait nous froisser. Il n'appartient pas à toutes les nations d'être les nations de Don Quichottes... Cela veut dire qu'en France on n'hésite jamais à aller, même inconsidérément, au secours des faibles et des malheureux cela veut dire que de quelquefois nous nous battons contre des moulins à vent... que volontiers nous courons à la recherche de « Dulcinées » ou plus ou moins chimériques.
Qui osera nous le reprocher ? A chacun sa folie. Nous avons celle de l'idéal. Et cette folie là, pour supporter la vie, ne vaut-elle pas mieux que toutes les maximes des sages et tous les traités des philosophes ?
Au surplus, si Don Quichotte a marqué son empreinte sur notre caractère national, nous tenons bien quelque chose aussi de son écuyer Sancho. Et c'est la simplicité cordiale, le clair bon sens, l'esprit de dévouement et de résignation dont le peuple de nos campagnes a donné et donne encore chaque jour tant de preuves.
Que de fois, à travers notre histoire, les bonnes grosses vertus que nous tenons de Sancho ont-elles tempéré les excès d'imagination auxquels nous entraînait l'esprit de don Quichotte; que de fois ont-elles pansé les blessures d'amour-propre que nous valurent nos enthousiasmes chevaleresques et nos folles équipées !
A bien lire le chef-d'oeuvre de Cervantes, on se rend compte que la sagesse humaine, non point cette sagesse factice et relative que prétendent enseigner les philosophes, mais la sagesse inséparable du bonheur ; on se rend compte qu'elle est tout entière dans l'amalgame de ces deux types don Quichotte et Sancho, l'idéal et la raison.
Mais il faut bien lire Don Quichotte. Il faut, quand on l'a lu dans sa jeunesse, le relire dans son âge mûr. Il en est de ce livre comme des fables de La Fontaine. Enfants, nous n'y avons rien compris. Nous n'y avons vu que des leçons à apprendre, des pensums à récolter. Quelle révélation le jour où, de notre propre volonté, nous ouvrons « cette ample comédie aux cent actes divers ! »
Mêler les chefs-d'oeuvre de la littérature à la première instruction de l'enfance, ce n'est pas toujours le moyen de les imposer à ceux-là mêmes auxquels on prétend les faire goûter... Et trop souvent le parti pris subsiste ; et l'homme se refuse à admirer parce que, enfant, il n'a pas compris.

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Certes, nous ne pouvons dans des traductions, si parfaites qu'elles soient, apprécier, comme il le faudrait le chef-d'oeuvre de Cervantes. La merveilleuse richesse de la langue, l'incomparable beauté du style nous échappent ; et ce ne sont pas là les moindres qualités du livre.
Cervantes lui-même a dit « Celui qui prétendrait juger de quelque poème que ce fût dans une traduction, pourrait aussi raisonnablement espérer de trouver sur le revers d'une tapisserie, les figures qu'elle représentent dans toute leur délicatesse et toute leur splendeur.»
Et pourtant, son oeuvre est si vivante et si profondément humaine que, traduite dans toutes les langues de l'univers, elle a conquis toute l'humanité.
Mais il est curieux de constater que, mis au théâtre, Don Quichotte n'a pas eu la même fortune. Il a inspiré assurément des oeuvres honorables, mais non point l'oeuvre de génie qu'on eût pu espérer d'un tel sujet mis à la scène.
D'Ennery qui fut un dramaturge infiniment habite et qui eut le sens du théâtre comme personne, avait à ce qu'il paraît peur du sujet de Don Quichotte. A l'un de ses amis qui le sollicitait un jour de faire une pièce avec le roman de Cervantes, il répondait :
« Le sujet est tentant, en apparence ; en réalité, c'est tout autre chose. Je le crois très dangereux, et n'ose y mettre le doigt, de peur de me brûler. Le héros est un fou ; il est à la fois sympathique et douloureux. Or, il est toujours berné, toujours victime, c'est lui qui souffre tout le temps. Ce n'est pas une bonne condition pour en faire le héros d'une action dramatique. D'un autre côté, on ne peut pas changer au théâtre les combinaisons du roman, qui sont trop connues, populaires même, il y aurait là un véritable sacrilège... Alors, je trouve le sujet excellent... mais pour les autres. »
D'autres, en effet, avant et après d'Ennery n'eurent pas ces scrupules et ces craintes. Don Quichotte fut mis plusieurs fois à la scène.
Ce n'est même pas d'aujourd'hui qu'il y fut mis, puisque Molière joua un. Dom Quixote. Grimarest, dans sa Vie de Molière, qu'il publia en 1705, raconte même à ce propos une amusante anecdote.
« Quelque temps après le retour de Baron, dit-il, on joua une pièce intitulée Dom Quixote. (Je n'ai pu savoir de quel auteur). On l' avait prise dans le temps que dom Quixote installe Sancho Pança dans son gouvernement. Molière fesait Sancho. Et comme il devait paraître sur le théâtre sur un âne, il se mit dans la coulisse pour être prest à entrer dans le moment que la scène le demanderait. Mais l'âne qui ne savait point le rolle par coeur, n'observa point ce moment et dès qu'il fut dans la coulisse il voulut entrer quelques efforts que Molière employât pour qu'il n'en fit rien. Sancho tirait le licou de toute sa force l'âne n' obéissait point : il voulait absolument paraître. Molière apelloit : « Baron, La Forest est, à moi, ce maudit âne veut entrer ! » La Forest était une servante qui fesait alors tout son domestique quoiqu'il eût près de trente milles livres de rente. Cette femme était dans la coulisse opposée, d'où elle ne pouvait passer par-dessus le théâtre pour arrêter l'âne ; et elle riait de tout son coeur de voir son maître renversé sur le derrière de cet animal, tant il mettait de force à tirer sur son licou pour le retenir. Enfin destitué de tout secours et désespérant de pouvoir vaincre l'opiniâtreté de son âne, il prit le parti de se retenir aux ailes du théâtre et de laisser glisser l'animal entre ses jambes pour aller faire telle scène qu'il jugerait à propos. »
Un tel incident eût suffi peut-être pour faire tomber la pièce. Mais la pièce apparemment n'avait pas besoin de cela puis que à l'époque ou Grimarest écrivait, le nom de son auteur était déjà tellement oublié que le biographe de Molière n'avait pu le découvrir.
Joua-t-on. d'autres Don Quichotte au XVIIIe siècle ? L'histoire du théâtre n'en porte pas trace. Il faut aller jusqu'au milieu du siècle dernier pour rencontrer de nouveau Don Quichotte à la scène.
Ce Don Quichotte est de Victorien Sardou pièce à spectacle qui ne compte point parmi les chefs d'oeuvre de l'auteur de Patrie. Le rôle du chevalier de la Triste Figure fut créé par un comédien nommé Le sueur qui était, disent les contemporains, le type même du personnage, grand, maigre, monté sur de longues jambes d'échassier. Pradeau, un autre comique de talent, court et ventru, tenait le rôle de Sancho. La mise en scène était des plus soignées. On vit pour la première fois au théâtre, certains effets d'optique, certains trucs nouveaux, employés dans cette pièce. Pourtant le Don Quichotte de Sardou ne tint pas l'affiche plus de deux mois.
Mais on assure que Gustave Doré frappé par le talent avec lequel les deux protagonistes de la pièce avaient rendu l'aspect physique de leurs personnages, les fit poser pour l'illustration de son merveilleux Don Quichotte. Et la pièce de Sardou servit du moins ainsi à l'élaboration d'un chef-d'oeuvre.
Quelque quarante-cinq ans plus tard, la figure du héros de la Manche devait tenter le lyrisme truculent de M. Jean Richepin ; et l'on se rappelle la carrière honorable fournie en 1905 par son Don Quichotte à la Comédie-Française.
Or, un peu auparavant, sur un petit théâtre, aux confins de Montmartre, on avait vu paraître une pièce en vers, une comédie héroïque dans laquelle, en dépit de certaines inexpériences scéniques, éclatait le talent d'un poète jusqu'alors inconnu. Cette pièce portait pour titre : le Chevalier de la Longue Figure : Don Quichotte en était le héros. Et l'auteur n'était autre qu'un pauvre savetier du Quartier-Latin.
C'est une histoire émouvante et cruelle que celle de ce cordonnier-poète.
Il s'appelait Jacques Le Lorrain. Fils d'un modeste cordonnier de Bergerac, il avait d'abord travaillé du métier paternel ; puis, ses parents, lui trouvant du goût pour les choses de l'esprit, s'étaient saignés aux quatre veines afin de lui donner de l'instruction.
Ses études faites à Périgueux, il était parti suivre les cours de la faculté de Montpellier. Mais un besoin d'aventures le poussait. Il se mit à parcourir les routes à pied, visita une grande partie de la France, voyagea en Espagne, en Allemagne, allant par les chemins la bourse vide, mais la cervelle débordante de projets mirifiques et de rêves d'avenir.
Il y a quelque ving-sept ou vingt-huit ans, le poète errant s'arrêta enfin et vint se fixer à Paris. Il avait les poches pleines des pages écrites au long des routes : il publia des vers, des romans mais il ne parvint pas à fixer sur lui l'attention publique. Alors, pauvre désemparé, il se souvint du métier paternel et ouvrit au 25 de la rue du Sommerard une boutique de « pauvre gniaf », comme il disait dans un boniment qu'il avait affiché à sa porte, et qui se terminait par ce distique :

Auteur, je fis jadis des pièces illisibles,
Bouif, je mets aujourd'hui des pièces invisibles.

La cordonnerie n'alla pas mieux hélas ! que la littérature. Le « bouif », d'ailleurs ne s'en affectait pas autrement. Il se consolait en faisant des vers et préparait, entre deux ressemelages, une comédie héroïque dont le héros était Don Quichotte.
Mais la destinée s'acharnait contre le pauvre cordonnier poète. Les fatigues de ses longs voyages, les privations de sa vie misérable l'avaient épuisé. Il tomba gravement malade. Grâce à l'intervention de quelques amis dévoués, il put partir dans le Midi. Il y acheva son Chevalier de la Longue Figure et l'envoya à M. Bour qui venait d'ouvrir à Montmartre le théâtre Victor-Hugo.
M. Bour monta la pièce. Ce fut un grand succès littéraire... Et le pauvre auteur n'était pas là, le soir de la première, pour entendre applaudir son oeuvre et glorifier son nom.
On a conté qu'à la nouvelle de ce succès, il était parti pour Paris et s'en était venu mourir dans le théâtre même où sa pièce triomphait. Ce n'est-pas tout à fait exact. La fin de Le Lorrain ne fut pas aussi dramatique ; elle n'en est pas moins émouvante. Voici, au surplus, comment l'a rapportée M. Jean Thorel, dans la préface dont il fit précéder l'édition du Chevalier de la Longue Figure :
« Lorsque, au mois de février 1904, la pièce fut mise en répétition chez M. Bour, l'auteur, trop malade ne put venir. La première représentation fut donnée le 3 avril 1904. avec un beau succès, dont les échos grisèrent, si bien le poète mourant, qu'il n'eut plus qu'une idée : revenir à Paris pour voir sa pièce.
» Il se trouvait alors depuis environ trois mois, à Libourne, chez de vieux amis qui le soignaient avec un dévouement rare. Il trompa leur surveillance et lui, qui depuis plus d'un mois n'avait pu se lever, il se leva et s'en alla, seul, s'appuyant contre les murs pour ne pas tomber jusqu'à la gare, ou il savait devoir rencontrer un de ses parents faisant route vers Paris, mais à qui il ne révéla sa présence qu'une fois dans le train, et qui ne put le dissuader de faire ce voyage.
» Arrivé à Paris, Le Lorrain fut pendant trois jours comme à l'agonie. Enfin, il retrouva assez de force pour exiger qu'on le portât au théâtre Victor-Hugo. Les amis qui l'assistèrent ce soir-là pensèrent qu'il ne sortirait pas vivant du théâtre. Il y avait foule et dans cette atmosphère de foule, il étouffait. Il étouffait, mais il était radieux, tout à la joie de son rêve bellement réalisé ; tout à la joie surtout de sentir la foule s'enthousiasmer pour les idées de ce Don Quichotte où il avait mis toute son âme. Comme on insistait. pour qu'il se retirât après les premiers tableaux, il refusa en déclarant que, dût-il mourir cette nuit-là même, il resterait jusqu'à la fin.
» Dès le lendemain, il fut transporté dans une maison de santé d'Arcueil où il s'éteignit quelques jours plus tard, le 5 mai. Son corps repose dans le cimetière de cette commune. »

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Or, c'est de la pièce de Le Lorrain qu'a été tiré le livret sur lequel Vil. Massenet a écrit son Don Quichotte. Ainsi l'œuvre du « pauvre gniaf » a une certitude de plus d'entrer dans la gloire et de passer à la postérité.
Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 8 Janvier 1911