LES FACTEURS DES ALPES EMPLOIENT
LE SKI POUR FAIRE LEUR TOURNÉE
DANS LA NEIGE

Pendant les mois d'hiver les toutes des Alpes
sont couvertes de neige, et les facteurs des postes ne pourraient faire
régulièrement leurs tournées qui sont parfois de
vingt-cinq à à trente kilomètres, s'ils n'usaient
de ces longs patins de bois, importés de Norvège, qu'on
appelle des skis.
Depuis deux ans bientôt, le ski est en usage parmi nos facteurs
alpins. Ces appareils ont été fournis par le Touring -Club,
et c'est un facteur de la Savoie, M. Rey, facteur receveur à
Pralognan qui a initié ses camarades à l'art d'utiliser
le ski.
Le grand patin norvégien est employé déjà
par les facteurs de la Haute-Savoie, de la Savoie, de l'Isère
et des Hautes-Alpes. Ceux des Basses-Alpes, qui jusqu'ici ne se servaient
que de raquettes, en ont réclamé à leur tour. Bientôt,
l'administration des postes aura dans nos montagnes, tout un corps de
skieurs expérimentés, grâce auxquels, les villages
si haut qu'ils soient perchés recevront toujours et par n'importe
quel temps, leur correspondance.
VARIÉTE
Les Faux Pauvres
Une invasion de marmiteux. - Les riches honteux. - La fortune
du Père La Zézette.- Un mendiant propriétaire.
- L'école et le Bottin des mendigots. - Supprimez la mendicité.
Jamais on ne vit autant de mendiants dans les
rues de Paris qu'au jour de l'an de cette année. Une véritable
armée de marmiteux semblait être sortie du sol. A la vérité,
tous ces gueux venaient de loin. M. Vallet, chef de la brigade mobile
de la sûreté, spécialement chargé de la surveillance
des mendiants, affirme que le plus grand nombre arrivaient tout droit
d'Espagne.
Oui, parfaitement, d'Espagne !... Aux environs de Noël et du Jour
de l'An, des trains entiers de mendigots partent de la péninsule
et se déversent sur la France. Paris, ville de joie et de générosité,
Paris, cité charitable entre toutes, en a sa bonne part.
C'est vous dire que cette invasion est le résultat d'une organisation
méthodique en vue de l'exploitation de la charité. Des
entrepreneurs de mendicité recrutent tous ces mendiants et nous
les envoient en masse. Il faut croire que Paris est singulièrement
généreux puisque le chiffre de ses aumônes permet
aux organisateurs de ces entreprises d'un nouveau genre de faire un
bénéfice après avoir payé le voyage aller
et retour et l'entretien de tous ces mendiants; auxquels, j'imagine,
ils doivent bien encore abandonner une petite part du profit.
M. Vallet souhaite qu'on prenne des dispositions sérieuses pour
empêcher cette honteuse exploitation de la charité publique....Il
a ma foi, bien raison. Mais ces dispositions sont faciles à prendre.
Il suffirait d'appliquer en tous temps les lois contre la mendicité.
Pourquoi la tolère-t-on les jours de fêtes ?... C'est tout
justement le jour où les honnêtes gens devraient pouvoir
se distraire et se promener en paix qu'on autorise des nuées
de faux pauvres à les harceler.... Si la mendicité est
interdite, qu'elle le soit d'un bout de l'année à l'autre.
Il n'y a aucune bonne raison pour qu'il en sait autrement.
Les faux pauvres sont une terrible plaie sociale, car ils vivent au
détriment des vrais malheureux. De tout temps Paris en fût
infesté déjà, en l'an 1350, le roi Jean mettait
les Parisiens en garde contre les mendiants valides qui « truandaient
» au lieu de « faire besongue pour gaigner leur vie »
:
« Pour ce que, disait l'ordonnance royale plusieurs personnes,
tant hommes que femmes, se tiennent oiseux parmi la ville de Paris,
et ès autres villes de la prévosté et vicomté
d'icelle, et ne veulent exposer leurs corps à faire aucunes besognes,
ains truandent les aucuns, et les autres se tiennent en tavernes, est
ordonné que toute manière de telles gens oiseux, ou joueurs
de dez, ou enchanteurs ès rües, ou truandans, ou mandians,
de quelque estat ou condition qu'ils soient, ayant mestier ou non, soient
hommes ou femmes, qui soient sains de corps et de membres, s'exposent
à faire aucunes besongues de labeur en quoy ils puissent gaigner
leur vie, ou vuident la ville de Paris et les autres villes de ladite
prévosté et vicomté, dedans trois jours, après
ce cry. Et si après lesdits trois jours, ils y sont trouvés
oiseux, ils seront prins et menez en prison au pain...
. » Ordre est donné aux curés qu'ils dient en leurs
sermons que ceux qui voudront donner aumosnes n'en donnent à
nuls gens sains de corps et de membres, n'a gens qui puissent besongne
faire dont ils puissent gaigner leur vie; mais les donnent à
gens aveugles, méhaignez, et autres misérables personnes...
»
Il faut croire qu'il en était, en ce temps-là, des ordonnances
royales comme de beaucoup de lois d'aujourd'hui : on ne les appliquait
guère ;car la « truandaille », pendant tout le moyen-âge,
ne cessa d'empoisonner et de terroriser Paris et la cour des miracles
fut, un véritable état dans l'état.
En va-t-il mieux aujourd'hui . Il n'y semble guère. Les «
truands » n'ont plus leur quartier dans la ville mais ils n'y
sont pas moins nombreux qu'autrefois aux jours où la police tolère
l'exercice de leur malsaine industrie. Clopin Trouillefou n'est plus
roi de Thune ; il est entrepreneur de mendicité. La «t
truandaille » s'est modernisée. Elle constitue à
présent une sorte d'association internationale pour l'exploitation
de la charité publique ; et les « ruffians » espagnols
prennent le chemin de fer pour venir à Noël et au premier
de l'an, mettre Paris en coupe réglée.
***
Aurélien Scholl disait volontiers: « Je ne fais plus l'aumône
depuis que j'ai vu un mendient auquel je venais de donner deux sous,
se précipiter au kiosque voisin pour acheter les « Cours
de la. Bourse ».
Ceci a l'air d'une fantaisie d'humoriste ; mais si vous suivez attentivement
les faits divers des journaux, vous pouvez constater que la boutade
du spirituel chroniqueur se vérifie plus souvent qu'on ne le
croit.
Ces jours derniers encore ne découvrit-on pas à Montgeron
un vieux mendiant mort, sur une paillasse sordide où dix mille
francs étaient cachés.
J'imagine qu'au quartier Latin on n'a pas perdu le souvenir du «
Père La Zézette. ». C'était, il y a quelques
années une physionomie populaire au Boul' Mich'. Le Père
La Zézette était un vieux bonhomme hirsute et déguenillé
qui chiffonnait et mendiait. L'Assistance publique lui donnait des subsisdes.
Or, quand mourut le, Père La Zézette, dans son taudis
du n° 14 de la rue Zacharie, on trouva, parmi les détritus
et les vieux papiers, dix mille francs en billets de cent francs et
6.400 francs en or. La police fit alors une enquête, et l'on apprit
que le Père La Zézette était actionnaire d'une
compagnie d'assurances où il touchait 1200 francs par an.
Si l'Assistance Publique poussait à fond ses enquêtes,
que de « Pères La Zézette » ne découvrirait-elle
pas parmi les bénéficiaires de ses libéralités
!...
Les faux-pauvres, les « riches honteux comme les appelait encore
Aurélien Scholl, mais Paris en est plein. Il y avait naguère
près de la Bourse un mendiant qui se faisait vingt francs en
moyenne quotidiennement. Un jour qu'un brave ouvrier ému par
son aspect lamentable, avait jeté deux sous dans son chapeau;
l'homme, pris d'un scrupule singulier, le rappela :
- Tenez, mon ami, lui dit-il, reprenez donc cela. Vous en avez plus
besoin que moi.
C'était vrai : l'ouvrier en avait à coup sûr plus
besoin que lui. Ce mendiant, en effet, était-un mendiant cossu.
Un familier de la Bourse que ses allures intriguaient, eut un jour la
curiosité de le suivre, sa journée finie. Il le vit entrer
dans un petit hôtel discret aux environs de la gare Saint-Lazare,
puis en sortir une demi-heure plus tard, lavé, peigné,
vêtu de vêtements convenables. De là, le pseudo pauvre
gagna la gare et prit son train. Il rentrait ainsi chaque soir dans
une commune de la banlieue, où il vivait en bon petit bourgeois,
avec son gendre et sa fille, dans une jolie villa fleurie dont il était
le propriétaire.
C'est grâce au petit sou du passant charitable que la maison avait
été bâtie et le jardin planté.
Le métier a du bon, vous le voyez. Au surplus, il suffit pour
s'en convaincre de voir le nombre de ceux qui l'exercent.
D'ailleurs, n'y réussit pas qui veut. Il faut être doué.
D'aucuns s'imaginent qu'il suffit de tendre la main en disant d'un ton
lamentable : « Un petit sou, s'il vous plaît.!... »
Mais cela, c'est l'enfance de l'art... Il y a le costume, et la tenue
et l'expression de physionomie et les intonations, et la façon
de grelotter... Tout cela ne s'improvise pas et ne s'apprend pas en
un jour.
Aussi ne soyez pas surpris si je vous dis qu'il existe à Paris
une et peut-être même plusieurs écoles de mendiants.
Un journaliste fureteur en découvrit une il y a quelques années,
tenue à Belleville par un ancien acteur qu'on appelait M. Antonin.
Ce qu'il a fait de mendiants pittoresques, M. Antonin, c'est incroyable.
Chez lui on apprenait à parler avec émotion avec des larmes
dans la voix, on apprenait à tousser, à sangloter, à
pleurer.
L'art du camouflage n'avait pas de secrets pour M. Antonin. Il lui suffisait
de quelques minutes pour faire de la plus fraîche jeune fille,
à condition qu'elle fut
un peu maigriotte, une phtisique prête à rendre l'âme.
En cinq secs il vous faisait un manchot d'un homme pourvu de ses deux
bras : et tel qui était arrivé à l' « école
» à bicyclette, en sortait sur une planche à roulettes,
à l'état de cul-de-jatte.
M. Antonin apprenait encore à ses élèves à
« pousser » la romance sentimentale, et il en avait un choix
des plus variés pour tous les âges et pour tous les types
de mendiants.
Mais il y a pis que l'école de M. Antonie : il y a à Paris
des cités de misère où on loue des enfants aux
fausses « mater dolorosa » qui escomptent la pitié
qu'éveille chez les passants la vue de l'enfance malheureuse.
C'est contre cette abominable exploitation des enfants qu'il faudrait
agir surtout. Peut être vous souvient-il d'un fait divers douloureux
que les journaux relatèrent l'an dernier et qui souleva l'indignation
générale.Une mendiante, un soir, dans l'avenue de l'Opéra,
implorait la pitié pour son enfant malade qu'elle tenait dans
ses bras. Un passant en donnant son obole à la femme, regarda
de près le visage du petit. Il y vit la pâleur de la mort.
A ce moment, deux agents passaient. Il les appela. La femme fut conduite
au poste. Là, on s'aperçut qu'en effet, c'était
un cadavre que portait cette femme. Et la misérable avoua. Cet
enfant n'était pas le sien. Elle l'avait loué pour faire
son horrible métier. Et le pauvre petit, saisi par le froid,
était mort dans ses bras sans même qu'elle s'en aperçût.
On n'imagine pas toutes les ressources dont dispose la mendicité
organisée pour exploiter la charité publique. Les faux
pauvres sont prévoyants ; ils ne mendient pas au hasard et savent
fort bien où l'on peut s'adresser à coup sûr.
Un entrepreneur de mendicité avait, il y a quelques années,
dressé une sorte de Bottin des gens charitables avec toutes sortes
de recommandations précieuses pour les mendigots professionnels.
Cette feuille, comme bien vous pensez, n'était pas imprimée,
mais simplement reproduite au polycopie par son auteur, qui la vendait
trois francs à sa clientèle.
***
Que faire pour démasquer les faux pauvres ?...
C'est bien simple : leur proposer du travail. C'est le seul moyen de
s'en débarrasser.
Alphonse Karr, qui, toute sa vie, a fulminé contre eux, raconte
dans ses Grains de bon sens :
Pendant seize ans que j'ai passés à Nice, cultivant de
grands jardins, j'avais établi que, si on faisait à ma
porte l'aumône à tout aveugle, tout infirme, tout vieillard,
on proposait à tout mendiant valide de gagner quarante sous en
se mettant au travail. Eh bien, en seize ans, pas un seul n'a
accepté.»
A ce témoignage d'Alphonse Karr, joignons en un autre plus récent
:
L'an dernier, au moment des inondations, un riche philanthrope parisien,
assiégé chaque jour par une foule de gens fort bien portants
qui se plaignaient d'être sans ouvrage par suite de la crue de
la Seine, s'avisa de tenter une expérience. Il alla trouver plusieurs
industriels et commerçants auxquels il demanda d'employer à
des travaux faciles toute personne qui se présenterait de sa
part. Le salaire de la journée serait de 3 francs.
Dans le courant de l'année, il envoya 1.215 mendiants valides,
soi-disant sans travail, aux adresses convenues.
Sur ce chiffre, 930, après avoir reçu avis qu'ils étaient
acceptés, ne se présentèrent même pas ; 110
travaillèrent une demi-journée, réclamèrent
trente sous pour aller déjeuner et partirent pour ne plus revenir
; 14 firent une journée complète ; 161 restèrent
trois jours au travail ; 42 finirent leur semaine. Quant aux 36 autres,
ils travaillèrent un mois.
Ainsi sur 1.200 mendiants valides, 36 seulement résistèrent
à un mois de travail. Au bout d'un mois, d'ailleurs, ils retournèrent,
comme les autres, à la mendicité, plus agréable
et plus lucrative.
Oui, plus agréable et plus lucrative à cause de la faiblesse
des gens qui donnent dans la rue, et qui s'imaginent naïvement
que parmi les mendiants, il se trouve des pauvres, alors que les mendiants,
au contraire, sont les ennemis, les parasites et les spoliateurs des
malheureux.
Voilà la preuve que la mendicité est une profession. Il
n'y a donc pas autre chose à faire que de la supprimer purement
et simplement comme on a fait en Hollande, comme on a fait en Allemagne.
Dans le livre où il raconte son voyage chez nos voisins de l'Est,
M. Jules Huret dit :
« Je n'ai pas rencontré un seul mendiant depuis cinq mois.
Et je me suis laissé dire qu'il était impossible de mourir
de faim en Allemagne, la loi ne le permettant pas, et obligeant
les villes à subvenir aux besoins des pauvres selon des tarifs
prévus et proportionnés au nombre des membres de la famille
nécessiteuse. »
Voilà qui est parfait. Ne pourrait-on faire de même chez
nous ? .
Les vrais pauvres, les infirmes doivent être secourus par la charité
publique et aussi par la charité privée. Les autres, les
gens valides qui tendent la main par paresse doivent être forcés
de travailler. S'ils s'y refusent, « la prison au pain »
comme dit l'ordonnance du roi Jean,
Surtout, qu'on commence par rejeter hors des frontières tous
ces marmiteux étrangers qui viennent, comme ces jours derniers,
exploiter la France charitable. Et si nous avons des aumônes à
donner, tâchons au moins qu'elles aillent aux vrais malheureux
et aux malheureux de chez nous.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 15 Janvier 1911