CINQUANTENAIRE DE LA MORT DE
HENRI NURGER

Les oeuvres de Henri Murger tombent dans le domaine
public. Cinquante ans se sont écoulés déjà
depuis la mort du chantre de la Bohème. Et son livre, jeune et
vivant encore, continue de charmer et d'émouvoir les générations.
Nous avons essayé, dans notre « Variété »
de faire l'histoire rapide de cette « Bohème » tant
décriée.
Certes, les temps sont bien changés. La « Bobème
» est ensevelie dans un passé déjà lointain
; mais elle garde son auréole sentimentale. La preuve en est
que les immortelles créations de Murger inspirent plus que jamais
artistes, musiciens et poètes. N'a-t-on pas mis la Bohème
en drame, en opéra, voire en opérette ?
En dépit de l'esprit pratique et positif de notre époque,
les personnages de Murger nous demeurent sympathiques, parce que, malgré
tout, nous ne comprendrons jamais la jeunesse sans l'enthousiasme et
le désintéressement ; et parce que nous témoignerons
toujours plus d'estime à l'artiste qui l'aura tenu tête
à la vache enragée qu'à celui qui se sera incliné
devant le veau d'or.
VARIÉTÉ
La Bohème
Le cinquantenaire de la mort de Murger.
-La Bohème à travers les âges. - Le cénacle
de la rue du Doyenné. - Gérard de Nerval. - Privat d'Anglemont.
- Au café Momus. - Comment vécut et mourut Murger.- L'arrivisme
a tué la Bohème.
Le cinquantenaire de la mort de Murger fait
reparler de la Bohème.. La Bohème - attention ! typo,
mon ami, n'allons pas mettre un ê : ceci est réservé
au pays des Tchèques. La Bohème, ce pays fantaisiste dont
Murger fut l'historien ne prend qu'un è : ainsi le veut l'Académie.
- Qu'est-ce que la Bohème ?...
Interrogeons Balzac :
« La Bohème, qu'il faudrait appeler la doctrine du boulevard
des Italiens, se compose de jeunes gens tous âgés de plus
de vingt ans; mais qui n'en ont pas trente,
tous hommes de génie dans leur genre, peu connus encore, mais
qui se feront connaître et qui seront alors des gens fort distingués...
»
Balzac, vous le voyez, était plein d'estime et de confiance dans
la Bohème.
Murger se montre moins optimiste en ce qui touche la destinée
de ces bohèmes dont il a partagé l'existence et dépeint
les moeurs.
« La vie de Bohème, dit-il, c'est le stage de la vie artistique
; c'est la préface de l'Académie, de l'Hôtel-Dieu
ou de la Morgue...»
Hélas !.. la vie de Bohème aboutissait plus souvent à
l'Hôtel-Dieu ou à la Morgue qu'à l'Académie
; mais qu'importait aux bohèmes de naguère. Ils étaient
libres, audacieux. Et puis, ils étaient jeunes. Et la vie de
Bohème, avec ses rigueurs et ses privations, ne se conçoit
pas sans la jeunesse. Le bohème jeune fait envie ; le bohème
vieilli fait pitié.
Vie rude « vie de patience et de courage, dit encore Murger, où
l'on ne peut lutter que revêtu d'une forte cuirasse d'indifférence,
à l'épreuve des sots et des envieux ; où l'on ne
doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul
moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui
; vie charmante et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs,
et dans laquelle on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance
à subir l'implacable loi du vœ victis. »
Ces quelques lignes doivent suffire à vous expliquer pourquoi
la Bohème est quasiment morte aujourd'hui. La jeunesse d'àprésent
n'a plus de ces héroïsmes. Elle ne se soucie plus de souffrir
par amour de l'art. Les poètes sont associés, syndiqués
; ils ont des prix, des bourses de voyage ; ils sont fonctionnaires.
Rodolphe, Marcel, Colline et Schaunard seraient aujourd'hui employés
de l'Etat ou de la Ville et pratiqueraient en toute tranquillité,
la littérature, la peinture, la philosophie et la musique pendant
leurs heures de bureau. Chacun d'eux serait, pour le moins, officier
l'Académie.
« La Bohème n'est pas une patrie, disait Murger à
la fin de sa vie, c'est un mal dont je meurs.»
C'est un mal dont on ne meurt plus aujourd'hui.
***
L'auteur des Scènes de la Vie de Bohème,
a constaté qu' « en descendant l'échelle des âges,
la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques
artistiques et littéraires. » Rien de plus vrai. Le mot
est du siècle dernier, mais la chose est vieille comme le monde.
N'étaient-ce pas des bohèmes, ces ménestrels, trouvères
et troubadours, qui s'en allaient de ville en ville, de château
en château, régalant de leurs poèmes seigneurs et
nobles dames, vivant la vie libre, affamés ou repus suivant les
circonstances ? Rien ne manque pour les apparenter avec les bohèmes
de naguère, pas même le mépris des bourgeois, qui
les désignaient volontiers sous le nom de « lecheres »,
c'est-à-dire lécheurs de plats, parasites, écornifleurs.
Bohèmes encore; ces poètes de la rue, ce Pierre Gringoire,
ce Villon, toujours en lutte avec l'autorité, toujours en quête
de quelque franche lippée... Bohèmes, ces petits poètes
du grand siècle, ce Tristan l'Hermitte, indocile et fantasque,
ce Cyrano, fantasque et indocile... Bohèmes, tous ces poètes
crottés du temps de Louis XV, tous ces pauvres diables qui faisaient
des vers sur les bornes et vivaient d'un pain d'un sol qu'ils grignottaient
en respirant le fumet des cuisines à travers les soupiraux des
hôtels somptueux. Bohèmes, tous ces indépendants,
tous ces fiers qui cherchaient de nouvelles formules d'art et préféraient
leur libre misère à la protection de quelque cardinal
ou de quelque grand seigneur.
Le XIXe siècle a connu deux générations de bohèmes.
De la première sortirent quelques gloires littéraires
du romantisme. Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Arsène
Houssaye en faisaient partie. Ces bohèmes se réunissaient
dans une vieille maison de la rue du Doyenné et y menaient vie
joyeuse, dépensant sans compter quand ils avaient de l'argent;
et supportant gaillardement la misère quand l'argent était
dépensé.
A cette époque, Gérard de Nerval avait déjà
mangé son patrimoine, et il menait cette existence fantastique
qui, suivant le mot de Paul de Saint-Victor « planait sur la réalité
sans s'y reposer. »
Celui-là fut le bohème idéal, indifférent
aux soucis de la vie. « Jamais, dit Saint-Victor, il ne s'inquiéta
de l'avenir, du lendemain, du pain quotidien ; l'argent était
trop lourd pour sa main fébrile ; elle ne savait tenir que cette
chose légère comme l'oiseau dont elle est tombée
: la plume du poète et du conteur. On eut dit qu'il avait fait
voeu de pauvreté, avant d'entrer dans la vie, entre les mains
de la divinité du rêve. »
Les autres sortirent de la Bohème ; lui, il y demeura jusqu'au
bout, jusqu'à sa mort tragique et sinistre dans une ruelle infecte
du vieux Paris, où on le trouva pendu au-dessus d'un égoût.
Pour lui, la Bohème avait été la préface
de la Morgue.
L'autre génération de bohèmes fut un peu postérieure
à celle-ci. Murger en fut l'historiographe et le plus illustre
représentant. Mais le type de cette génération,
ce n'est pas Murger, c'est Privat d'Anglemont.
Privat d'Anglemont fut le bohème, amoureux de Paris jusque dans
ses verrues - surtout dans ses verrues. Il promena sa vie errante à
travers les rues de la capitale, regardant, notant, observant et de
ses promenades et de ses observations naquirent de petits chefs-d'oeuvre
qui s'appellent : Paris inconnu, Petits métiers,
Industries inconnues, livres charmants qui nous conservent
le souvenir d'un Paris à jamais disparu.
Alfred Delvau, son camarade de la Bohème, l'a dépeint,
insouciant et gai, tantôt riche, tantôt pauvre, écrivant
là où il pouvait, causant plus encore qu'il n'écrivait,
encourageant les autres et ne se décourageant jamais lui-même.
« Quant à s'intéresser outre mesure à ce
qui constitue le bien-être, le bonheur, il n'y songeait pas -
heureux qu'il était à sa façon, comme les oiseaux
le sont sur leurs branches. Les oiseaux chantent : Privat chantait,
c'est-à-dire causait et écrivait. Je ne l'ai jamais surpris
en train de se plaindre - jamais non plus en train de médire
du prochain... »
Pierre qui roule n'amasse pas mousse. Privat, à déambuler
par les rues, ne fit pas fortune, loin de là. Il ,lui arriva
plus d'une fois de « coucher à l'auberge de la Providence,
après avoir soupé à la table d'hôte du Hazard.
» Si bien que ses promenades l'amenèrent à la fin
à la porte de l'hôpital. Le 18 juillet 1859, il mourait
à la maison Dubois.
Pour celui-là, la Bohème avait été la préface
de l'Hôtel-Dieu.
***
Il en fut de même pour Murger. Lui aussi mourut à la Maison
Dubois le 28 janvier 1861.
Fils d'un modeste ménage de concierges de la rue des Trois-Frères,
il s'était trouvé, dès sa jeunesse, livré
à toutes les rigueurs de l'existence, forcé de vivre d'un
petit emploi de secrétaire qui lui rapportait 50 francs par mois.
Hanté par des désirs de gloire littéraire, il écrivait
articles, contes, vers, que de petits journaux lui prenaient pour un
peu moins que rien. C'est ainsi que le Corsaire, une petite
feuille satirique alors en vogue, lui paya vingt francs l'article une
série sur les moeurs de la Bohème, et que, de ces articles
réunis et reliés entre eux fut composé le chef-d'oeuvre
qui depuis plus de soixante ans a diverti et ému tant de lecteurs,
et inspiré à l'envi les dramaturges et les musiciens.
L'éditeur auquel Murger vendit, en 1848, les Scènes
de la Vie de Bohème pour le prix de 500 francs, y gagna,
dit-on, un million. Le sic vos non vobis du poète latin
est de tous les temps. Ce ne fut pas pour son propre profit que Murger
fit un chef d'oeuvre.
Ces bohèmes dont il dépeignit les moeurs se réunissaient
dans un café depuis longtemps disparu, et situé dans une
vieille rue étroite qui existe encore : la rue des Prêtres
Saint-Germain-l'Auxerrois. Ce café s'appelait le Café
Momus.
Lisez dans les Scènes de la Vie de Bohème le
chapitre sur « Colline et ses amis », vous verrez quelle
existence fantaisiste ces bohèmes menaient au café Momus.
Ils avaient fini par en chasser toute la clientèle et par s'y
installer en maîtres. Cependant, ils y consommaient peu, et s'ils
consommaient, il leur arrivait de ne pas payer leurs consommations.
Colline accaparait tous les journaux ; Rodolphe et lui tenaient l'unique
table de tric-trac depuis dix heures du matin jusqu'à minuit.
Marcel avait apporté là son chevalet, sa boîte à
peindre et amené des modèles de sexes divers. Schaunard,
enfin, ne parlait de rien moins que d'y faire transporter son piano
et d'y organiser des auditions de sa symphonie l'Influence du Bleu
dans les Arts.
Et quand le cafetier menaçait ces clients encombrants de les
mettre à la porte, Colline lui démontrait que ses doléances
étaient ridicules, « qu'on lui faisait grand honneur en
choisissant son établissement pour en faire un foyer d'intelligence,
et que son départ et celui de ses amis causerait la ruine de
la maison, élevée par leur présence à la
hauteur de café artistique. »
Et le café demeurait ouvert à la bande indiscrète
et joyeuse.
Il vit ainsi passer plus d'une gloire future du journal ou du livre.
,
Cependant, les Scènes de la Vie de Bohème avaient
signalé à l'attention publique le nom de Murger. Et le
bohème travaillait. Les romans succédaient aux romans.
L'auteur connaissait déjà la renommée, sinon la
fortune. Bientôt, il allait s'embourgeoiser. Adieu le café
Momus ! Déjà, il avait quitté sa modeste mansarde
de la rue Grégoire de Tours. Il habitait un appartement au pied
de la Butte, dans la cité des Martyrs. La croix de la Légion
d'honneur était venue consacrer ses succès. Mais la Bohème
allait prendre sa revanche. Elle ne lâcherait pas sa proie. A
trente-neuf ans, Murger fut atteint d'une maladie cruelle contre laquelle
ne put résister son organisme usé par les privations.
On le porta à l'hôpital.Il n'y demeura que trois jours.
Le 28 janvier 1861, Aimé Millet, le sculpteur, vint le voir :
- Vois-tu, lui dit le moribond, il n'y a que trois choses dans la vie
: l'amitié, l'amour...
Il n'eut pas le temps d'ajouter « et la gloire ». Il s'éteignit
doucement.
L'amitié, l'amour, la vie les lui avait donnés : Sa Mimi
l'avait aimé du plus profond de son coeur et ses amis avaient
été nombreux et sincères. La gloire devait lui
être fidèle aussi, puisqu'après cinquante ans elle
rayonne encore sur son oeuvre et sur son nom.
Pour Murger, si la mort eut voulu attendre, la Bohème, peut-être,
eût été la préface de l'Académie.
***
La Bohème survécut à Murger. Mais après
lui c'en était fait de la Bohème sentimentale.
Il y eut pourtant encore des « cafés Momus », où
de jeunes artistes, des poètes ardents et audacieux discutèrent
d'art à perte de vue sans songer aux réalités du
lendemain. Sous le second Empire, la fameuse brasserie des Martyrs vit
passer toute une génération de bohèmes échevelés
et talentueux. Là se réunissaient Courbet, Pierre Dupont,
Champfleury, Baudelaire et Théomdore Pelloquet, le journaliste
crotté, et Auguste Chatillon, l'auteur de la Levrette en
pal'tot. Là, paraissait quand il revenait de quelque tournée
de misère dans les théâtres de province, Glatigny,
le délicieux poète des Vignes folles, bohème
entre les bohèmes.
Puis, plus tard, vint le Chat Noir.. Mais au Chat Noir,
déjà, l'arrivisme pointe sous la Bohème. On commence
à n'être plus indulgent pour tous ces rêveurs dépourvus
de sens pratique. Le bohème qui s'obstine n'est plus qu'un «
raté». Les moeurs américaines ont gagné l'art
et la littérature. Pour prouver qu'on a du talent, il faut gagner
de l'argent ; c'est la pierre de touche. L'arrivisme a tué la
Bohème ; les enthousiasmes désintéressés
sont défunts... les chimères sont mortes. Et l'amour de
l'argent a si profondément modifié les moeurs de la jeunesse
actuelle que ce temps des bohèmes et des grisettes qu'évoque
pour nous le cinquantenaire de la mort de Murger nous apparaît
maintenant comme une époque lointaine et quasi légendaire.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 29 Janvier 1911