PESTE EN MANCHOURIE

Les populations, fuyant devant le fléau,
sont arrêtées par les troupes chinoises aux abords de la
Grande Muraille.
La peste fait en ce moment une guerre sans merci aux habitants de la
Mandchourie. Nous avons, dans notre « Variété »,
résumé l'histoire des dernières épidémies
en Extrême-Orient. Celle qui sévit en ce moment comptera
parmi les plus implacables.
On estime qu'il meurt environ mille personnes par jour dans la Mandchourie
du Nord, et si les efforts de vingt-deux médecins ont réussi
à arrêter le développement du mal à Kharbine,
la ville chinoise de Foudziadian n'est plus qu'une cité des morts.
Tout esprit de lutte ou de résistance à disparu chez les
habitants qui y demeurent encore. Ils y attendent stoïquement leur
sort.
Des rues entières ont été incendiées et
l'on croit qu'il sera nécessaire de brûler toute la ville.
Dans les maisons encore debout, les habitants cachent les décès,
dans la crainte de se voir transportés dans les camps d'isolement,
ce qui équivaut à une mort certaine. Tous les matins,
les rues sont jonchées de cadavres jetés là pendant
la nuit.
La marche foudroyante de la maladie a quelque chose d'effroyable. On
cite nombre de cas de gens qui, paraissant bien portants lorsqu'ils
se présentèrent à l'inspection des médecins,
chancelèrent tout à coup au milieu des rangs et tombèrent
morts avant même d'arriver jusqu'à eux.
Dès les premières manifestations du fléau, une
foule de coolies chinois épouvantés, ont fui de Moukden
et des villes environnantes et ont gagné le Sud ; mais le gouvernement
chinois avait pris des dispositions pour les empêcher de franchir
la Grande Muraille. Et tous ces malheureux viennent se heurter aux cordons
de troupes qui défendent le passage et et demeurent là,
privés de tout, dans les campagnes désolées
VARIÉTÉ
La Peste en Orient
Une maladie vieille comme le monde.
- La peste à travers les âges. - Ce que les Européens
virent à Bombay. - Le chat agent antipesteux. - Tableau de Mandchourie.
- Ceux qui se sacrifient pour la science et l' humanité.
La peste, ce « mal satanique »,
comme disaient nos ancêtres, est la plus terrible des faucheuses
d'hommes. La guerre n'est rien auprès d'elle.
Elle est aussi vieille que l'humanité. On trouve la trace de
ses dévastations dans les plus anciens auteurs. Elle a ravagé
la Grèce dès le IXe siècle avant Jésus-Christ.
Au IIIe siècle, elle fit de l'Égypte un désert.
On la signale pour la première fois en Europe au VIe siècle.
Elle vient de la Basse-Égypte, gagne Bizance et y sévit
avec une telle intensité que, dans un seul jour, on compta plus
de dix mille de ses victimes. De là, elle envahit l'Europe. Elle
débarque à Marseille en 580. Grégoire de Tours
rapporte qu'elle y tua tant de monde que les cercueils vinrent à
manquer et qu'on dut creuser de grandes fosses où l'on inhumait
pêle-mêle les morts par douzaines.
Mais la plus terrible invasion de peste fut celle qui vint de l'Inde
avec les Mongols. Pendant trois ans elle ravagea l'Europe et lui enleva
le quart de sa population. Elle éclata en Italie en 1347, gagna
la France, l'Angleterre, l'Allemagne, les pays scandinaves et la Russie,
où elle sévit si furieusement que des villes entières
en furent dépeuplées. On cite la ville de Smolensk où,
le fléau ayant passé, il ne demeura que quinze habitants
sur plus de vingt mille qu'elle contenait.
Le XVIIIe siècle vit encore de nombreuses épidémies
de peste. La plus célèbre est celle qui éclata
en Égypte et en Asie Mineure, au moment de l'expédition
française. Le célèbre tableau du baron Gros représentant
Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa nous en a conservé
le souvenir.
Enfin, les dernières années du XIX siècle, comme
celles, du XVIIIe furent également désolées par
une formidable épidémie qui ravagea la Chine, Formose,
les Indes et se manifesta jusqu'en Angleterre et en Autriche.
Le fléau, cette fois, prit naissance dans le Yunnan et fondit
sur la Chine en 1894. Sa virulence était telle qu'en un mois,
dans la seule ville de Canton, près de six mille personnes y
succombèrent.
De là, la peste passe à Formose, puis dans l'Inde. C'est
à la fin de septembre 1896 qu'elle fait sa première apparition
à Bombay.
Deux mois durant, elle y sévit avec, une épouvantable
violence, semant de cadavres toute la région. En novembre, elle
semble se calmer et, déjà, l'on espère sa disparition,
lorsque, le mois suivant, elle redouble de virulence. Le fléau
s'attaque surtout aux quartiers indigènes ; il ravage la ville
hindoue, le bazar, le quartier des docks qui s'étend tout le
long de la mer. Le faubourg de Colaba, habité en majeure partie
par les Européens, est le moins atteint.
Une frénésie d'épouvante s'est emparée de
tous les habitants. Dès que s'est produite la recrudescence de
la maladie, c'est de toutes parts une fuite éperdue. Les troupes
quittent leurs casernes et s'en vont camper à plusieurs kilomètres
dans des tentes, au bord de la mer. La Bourse ferme ses portes ; les
usines cessent tout travail. Dans le cours d'un mois, 250.000 personnes
quittent la cité maudite. Les trains des grandes lignes de Madras
et d'Allahabad qui partent de Bombay sont pris d'assaut par les Européens.
Quant aux indigènes, ceux qui possèdent quelque argent
s'en vont à Pouna ; les autres se répandent en foule à
travers les campagnes inclémentes où les guette un fléau
non moins terrible que la peste, la famine.
A la fin de décembre 1896, cette énorme cité de
Bombay qui comptait près de 800.000 habitants, n'est plus qu'un
désert et par les rues, où naguère se pressait
une multitude affairée de gens de toutes les nations, ne passent
plus, que des cortèges d'enterrements, dans une atmosphère
surchargée de phénol et de chlore.
Ici, des Hindous portent au bûcher des cadavres peints en rouge,
suivant la coutume et couverts de guirlandes de fleurs ; en tête
du cortège marche un homme tenant la cassolette où brûle
la braise qui allumera le feu rituel ; derrière, de macabres
musiciens agitent des sonnettes et frappent sans discontinuer sur des
tambours. Là, c'est un musulman que ses coreligionnaires, en
chantant une lente mélopée, conduisent, au bord de la
mer, vers le cimetière réservé aux enfants du Prophète.
Ailleurs, c'est un parsi que l'on porte solennellement à la Tour
du Silence, où le corps, dépouillé de ses vêtements,
sera livré aux vautours, qui, repus, attendant tranquillement
leur pâture en se chauffant au soleil.
Les rares Européens qui ont vu la grande ville de l'Inde durant
cette tragique période ont gardé l'impression de ce silence,
et de cette épouvante, avec la vision sinistre des fumées
et des flammes qui, du champ des bûchers, montaient jour et nuit
dans le ciel bleu...
***
C'est de cette époque que date la découverte du sérum
antipesteux du docteur Yersin. Le médecin qui, depuis longtemps,
recherchait le remède contre la terrible maladie, partit en 1894
pour Hong-Kong, où la peste sévissait avec fureur, afin
d'en étudier sur place les manifestations.
Dès son arrivée, il en découvrait le bacille et
constatait que tandis que la terre était favorable à la
diffusion du fléau, l'eau au contraire, lui était défavorable.
En effet, la peste, qui faisait d'affreux ravages parmi les Chinois
des villes et des villages, laissait à peu près indemnes
ceux qui vivaient dans les jonques sur le fleuve.
Yersin remarquait, en outre, que les rongeurs, les rats, en particulier,
étaient les principaux véhicules de la maladie et que
les villes contaminées étaient remplies des cadavres de
ces animaux.
En effet, la peste bubonique qui ravagea la Chine, puis l'Inde, en 1894-1896,
et qui, de nouveau, désola ces contrées en 1905-1906,
se transmettait par les rats ou plutôt par les puces du rat. Un
chirurgien du service des Indes, le docteur Buchanan qui, en 1905, assista
à la seconde invasion du fléau à Bombay, fit les
mêmes remarques que le docteur Yersin.
D'une enquête qu'il fit dans la région contaminée,
il résulte que les villes et les villages ou il y avait le plus
de rats étaient ceux où le fléau avait sévi
avec le plus d'intensité. Il constata également que les
localités amplement pourvues de chats avaient été
à peu près indemnes.
Il cite un village nommé Airla qui se trouve situé entre
les deux villes Nagpour et Kalmeshwar. Dans ces deux villes, la peste
fit de nombreuses victimes. Airla, au contraire, n'eut aucunement à
en souffrir. C'est que Nagpour et Kalmeshwar avaient fort peu de chats,
tandis qu'à Airla, ces animaux étaient particulièrement
nombreux. Dans cet heureux village, le docteur ne découvrit pas
un seul rat, alors que dans les deux villes voisines, les cadavres de
ces rongeurs morts de la peste jonchaient les rues.
Le docteur Buchanan ne s'en tint pas à cet exemple. Il institua
une enquête dans tout le district d'Amraoti, et fit opérer
un recensement des chats dans un millier de villes et de villages.
Voici quel en fut le résultat :
Dans 145 localités ayant 50 ou plus de 50 chats pour 100 maisons,
jamais là peste ne s'était montrée.
Dans un certain nombre d'agglomérations ayant de 20 à
50 chats pour 100 maisons, quelques cas s'étaient présentés
; mais la grande majorité des pesteux; s'étaient rencontrés
dans les localités ayant moins de 20 chats pour 100 demeures.
Le médecin poussa plus loin encore son enquête : il compta
les maisons où s'étaient produits des cas de peste, et
il constata que l'immense majorité de ces maisons étaient
dépourvues de chats.
Il en conclut logiquement que le meilleur moyen de protéger la
population contre la peste, c'était de multiplier le nombre des
chats dans les villes et les villages.
Or, c'est là un remède préventif plus facile à
appliquer que ne le sont dans l'Inde les moyens scientifiques.
Outre que le traitement par le sérum est très coûteux
et qu'en outre il n'est pas toujours efficace, les Hindous ont une répugnance
profonde à l'employer.
A Bombay, en 1896, aussi bien qu'en 1905, les habitants, en masse, refusèrent
de se laisser inoculer le sérum antipesteux.
Les Hindous sont étroitement attachés à la tradition
des castes. Il leur répugne d'aller à l'hôpital
où toutes les classes sont confondues ; ils préfèrent
se faire soigner chez eux par des sorciers plutôt que de renoncer
à leurs moeurs ancestrales.
C'est là la raison des ravages causés à Bombay
par la maladie, dans les castes les plus élevées de la
population hindoue. Plus de trois quarts des individus atteints moururent,
alors que les coolies - qui sont de la caste des Soudras, la
dernière des quatre castes hindoues s'étant laissé
transporter à l'hôpital, furent sauvés en grand
nombre.
Par contre l'Hindou, bien que musulman ou parsi, a gardé de la
morale bouddhique l'amour et le respect des animaux. La population s'est
volontiers laissée convaincre de la nécessité d'avoir
des chats. Ces animaux se sont multipliés dans l'Inde depuis
plusieurs années. Leur présence salutaire garantira peut-être
ce pays contre le retour du fléau qui le ravagea si cruellement
naguère. .
Ne rions plus des Égyptiens de l'antiquité qui adoraient
le chat comme un dieu. Ils devaient avoir leurs bonnes raisons pour
cela.
***
Par malheur, le fléau qui sévit
en ce moment en Mandchourie semble être d'une nature toute différente
de la peste bubonique,
Le docteur Chabaneix, l'éminent professeur français au
collège impérial de médecine de Tien-Tsin, qui
dirige la station de quarantaine de Chang-Haï-Kouan, écrit
:
« L'épidémie actuelle est entièrement de
forme pneumonique, et se signale par sa virulence initiale. Les rats
et les puces ne sont pour rien dans sa propagation. La transmission
du fléau se fait soit directement par contact direct avec les
déjections des malades, soit par la voie de l'air, comme dans
l'influenza. On ne signale pas un cas de guérison. »
Il s'agit donc d'une maladie nouvelle, d'une forme de la peste jusqu'ici
inconnue en Orient, et contre laquelle les divers sérums employés
avec succès dans le traitement de la peste bubonique sont sans
effet. Ainsi, le fléau se répand librement, sans obstacle
et sans frein, alimenté même par le manque d'hygiène
et le fatalisme inconscient des populations.
Des villes de Mandchourie, des villes dont le nom nous est demeuré
familier depuis la guerre russo-japonaise, se transforment en charniers.
Lisez cet extrait d'une lettre publiée par un journal de Kharbine
et dans laquelle plusieurs Européens racontent une visite qu'ils
firent à Foudziadian, l'une des villes les plus cruellement atteintes
par l'épidémie :
« Dans la première rue, à sept ou huit pas devant
notre voiture, nous apercevons sept cadavres de Chinois autour desquels
faisaient cercle trente ou quarante badauds - également Chinois.
Cinq pas plus loin, de chaque côté de la rue, deux cadavres
gisaient encore dans le ruisseau. Sortant de ce cercle de mort, nous
apercevons le tableau suivant. Un Chinois, qui vend des noisettes et
des graines de lotus, agonise devant son éventaire ; sa marchandise
est éclaboussée par ses vomissements ; un instant après,
il rend le dernier soupir. Et de nos yeux, nous voyons les Chinois qui
ramassent les graines de lotus et se mettent tranquillement à
les manger. Quelques-uns en bourrent leurs poches.
» D'une échoppe voisine, nous voyons des gens sortir un
moribond et le jeter à la rue. Un agent de police chinois, à
qui nous demandons pourquoi on ne prend pas de mesures, nous dit que
cela ne le regarde pas. Arrivés au bord du fleuve ( le Soungari
), nous voyons encore deux cadavres entièrement nus et un troisième
à demi-vêtu. Deux chiens dévorent la tête,
et des oiseaux becquettent ce qu'ils peuvent attraper.
» Le spectacle était tellement horrible que presque toutes
les dames qui nous accompagnaient s'évanouirent. En continuant
notre route vers l'embarcadère du vapeur, nous comptons dix-huit
tombes creusées dans les buissons. Nous avions rencontré
en tout trente-six cadavres. Quand nous nous embarquâmes sur le
vapeur, le mécanicien chinois, nous dit qu'il mourait chaque
jour de cent cinquante à deux cents personnes, et que maintenant
le fléau n'atteignait plus seulement les gens misérables,
mais aussi les commerçants et les fonctionnaires... »
Pourtant, malgré l'insouciance de la population, malgré
l'inefficacité des remèdes connus, malgré l'inanité
de leurs efforts, les médecins européens luttent avec
ardeur contre le fléau. Ils sont là-bas une poignée
de savants russes, anglais, américains et français qui
se multiplient et se sacrifient au nom de la science et de l'humanité.
Déjà plusieurs ont payé de leur vie leur dévouement.
Un étudiant russe est mort.
A Moukden, le docteur américain Jackson a également succombé.
Un de nos compatriotes, le docteur Ménier, directeur de l'école
de médecine de Tien-Tsin, était parti pour Foudziadian
aux premières nouvelles de la peste. A peine y était-il
depuis quarante-huit heures que la contagion atteignait.
Alors, avec un admirable courage, le docteur ayant reconnu en lui le
mal inguérissable, adressa ses suprêmes adieux à
sa famille : « Dans deux jours, écrivit-il, je ne serai
plus ».
Puis, ce devoir accompli, il s'enveloppa d'un drap imbibé d'une
solution de sublimé, demanda une voiture et se fit conduire au
baraquement des pestiférés, sans avoir permis qu'un seul
de ses collègues l'approchât.
Deux jours plus tard, ainsi qu'il l'avait prévu, il mourait,
victime de son abnégation et de son dévouement.
De tels sacrifices ne sont-ils pas les plus beaux exemples que la civilisation
occidentale puisse offrir aux peuples primitifs des l'Extrême-Orient
?
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 12 Février 1911