LA PESTE EN MANDCHOURIE

La peste poursuit en Extrême-Orient ses
épouvantables ravages. Des régions entières sont
dépeuplées. Pour lutter contre la contagion, on en est
réduit à détruire par le feu les villes et les
villages contaminés.
Une question grave se pose : N'avons-nous pas à craindre que
le fléau gagne l'Europe ?
L'opinion générale chez les savants est qu'une telle éventualité
n'est pas à redouter.
La peste, ainsi que nous le signalons plus loin, dans notre «
Variété », est une maladie disparue de nos contrées
depuis près de deux siècles. La dernière grande
épidémie de ce genre qui se produisit en France est la
peste de Marseille, en 1720.
Depuis lors, dans l'Europe occidentale, c'est à peine s'il s'est
produit quelques cas isolés lors des épidémies
qui, au XVIIIe siècle et dans la première moitié
du XIXe, désolèrent la Turquie et les pays balkaniques.
En 1898, deux cas se produisirent en Europe. La peste apparut simultanément
au lazaret des Sources de Moïse, dans la Tamise, où elle
tua deux matelots, et dans le laboratoire de l'hôpital François-Joseph,
à Vienne, où elle causa la mort de trois personnes. Mais,
les deux fois, le foyer naissant fut étouffé et la désinfection
arrêta net la marche du fléau.
Ces deux exemples sont caractéristiques et de nature à
calmer toutes les inquiétudes.
Au surplus, s'ils ne suffisaient pas, voici l'avis de M. le docteur
Roux, le directeur de l'Institut Pasteur :
« La peste, comme toutes les maladies contagieuses, ne résiste
pas à une défense sanitaire scientifiquement organisée.
Nous saurons élever tant de barrières entre le fléau
et nous qu'il sera vaincu bien avant de nous atteindre.
» D'ailleurs, ajoute-t-il, la peste qui désole la Chine
est de forme pneumonique ; plus rapide dans son évolution, fatale
dans son issue, elle a besoin d'un milieu plus particulier pour étendre
ses ravages ; le climat très dur de ces régions les favorise
; endiguée par nos mesures prophylactiques, elle ne résisterait
pas longtemps à la douceur de nos régions tempérées...
»
Donc, ne nous frappons pas.
VARIÉTÉ
La Peste en Europe
au temps jadis
Les grandes épidémies.
- Cruautés de l'imagination populaire. - Comment nos aïeux
se défendaient contre la peste. - La désinfection à
boulets rouges. - Médecins et remèdes.
Ces affres, ces terreurs que subissent en ce
moment les habitants de la Mandchourie et de la Chine septentrionale,
nos aïeux les connurent à maintes reprises. La peste, maladie
disparue de l'Europe occidentale depuis près de deux siècles,
a jadis ravagé nos villes comme elle ravage aujourd'hui les villes
d'Extrême-Orient.
Les chroniqueurs nous ont laissé d'effroyables descriptions de
ces épidémies de peste noire qui, pendant tout le moyen
âge et même au cours des siècles suivants, fondaient
sur nos vieilles cités et y semaient la ruine et la mort.
Certaines de ces épidémies sont demeurées tristement
célèbres dans l'histoire, soit à cause de leur
virulence, soit à cause des personnages illustres qui y succombèrent.
Telle la peste qui sévit pendant trois ans, de 1347 à
1350, commença en Sicile pour finir en Russie et enleva le quart
des habitants de l'Europe. Telle cette fameuse peste de 1576, à
Venise, qui compta parmi ses victimes, le Titien, le célèbre
peintre. Telle encore la peste de Londres, en 1665. Daniel de Foë,
l'illustre auteur de Robinson Crusoë, en a écrit
l'histoire lamentable et terrible: Cent mille habitants y succombèrent.
Une foule d'autres désertèrent la ville, se sauvèrent
devant le fléau, vécurent pendant plusieurs mois dans
les bois. On retrouva des familles entières mortes de faim dans
les campagnes. La grande cité demeura déserte et abandonnée.
Une peste fameuse encore dans la tragique histoire des grandes épidémies,
c'est celle qui désola Marseille en 1720. Des tableaux célèbres
de Serre et de François Gérard nous en ont conservé
l'effrayant souvenir.
Aux horreurs de la contagion s'ajoutaient parfois encore, dans ces grandes
épidémies d'autrefois, les cruautés de la foule
affolée. De même que, ces temps derniers, la plèbe
des villes mandchouriennes accusa les Japonais d'avoir déchaîné
le fléau en empoisonnant les fontaines, de même on prétendit
souvent, au temps jadis, en trouver la cause dans de mystérieux
maléfices et l'on fit périr dans d'affreuses tortures
de pauvres gens fort innocents de la contagion.
En 1630, une peste terrible dévasta Milan. Cent quarante mille
personnes y trouvèrent la mort. Dès les premières
manifestations du fléau, la foule s'imagina que la contagion
était répandue par des hommes qui empoisonnaient les murailles
en les frottant d'une substance empoisonnée.
Cette idée absurde se répandit si bien que, devant tout
pan de mur qui portait la moindre souillure, chacun fuyait avec effroi.
Tout homme qui, par inadvertance, étendait la main pour toucher
un mur, était traîné en prison aux cris d'une populace
furieuse ; quelquefois même on le massacrait sur place. Trois
voyageurs français, arrêtés à regarder la
façade du Dôme, en ayant touché le marbre, furent
frappés avec violence et conduits en prison. Un pauvre octogénaire,
citoyen honorable, ayant essuyé avec son manteau la poussière
du banc sur lequel il voulut s'asseoir dans l'église de San Antonio,
fut aussitôt entouré, saisi, frappé on le traîna
par la barbe, on se rua sur lui et, en quelques minutes, le peuple en
fit un cadavre.
Manzoni a raconté l'histoire d'un pauvre diable nommé
Guglielmo Piazza qui fut arrêté par ordre du Sénat
milanais sur la dénonciation de deux femmes qui l'avaient vu
frotter ses mains sur le mur à l'entrée de la Vedra dei
Cittadini. Ce malheureux fut traîné en prison et interrogé.
Comme il ne comprenait rien à l'accusation portée contre
lui, on le mit à la torture, on lui brisa les os, si bien qu'à
la fin il avoua tout ce qu'on voulait lui faire avouer, préférant
être pendu tout de suite que d'être mis plus longtemps à
la question.
Ainsi, les autorités des villes, loin de dissiper les erreurs
nées de l'imagination de la foule, loin de réprimer les
violences de la populace, s'en rendaient parfois complices.
***
Pourtant, il fut rendre cette justice à la plupart des magistrats
communaux de nos villes de France : en cas de peste, ils surent presque
toujours résister à l'affolement des populations et ils
prirent souvent d'utiles précautions. Ils ne se dissimulaient
pas que tout le mal venait de la contagion, et ils se préoccupaient
surtout d'éviter le contact entre malades et bien portants.
Prenez, en n'importe laquelle de nos vieilles cités, les registres
de l'échevinage, cherchez-y les délibérations et
les arrêtés du magistrat en temps de peste, partout vous
retrouverez sur ce point le même luxe de précautions.
Choisissons au hasard une de ces vieilles villes : Voici Amiens qui
fut ravagée, en 1501, par une épouvantable épidémie
de peste. Qu'ordonna le conseil de la commune ?... D'abord qu'au-dessus
de la porte de toutes les maisons où il y aura cas d'infection
de ladite maladie, on mette pour enseigne « une torque de foin
ou de fœuré (paille) ». Ensuite, que toutes les personnes
qui sortiront de ces maisons portent à la main une petite verge
blanche pour indiquer qu'il y a danger à les approcher ; enfin
que les varlets qui portent en terre les trépassés soient
vêtus d'un hocqueton « où il y aura une croix blanche,
adfin qu'on les puist mieulx congnoistre et fuyra ».
Et voilà tout ?...
Oui, tout pour cette année-là. Mais attendez. En 1514,
nouvelle peste. Le magistrat réédite ses recommandations
et y ajoute la défense formelle de tenir « pourchiaux »
en la ville.
Sept ans plus tard, la peste revient encore l'échevinage a sans
doute reconnu à l'expérience que la contagion se répand
par les meubles et les habits, car il est fait défense aux «
viésiers », c'est-à-dire aux brocanteurs, d'acheter
ou de vendre « aulcuns licts, habillements ou lingerie ».
Les mesures prophylactiques et les précautions morales se succèdent
dans l'ordonnance municipale. Ainsi nous voyons que les médecins,
lorsqu'ils soigneront un malade « jetteront le sang à la
rivière et non dans les rues », mais nous trouvons avant
toutes choses, en tête de la délibération échevinale,
cet article :
« Pour ce qu'il est vraisemblable que la peste est l'une des verges
de Dieu, venant en punition des blasphèmes et aultres péchés
publicques : il est défendu de jurer, blasphémer, renoncher
et despiter le nom de Dieu et de la vierge Marie, sous peine de prison
et de 100 sols d'amende... »
Quant à la nécessité de désinfecter les
locaux contaminés, le magistrat commence à la reconnaître
timidement. Dans la même ordonnance, nous lisons que « les
médecins feront la recette d'un préservatif qui sera mis
ès mains des apothicaires, et aussi d'un ayrement, pour
ayrier (aérer) les maisons infectées..
De quoi se composait cet « ayrement » ? Nous ne le savons
pas. Mais si vous voulez que nous poussions nos recherches jusqu'au
siècle suivant, nous allons trouver la recette préconisée
en 1666 par les médecins amiénois pour désinfecter
les maisons où étaient morts les pestiférés.
Voici la composition de cet « airement ou parfum » :
« Prenez soulphre, résine, encens et poudre à canon
de chacun une livre ; alun, deux livres ; arsenic, demin-once ; hubium
ou antimoine cru, demi-livre. Soit le tout concassé et mis en
poudre pour le tout estre jetté sur un fagot, quelques bottes
de foin ou paille, arrousées au préalable d'un lot d'eau-de-vie
et mitant (moitié) vinaigre et estre mis le feu pour porter la
vapeur desdites drogues, ce que dessus pour deux chambres, lesquelles
drogues seront augmentées ou diminuées suivant la grandeur
des lieux.. »
Voilà avec quelle mixture nos pères désinfectaient
leurs logis. N'en critiquons pas trop la composition. C'étaient
là à peu près toutes les substances qui avaient
en ce temps la réputation d'être purificatrices.
Pour le soufre, cette vertu lui était accordée de toute
antiquité. Les Romains ne s'en servaient-ils pas pour désinfecter
leurs étables ? La résine et l'encens fumaient et parfumaient
: leur place était donc toute marquée dans l' «
airement »- ; celle de l'alun l'était également,
et plus justement, par cette réputation légitime qu'il
avait déjà d'empêcher la putréfaction. L'arsenic
était fort employé dans la thérapeutique de la
peste : certains charlatans conseillaient même d'en porter dans
un sachet sur la poitrine « pour accoutumer, disaient-ils, le
coeur au venin ». Quant à l'antimoine, chacun sait qu'au
XVIIe siècle on en fourrait partout.
Mais la poudre à canon ?
Ah ! la poudre à canon fut, à ce qu'il semble, une des
substances préférées de nos pères dans leurs
essais de désinfection.
Quand on fouille le passé de nos vieilles villes fortifiées,
on frémit d'y trouver à chaque page l'histoire de ces
maladies contagieuses qui y réapparaissaient sans cesse et y
faisaient chaque fois des milliers de victimes.
Quoi de plus naturel et de plus inévitable pourtant !... Ces
villes, entourées de hautes murailles que baignaient des fossés
bourbeux, étaient de véritables cloaques. Les maisons
élevées et se touchant presque au sommet empêchaient
les rayons du soleil de sécher un sol toujours humide. Des rues
tortueuses et étroites, des coudes, des angles, des impasses,
partant, pas de courants d'air, Des cimetières en pleine ville,
répandant leurs émanations putrides. Pas de nettoyage,
pas d'égouts, pas d'enlèvement d'immondices des fumiers
dans toutes les cours. Voilà ce qu'étaient ces vieilles
cités ou la peste faisait des ravages tels qu'il lui arrivait
parfois d'enlever d'un seul coup le tiers et même la moitié
de la population.
Nos pères n'avaient pas idée des progrès à
réaliser dans la voirie, mais ils sentaient bien que leurs cités
étaient malsaines et que la maladie était dans l'air des
rues tout autant que dans l'infection des logis. Ils se préoccupèrent
donc de purifier l'atmosphère. Des médecins avaient lu
qu'Hippocrate à Athènes avait fait cesser une peste terrible
en faisant allumer de grands feux aux carrefours. On imita Hippocrate.
On mit, en temps de peste, sur les places, des « réchauffoirs
», sortes de larges foyers dans lesquels on allumait de grands
feux de bois où l'on jetait du sel et de l'encens.
Et puis, on s'avisa que, pour chasser les miasmes, rien n'était
tel que de frapper l'air de fortes détonations. De là,
l'emploi de la poudre à canon.
« La peste étant à Tournay, dit un historien de
cette ville, les soldats, pour y remédier, mettaient de la poudre
à canon sans boulets dedans les pièces d'artillerie. Ainsi,
par ce bruit violent et cette odeur fumeuse, la contagion de l'air et
la ville furent délivrées de la peste... »
La ville de Rhinberbeck, en Hollande, fut le théâtre d'un
fait encore plus singulier.
Cette ville, à ce que rapporte un autre historien, était
assiégée par le général espagnol Mendoza
et, de plus, ravagée par la peste. Un boulet rouge tombe sur
le magasin à poudre et le fait sauter. Et, du coup, affirme l'annaliste,
« la raréfaction de l'air fut si grande que la contagion
cessa dans l'instant.»
La désinfection à boulets rouges, voilà j'imagine
un procédé auquel nos modernes hygiénistes n'auraient
jamais songé... .
***
Voilà, à peu près, tout ce que nos pères
avaient trouvé pour lutter contre le fléau de la peste
noire : quelques ordonnances contre la contagion, quelques précautions
de voirie d'ailleurs promptement oubliées dès que le fléau
avait disparu, quelques timides tentatives de désinfection...
et c'est tout.
Quant a l'art du médecin, il était à peu près
désarmé vis-à-vis du fléau.
Un historien des épidémies d'autrefois, rendant justice
aux initiatives des magistrats municipaux en cas de peste, dit :
« Les administrations prenaient de sages mesures sanitaires, mais
la santé publique était abandonnée aux mains d'ignorants
un d'empiriques, ayant la prétention de guérir à
l'aide de remèdes secrets qui produisaient généralement
l'effet opposé. »
Rien de plus vrai malheureusement. Les charlatans sévissaient
en cas de peste. On vendait chez les barbiers les plus invraisemblables
mixtures, les plus étranges pommades. Et les médecins
n'avaient pour soigner les pestiférés aucune thérapeutique
régulière.
Néanmoins ces praticiens se dépensaient généralement
avec un grand dévouement et n'hésitaient jamais à
courir à l'appel des malades. Il est vrai qu'ils prenaient quelques
précautions pour échapper à la contagion.
Le Traité de la Peste, de Jean Manget, médecin
genévois, nous a conservé un modèle du costume
que les médecins du XVIIe et du XVIIIe siècle revêtaient
pour aller soigner les pestiférés. Ce costume se compose
d'une robe en maroquin du Levant, de gants à crispin également
en maroquin ; sous la robe, une culotte de peau attachée aux
bottines. Enfin, sur le visage, un masque muni de deux petites fenêtres
en cristal à la place des yeux, et d'un long nez dont toute la
cavité était remplie de parfums pour lutter contre l'odeur
effroyable répandue par les pestiférés.
Ainsi harnachés, les esculapes du temps jadis couraient la ville,
ordonnant pèle mêle la thériaque, le camphre, la
racine d'angélique, parfois aussi le tabac... Oui, le tabac !...
J'ai là sous les yeux, la reproduction du journal d'un médecin
de Nimègue qui, en 1637, s'efforça de combattre la peste
qui désolait cette ville, et qui raconte que toutes les personnes
qui, sur son ordonnance, fumèrent la pipe, furent à l'abri
de la contagion. Lui-même, s'il faut l'en croire, dut à
la plante à Nicot de n'avoir pas été atteint par
le fléau. Deux ou trois fois, après avoir approché
des pestiférés, il sentit le frisson précurseur.
Immédiatement, il saisit sa bouffarde, se mit à fumer
cinq ou six pipes sans débrider. Et ses craintes de peste s'en
furent en fumée.
Le tabac antidote de la peste, qui l'eût cru ?... C'est possible
après tout... Mais ne célébrons pas trop haut la
plante à Nicot pour cette qualité jusqu'ici ignorée
: la Régie serait capable d'en profiter pour nous en augmenter
encore le prix...
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 19 Février 1911