LES CRÊPES

Voici les jours gras. C'est l'époque des
bonnes réjouissances en famille. On mange les crêpes, les
belles crêpes dorées.
Ce soir-là tout le monde vient à la cuisine, et chacun
doit faire sauter sa crêpe. On s'efforce d'être adroit,
de tenir avec habileté la queue de la poêle, de faire bondir
la crêpe et de la recevoir bien plate, sans un pli. Inutile de
dire que, faute d'apprentissage, les sauteurs de crêpe improvisés
se signalent par leur maladresse, et que bien rares sont ceux qui peuvent
retourner le rond de pâte dorée sans qu'il retombe roulé,
plié ou déchiré dans la poêle, ou sans qu'il
aille rouler dans le feu, pour la plus grande satisfaction des spectateurs
qui huent le maladroit.
Innocentes joies de la famille, saines traditions qu'il faut souhaiter
de voir se perpétuer à nos foyers.
VARIÉTÉ
Les Fantaisies de la Mode
Tableau du boulevard.- « C'est
la mode ! » - Accoutrements étranges. - Modes nées
d'une infirmité. - Du vertugadin à la crinoline. - Une
déesse inconstante.
L'autre dimanche, sur les boulevards, deux jeunes
dames élégantes se promenaient. Une centaine de badauds
leur faisaient escorte. Et les quolibets d'aller leur train. C'est que
ces deux personnes étaient, si j'ose dire, des précurseuses.
Elles exhibaient les premières jupes-culottes.
La foule grossissait. On riait, on criait, on huait. Tant et si bien
que les deux dames, effrayées du scandale qu'elles semaient sur
leurs pas, durent se réfugier dans un « lavatory »,
et qu'il ne fallut pas moins, pour leur livrer passage à travers
la foule goguenarde, que l'intervention de la police.
Ainsi furent accueillies de tout temps les premières manifestations
des modes nouvelles.
Au XVe siècle, lorsque de nobles dames apparurent, pour la première
fois, coiffées de hennins, les « mauvais garçons
» les poursuivirent, leur arrachèrent leurs grands voiles
et leurs bonnets pointus et en firent des feux de joie.
On hua les premiers vertugadins, les premiers paniers, les premières
crinolines.
Sous le Directoire, un beau jour, deux dames se montrèrent aux
Tuileries, vêtues d'une simple tunique de gaze transparente et
ouverte de côté pour laisser voir la jambe jusqu'au genou.
C'étaient deux dames de la haute société. L'une
d'elles n'était autre que Mme Tallien. Les polissons se mirent
à leurs trousses et crièrent « à la chienlit
». Les deux imprudentes n'eurent d'autres ressource que de se
sauver à toutes jambes pour n'être pas lapidées.
Tout cela n'empêche que les modes des hennins, et des vertugadins
et des paniers et des tuniques grecques et des crinolines s'imposèrent
et firent florès après avoir fait scandale.
Dans quelques semaines peut-être - car il faut s'attendre à
tout avec les femmes - les jupes culottes déambuleront sur le
boulevard, et personne n'y prendra garde. La mode aura triomphé.
La mode triomphe, toujours, si absurde, si incohérente, si disgracieuse
soit-elle.
Les femmes raisonnables - il y en a - s'insurgent au début. Non
! disent-elles, nous ne porterons jamais cela... Et puis, elles finissent
toujours par s'incliner devant la puissance de la mode. Elles consentent
à s'enlaidir, à se déformer parce que la mode l'exige.
Et n'essayez pas de discuter avec elles. Leur argument est unique. mais
péremptoire : « C'est la mode. »
Quand une femme a dit : « C'est la mode », plus rien ne
compte pour elle ; le bon sens n'a plus voix au chapitre, le ridicule
n'existe plus. « C'est la mode », cela équivaut au
« Dieu le veut ! » des Croisés... « C'est la
mode ! », dites tout ce que vous voudrez, on ne vous écoutera
pas... « C'est la mode ! » cela suffit.
***
Mais d'où vient la mode ?... Et qui la fait ?.. Personne n'en
sait rien. Pouvoir mystérieux dont nul ne connaît l'origine,
la mode s'impose et ne s'explique pas.
Jadis, la mode eut des auteurs responsables : c'étaient les reines,
les princesses, les favorites des rois dont chacun s'empressait d'imiter
jusqu'aux ridicules et aux infirmités. A présent, les
modes absurdes n'ont même plus cette excuse. On ne sait pas qui
les fait, on ne sait même pas qui les inspire. Les modes naissent
spontanément, comme ces champignons qui sortent de terre par
un matin brumeux.
Les historiens futurs de la mode pourront dire l'origine du vertugadin,
et de la fraise, et de la manche à gigot et de tant d'autres
fantaisies de la mode d'autrefois ; ils seront incapables d'en faire
autant pour les modes actuelles. C'est bien dommage. J'imagine que les
Français de l'avenir eussent été enchantés
de connaître les auteurs responsables de ces innovations sensationnelles
dans la mode féminine : l'entrave et la jupe-culotte.
Consultez le docteur Cabanès, si documenté sur tout ce
qui concerne la vie d'autrefois, il vous dira que plus d'une mode baroque
naquit d'une infirmité de quelque grand personnage.
Avant Louis IX, les femmes portaient des robes courtes. Comme les filles
de ce saint roi avaient des pieds énormes, elles s'habillèrent
de robes à traîne, et chacune aussitôt d'imiter ces
princesses.
La femme de Philippe III était affligée d'un cou démesurément
long, un vrai cou de cigogne ; elle imagina la mode des guimpes montantes.
La mode la plus bizarre du XIVe siècle est celle des souliers
à la poulaine, du nom d'un certain Poulain, leur inventeur. Cette
chaussure singulière s'allongeait en pointe d'une longueur excessive,
et la mode voulut qu'on jugeât du rang et de la qualité
des personnes à la longueur de leur poulaine : elle était
de deux pieds pour les princes et les grands seigneurs, d'un pied pour
les nobles et les riches, enfin d'un demi-pied pour la bourgeoisie.
De là vint le proverbe : « Se mettre sur un bon pied ».
Eh bien, savez-vous pour quelle raison le dénommé Poulain
fut amené à inventer cette chaussure ridicule ? Tout simplement
pour flatter le tout puissant prince Henry Plantagenet, qui avait une
excroissance du pied.
Ajoutons que Charles V mérita son surnom de « Sage »,
en abolissant cette mode absurde. Il frappa même d'une amende
de dix florins ceux qui s'obstinèrent à la porter.
En 1385, il se trouvait à la cour de France quelques seigneurs
fort mal bâtis, ayant la poitrine étroite et les épaules
basses. Pour remédier à cet inconvénient, on inventa
les « maheutres » ou fausses épaules. En même
temps, je ne sais plus quel prince ayant des cors aux pieds qui l'incommodaient,
fit adopter la mode des souliers à bouts ronds et larges.
Isabeau de Bavière, ne se trouvant pas de taille suffisante,
imagina, pour paraître plus grande, de se coiffer du hennin pointu.
C'est elle aussi qui imposa la mode des robes échancrées
sur la poitrine et les épaules qu'elle avait fort belles et qu'elle
se plaisait à montrer. Elle encore qui imagina le corset afin
de contenir des formes affaiblies par l'âge et les excès.
Au début du règne de Charles VII, le costume des hommes
se composait d'une soubreveste qui s'arrêtait un peu plus bas
que la taille. Le roi, dont les jambes étaient trop courtes,
proportionnellement à son corps, voulut cacher cette imperfection
et remit l'habit long à la mode.
Sous Louis XII, la reine Anne de Bretagne mit à la mode les robes
très écourtées du bas de manière à
laisser voir le pied et même un peu plus.
Et lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine pensait la bonne reine.
Or, comme elle avait le pied fin, la jambe mignonne et bien tonrnée,
il ne lui déplaisait pas de montrer l'un et l'autre.
A la cour de François 1er, des dames avaient les hanches mal
faites. Pour dissimuler cette imperfection, elles inventèrent
la « vertugadin » par lequel elles prétendaient donner
de l'élégance à la taille en arrondissant les hanches.
Pour dissimuler la vraie raison de cette mode, elles en firent honneur
à leur modestie en l'appelant « vertugardien ». On
en a fait vertugadin par corruption.
Cette parure, abandonnée pendant près d'un siècle
et demi, reparut sous Louis XV, et apparemment pour la même raison.
On lui donna le nom de « paniers ». C'était là
le nom d'un maître des requêtes fort répandu dans
le monde. Fut-il l'inventeur, ou plutôt le restaurateur de cette
mode absurde ? On ne sait. Toujours est-il que son nom y gagna une célébrité
qu'il n'eut point conquise sans cela.
Encore une jolie mode née d'une imperfection de celle qui l'inventa.
La belle Fêronnière avait, juste au milieu du front, une
cicatrice causée par une brûlure. Elle imagina, pour la
masquer, de fixer sur cette cicatrice un bijou retenu par un fin lacet
de soie.
Sous Henri II, plusieurs princesses de la maison de France étaient
atteintes de goître. Pour dissimuler cette affreuse infirmité,
elles inventèrent la mode des hautes fraises tuyautées,
plissées et amidonnées qui ensevelissaient leur col jusqu'au
menton.
C'est la même raison qui fit naître, à la fin du
XVIIIe siècle, la mode des hautes cravates pour les hommes. Cette
mode venait d'Angleterre où il y avait beaucoup de goitreux.
Le règne de François II vit s'introduire à Paris
une mode des plus bizarres, celle des gros ventres. Un seigneur, arbitre
des élégances d'alors, était fort ventru. Les hommes,
soucieux de lui ressembler, s'affublèrent de ventres postiches.
Avoir un gros ventre fut regardé comme un signe de distinction,
et ce fut bientôt à qui aurait le plus gros.
Mais le plus curieux de l'aventure, c'est que les dames d'alors, par
esprit de contradiction sans doute et pour railler cette passion des
hommes pour la rotondité abdominale, inventèrent la mode
des gros derrières, et imaginèrent des postiches qui donnaient
à leur séant des proportions dont la Vénus hottentote
eût été jalouse.
Sous Louis XIII, c'est la mode des manches bouffantes qui n'a d'autre
but que de dissimuler les épaules contrefaites de quelques nobles
princesses.
Une simple réflexion d'un souverain a suffi quelquefois pour
révolutionner la mode. Sous Louis XIV les dames se coiffèrent
de hautes fontanges de mousseline soutenues par une armature de fil
de fer. Ces coiffures, non moins ridicules que les hennins de jadis,
avaient parfois deux à trois pieds de hauteur.
Or, un jour, deux nobles Anglaises, portant la coiffure, basse en usage
dans leur pays, vinrent à Versailles pour assister au souper
du roi. A peine étaient-elles entrées dans la salle qu'il
s'éleva un murmure d'étonnement. Le roi en demanda la
cause. On lui montra les deux Anglaises. Le roi les examina avec attention
et dit aux dames qui assistaient au souper.
- Si les Françaises étaient raisonnables, elles renonceraient
dès aujourd'hui à leur coiffure ridicule pour adopter
la coiffure anglaise.
Pour tout courtisan, les désirs, les caprices d'un roi sont des
ordres. Dans la soirée même, les fontanges furent démolies
et la coiffure basse fut adoptée. Seulement, pour ne pas perdre
l'agrément de leur taille, les petites marquises adoptèrent
aussitôt, afin de se grandir, des « patins », espèce
de souliers à talons de bois de cinq à six pouces de haut.
L'abbé de Chaulieu fit, à cette occasion, l'épigramme
que voici :
Paris cède à la mode et change
ses parures.
Ce peuple imitateur et singe de la cour,
A commencé depuis un jour
D'humilier enfin l'orgueil de ses coiffures :
Mainte courte beauté s'en plaint, gronde et tempête,
Et pour se rallonger, consultant les destins,
Apprend d'eux qu'on retrouve, en haussant ses patins,
La taille que l'on perd en abaissant sa tête.
Voilà le changement extrême
Qui met en mouvement nos femmes de Paris :
Pour la coiffure des maris
Elle est toujours la même.
Les hautes coiffures reparurent au siècle
suivant, puis disparurent en 1780, lorsque Marie-Antoinette, ayant perdu
ses cheveux à la suite de couches, adopta la « coiffure
à l'enfant ».
La Révolution ramena la simplicité dans les mœurs
et dans les modes. On fut pris d'une belle passion pour l'antiquité.
Les femmes s'habillèrent comme les Grecques anciennes. Mais le
ciel de Paris n'était pas, hélas ! celui d'Athènes,
et la mode grecque ne fit que passer. Ce fût un petit divertissement
mythologique qui n'eut d'autre résultat que d'enrhumer beaucoup
de modernes déesses et de les ridiculiser en même temps.
Le ridicule, au surplus, n'a presque jamais cessé de sévir
sur les modes féminines. Sous Charles X, voici les manches à
gigot si démesurées qu'une femme élégante
ne peut passer de face par une porte ordinaire. Il lui faut une porte
cochère.
Sous Louis-Philippe, c'est par les couleurs des étoffes qu'il
se manifeste : nous avons la couleur « pou de la reine »,
la couleur « merdoie », la couleur « crotte de biche
».
Sous le second empire, voilà la crinoline. Comme la mode des
vertugadins, comme celle des paniers, la mode de la crinoline naquit
du désir qu'avaient quelques grandes dames d'alors, menacées
par l'embonpoint, de dissimuler des hanches trop accusées.
Ces dames faisaient la loi en matière de mode. Toutes les femmes
élégantes, toutes les « cocodettes » suivirent
leur exemple et portèrent la crinoline.
La vogue de cette mode dura environ sept ans, et puis, les femmes, avec
leur amour du contraste, en vinrent tout d'un coup à la robe
fourreau.
Mais la crinoline ne devait pas être la dernière manifestation
de cet esprit de « loufoquerie » qui anime la mode, déesse
mystérieuse et capricieuse entre toutes.
Nous eûmes depuis lors, les « tournures », appelées
aussi « strapontins », et les « suivez-moi, jeune
homme », et les chapeaux minuscules, et les chapeaux démesurés,
et les manches-ballons, enfin l'entrave... Et voici la jupe-culotte
qui fait son petit scandale avant d'entrer dans les moeurs, mais qui,
probablement, y entrera tout de même.
Et ce ne sera pas tout. Les femmes ont, en matière de costume,
une imagination inépuisable. La mode créera sans cesse
du nouveau, n'en fût-il plus au monde.
Voltaire a dit d'elle :
Il est une déesse inconstante, incommode,
Bizarre dans ses goûts, folle en ses ornements,
Qui paraît, fuit, revient et naît dans tous les temps ;
Protée était son père et son nom c'est la Mode.
Et voilà quatre vers qui la caractérisent
à merveille avec toutes ses fantaisies, toutes ses bizarreries,
et avec l'immuable puissance de son éternelle tyrannie.
Ernest Laut.
Le
Petit Journal illustré du 26 Février 1911