EN ALLEMAGNE


Tragique exécution d'une femme

Dans la prison d'Insterburg, une femme, convaincue d'empoisonnement, devait être exécutée.
La malheureuse fut conduite au supplice seulement vêtue d'une jupe, le buste insuffisamment couvert par une blouse qui lui avait été jetée sur les épaules. C'est ainsi que, grelottante de froid, pleurant à chaudes larmes, elle écouta la lecture du jugement.
Mais lorsque les aides du bourreau voulurent la saisir, elle eut comme une crise de folie et se jeta à terre en poussant des cris affreux
Pendant longtemps, elle opposa la résistance la plus acharnée ; finalement, les forces lui manquèrent. Les aides du bourreau en profitèrent pour lui lier les mains derrière le dos. On la coucha sur le billot, et le bourreau, énervé par cette scène, abattit sa hache avec une telle force que la lame, après avoir tranché la tête, resta fichée dans le billot.

VARIÉTÉ

Propos de Carême

Abstinences et mortifications d'autrefois. - Le hareng, mets de carême. - Histoire de Guillaume Beukels. - Comment on punissait les mangeurs de viande sous le Grand Roi. - La tradition du carême dans toutes les religions.

Nous voici donc en plein carême... Vous me direz qu'il n'y paraît guère : les abattoirs ne chôment pas ; les boucheries, les charcuteries, les boutiques de marchands de volailles ne sont pas moins achalandées qu'en temps ordinaire. C'est que la pratique du carême est une tradition qui s'en va, comme s'en sont allées tant d'autres traditions d'autrefois.
Au temps jadis, quand le carnaval était vraiment une époque de folies et de bombances, le carême était tout naturellement le correctif du carnaval.
Aux saturnales succédaient les jours austères ; aux festins pantagruéliques le jeûne et l'abstinence.
Ainsi la vie d'autrefois était faite de contrastes.
A présent que le carnaval n'existe plus, le carême a presque complètement disparu comme lui. Et plus rien, à cette époque de l'année, ne vient modifier notre façon de vivre.
Les théologiens, familiers avec l'histoire des origines du christianisme, vous diront que le carême fut institué en souvenir des quarante jours de jeûne que Jésus-Christ subit dans le désert. Mais ils ajouteront à coup sûr que ce n'est pas Jésus lui-même qui l'institua, car il s'éleva toujours, au contraire, contre les jeûnes et les mortifications exagérées que s'imposaient ses fidèles.
Au début, le carême n'eut point un caractère obligatoire. Quelques chrétiens fervents s'avisèrent d'imiter le Maître en jeûnant quarante jours comme lui, et l'Église encouragea cette abstinence toute volontaire. Ce n'est qu'au septième siècle seulement qu'elle imposa le jeûne durant les quarante jours qui précèdent la fête de Pâques.
Les rigueurs du carême ne furent pas toujours acceptées sans lutte. Du temps de Charlemagne, elles étaient si peu respectées que a « l'empereur à la barbe fleurie » dut promulguer contre ses sujets réfractaires aux douceurs de l'abstinence un édit qui les menaçait de mort.
Plus tard, Luther et Calvin abolirent le carême et pourtant l'église anglicane le maintint en dépit d'eux-mêmes, et pour une cause assez typique d'ailleurs et qui n'a rien de religieux. L'Angleterre étant un pays maritime et, par conséquent, peuplé de nombreux pêcheurs, on craignit, en supprimant le carême, de réduire la vente du poisson et de porter ainsi un coup funeste industrie nationale.
Ainsi l'intérêt économique prima la volonté des réformateurs.
On ne saurait imaginer avec quelle gravité les conciles d'autrefois discutèrent à perte de vue sur les mille et une abstinences édictées pendant le carême. Il est telles questions, celles du « beurre » et des « oeufs », par exemple, qui donnèrent lieu à des controverses sans fin.
Dans le principe, le beurre n'était pas permis. On devait assaisonner les aliments avec de l'huile. C'était fort bien pour l'Italie et le Midi de la France, où les oliviers poussaient en abondance. Mais, dans les pays du Nord, l'embarras était grand. Le concile d'Aix-la-Chapelle, en l'an 817, fut saisi de la question. Il décida que l'huile végétale pourrait être remplacée par « l'huile de lard », qui n'était autre chose que la graisse. Mais le concile d'Angers ne partagea pas cette manière de voir ; il eut des scrupules et condamna d'un seul coup l'huile de lard, le beurre et le lait, obligeant ainsi les fidèles à ne manger que leur pain sec et leurs légumes cuits à l'eau.
Les rois, alors, donnaient l'exemple et étaient les premiers à s'incliner devant la discipline rigide.
Charles V, dont la santé était faible, supplia le pape de lui accorder un adoucissement aux duretés de ce régime. Le pape y consentit mais il demanda. l'attestation solennelle du médecin et du confesseur du roi et il exigea, de lui, en retour de cette faveur, un grand nombre d'aumônes et la fondation de plusieurs oeuvres pieuses.
D'autre part, la reine Anne, duchesse de Bretagne, émue de la détresse de ses paysans qui ne pouvaient, ni pour or, ni pour argent, se procurer de l'huile d'olive, dépêcha un ambassadeur auprès du souverain pontife, et obtint l'autorisation pour elle et pour ses Bretons de remplacer l'huile par le beurre.
Ce fut la porte ouverte aux relâchements. Le beurre étant autorisé, on tâcha d'obtenir les oeufs. Rome opposa d'abord une résistance opiniâtre. Mais en 1555, le pape Jules III se laissa fléchir. Et dès lors, la réjouissance des oeufs de Pâques n'eut plus d'objet, puisqu'elle n'avait été instituée qu'en souvenir des privations du carême.

***
Comment eut-on pu vivre au moyen âge en temps de carême, si l'on n'avait pas eu le hareng ?... Songez que les légumes, à cette époque de l'année, sont rares ; que, d'autre part, la pomme de terre était inconnue, ou plutôt dédaignée des habitants des villes ; car il est maintenant prouvé que dès le Xe siècle, les paysans de certaines régions françaises connaissaient ce délicieux tubercule, le cultivaient et le consommaient. En quoi ils étaient plus avisés que les citadins.
Le poisson d'eau douce ne manquait pas, mais il était d'un prix fort élevé. Dans le livre de comptes de messire Jean de Blois, l'un des plus puissants châtelains du XIVe siècle, nous trouvons mention d'un brochet payé 10 sous, qui feraient aujourd'hui 36 francs, et d'une lamproie flanquée de quatre anguilles, payées 74 sous, c'est-à-dire, en monnaie moderne, 266 francs. A ce prix-là. vous pensez que tout, le monde ne pouvait pas s'offrir du poisson à volonté.
Heureusement, il y avait le hareng, suprême ressource en temps de carême.
Or, le hareng était fort abondant dans la mer du Nord, et, dès l'aurore du IXe siècle, avant les invasions des Normands, les pêcheurs de la Bretagne, de la Flandre, de la Zélande et de la Frise en faisaient un grand commerce.
Les immenses quantités de harengs qu'ils rapportaient chaque année de leurs campagnes de pêche faisaient la richesse de ces pays. On vendait, comme un aliment exquis, ce poisson délicat, dans toutes les contrées des Pavs-Bas, dans la Picardie, et jusque dans l'Île-de-France. Mais comme on ignorait le moyen de le conserver longtemps, c'était une primeur qui n'avait que sa saison.
Les harengs, qu'on pêchait alors étaient simplement salés, ce qui permettait seulement de les conserver une quinzaine de jours, temps suffisant pour les transporter assez loin dans l'intérieur des terres.
Or, en l'an 1397, il arriva que la pêche du hareng fut si abondante qu'on ne savait qu'en faire. Les pêcheurs de l'embouchure de l'Escaut rentraient au port avec leurs bateaux surchargés et se lamentaient à l'idée qu'il leur faudrait perdre la plus grande part de cette pêche miraculeuse.
- Ah ! disaient-ils, si l'on pouvait conserver ce poisson, l'expédier en Allemagne, dans le Midi de la France, quelle fortune ce serait pour nous !
Un jeune pêcheur de Biervliet, nommé Guillaume Beukels, les écoutait et songeait.
Depuis plusieurs années, il étudiait les moyens de conserver le hareng ; il avait fait maintes expériences sans en rien dire à personne; et, cette foi, il croyait bien tenir le secret tant cherché.
Et il avait résolu d'expérimenter son procédé de conservation et de l'éprouver à ses risques et périls avant de le communiquer à ses camarades.
Donc, tandis que les autres pêcheurs vendaient les produits de leur grande pêche lui garda les siens et emmagasina d'énormes quantités de harengs. Il déclara qu'il faisait, un essai pour le bien général qu'il ne vendrait que trois mois plus tard et que, s'il réussissait dans son expérience, tous les pêcheurs, ses concitoyens, connaîtraient, pour la saison prochaine, une découverte qui ne manquerait pas de les enrichir.
Je vous laisse à penser si cette déclaration excita l'émotion générale sur les rives de l'Escaut. Ceux qui connaissaient Guillaume Beukels avaient confiance dans son expérience. Quelques-uns riaient de lui et le blâmaient de perdre ainsi de gaieté de coeur tous ces harengs dont il eût pu tirer, malgré le bon marché, un profit assez considérable, et que, bientôt, il serait forcé de rejeter à la mer.
Guillaume laissait dire. Les trois mois écoulés, il ouvrit ses magasins. Ses harengs étaient dans un parfait état de conservation. Dans chaque maison du village de Biervliet, l'ingénieux pêcheur fit remettre un des poissons conservés suivant sa méthode. Les sceptiques furent ainsi confondus ; les autres purent se féliciter d'avoir eu confiance.
Et Guillaume Beukels, ayant assemblé les pêcheurs, tint parole et leur dévoila son procédé.
Ce procédé est celui qu'on emploie toujours depuis lors pour conserver le hareng.
Aussitôt que le poisson est sorti de l'eau, le caqueur lui coupe la gorge, en tire les entrailles, laisse les laites et les oeufs, les lave en eau douce, et lui donne la sauce, en le mettant dans une cuve pleine d'une forte saumure d'eau douce et de sel marin où il demeure douze à quinze heures. Au sortir de la sauce, on le « varaude », on l'écaille, si vous l'aimez mieux. Une fois varaudé, on l'encaque, bien couvert au fond et par dessus d'une couche de sel. C'est là ce qu'on appelle le hareng blanc, .le hareng salé, et quelquefois, dans le commerce, le hareng peck.
Pour le hareng qui doit être saur et fumé, on le laisse le double de temps dans la sauce ; on le brochette, c'est-à-dire qu'on l'enfile par la tête à de menues broches de bois ; on le pend dans des cheminées faites exprès qu'on nomme « roussables » ; on fait dessous un peu de bois vert qui donne beaucoup de fumée et peu de flamme. Le hareng reste dans le roussable jusqu'à ce qu'il soit suffisamment saur et fumé, ce qui se fait ordinairement en vingt-quatre heures.
Guillaume Beukels fit par ce procédé la fortune de ses compatriotes en même temps que la sienne. Il mourut en 1449, sans avoir jamais quitté la profession qu'il avait créée et enrichie. Les pêcheurs de son pays n'oublièrent pas ce qu'ils lui devaient et élevèrent un monument sur sa tombe.
Collin de Plancy, dans ses « Légendes des origines », auxquelles nous empruntons quelques traits de cette histoire, rapporte qu'en l'an 1536, l'empereur Charles-Quint visitant les travaux fortifiés des côtes de la Flandre zélandaise, accompagné de toute sa cour, demanda au pilote qui le guidait ce qu'il y avait à voir par là.
- Sire, répondit l'homme, il y a à voir, à Biervliet, une grande chose : le monument de Guillaume Beukels.
En prononçant ce nom, le marin ôta son chapeau goudronné. Une vive expression de respect animait son visage.
- Qui est ce Beukels ? demanda Charles-Quint.
Le pilote rougit ; il semblait peiné de la question. Il ne concevait pas qu'on pût ignorer un nom si vénéré.
- Sire, répondit-il, avec une certaine solennité, Guillaume Beukels est l'homme qui inventa l'art de saler, de parfumer et d'encaquer le hareng.
Il a fait la richesse de la Flandre et de la Hollande, répondit gravement Charles-Quint. Honneur aux hommes utiles ! Nous irons saluer la mémoire de Guillaume Beukels.
Et l'on vit dans le petit cimetière de Biervliet le puissant empereur, suivi de toute sa cour, s'incliner sur la tombe d'un modeste pêcheur.

***
C'est donc à Guillaume Beukels que nos aïeux durent de pouvoir manger à leur faim pendant le carême. On faisait de harengs une consommation formidable. Au XVe siècle, dans un château de Flandre, on mange trois mille harengs pendant la période du carême.
A Paris, sous Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, le hareng, en carême, est sur toutes les tables. C'est qu'on n'a guère autre chose à se mettre sous la dent. Les ordonnances sont d'une extrême sévérité. Défense de manger gras sous peine d'être appréhendé ou, tout au moins, condamné à l'amende.
Dans son étude sur « le Carême sous l'ancien régime », le docteur Cabanès rapporte maints traits de cette sévérité.
Il était interdit « à toutes personnes, de quelque qualité, conviction ou pays qu'elles soient » de porter ou de conduire à Paris « aucuns bestiaux ni viande vive ou morte, volaille ni gibier, soit par terre ou par eau ».
Le 28 avril 1659, une sentence du Châtelet condamnait un sieur Gardy à être attaché au carcan, devant le Grand Châtelet, « avec une fressure de veau pendue au col, puis à être réintégré en prison », pour avoir vendu de la viande publiquement pendant le Carême.
Louis XIV avait même établi l'inquisition à domicile, et la police avait le droit de pénétrer partout, aussi bien dans les hôtels des ambassadeurs, des princes et des seigneurs de la cour, que dans les auberges et hôtelleries, pour y saisir, s'il y avait lieu, toute viande de boucherie ou de gibier qu'on y recelait.
Notons, en terminant, que la coutume du carême se trouve dans presque toutes les religions. Les juifs n'ont que six jours de jeûne obligatoire, mais ils doivent rester jusqu'à vingt-quatre heures sans manger
Le carême des mahométane dure l'espace d'une lune : c'est le Ramadan chez les Turcs et le Moharrem chez les Persans. Mais les sectateurs du Phophète ne jeûnent que le jour et se rattrapent en fêtes et bombances, dès que le soleil est couché.
Dans l'inde, le jeûne accompagne toute les pratiques des fakirs. Il n'est pas rare de rencontrer des fanatiques capables de rester huit et dix jours sans prendre la moindre nourriture. Au Thibet, les pénitents bouddhistes, soumis aux longs jeûnes n'ont pas même le droit d'avaler leur salive, ce qui entraîne pour eux non seulement l'interdiction de manger et de boire, mais encore la défense de parler...
Quel dommage qu'on ne puisse en France imposer pareille abstinence à tant de politiciens bavards et goulus, qui se laissent si volontiers entraîner par « la chaleur communicative des banquet ! »
Ernest LAUT

Le Petit Journal illustré du 12 Mars 1911