UNE NOCE ATTAQUÉE PAR DES LOUPS


L'extrême rigueur de l'hiver dans la Russie d'Asie a rendu les loups plus féroces et causé de nombreux accidents : mais jamais encore on n'avait vu de tragédie pareille à celle que raconte la Zeit.
Une noce, composée de 120 personnes, avait quitté le village d'Obstipof pour se vendre à Taschkent. Portée par trente traîneaux, elle avait franchi joyeusement les trois-quarts de la route, quand, à quelques milles de Taschkent, elle vit à l'horizon une sorte d'épais nuage se détachant en noir sur la blancheur de la neige. Ce nuage s'approchait ; on reconnut bientôt des centaines et des centaines de loups on entendait leurs cris, les chevaux, cabrés de terreur, refusaient d'avancer. Ce fut une panique folle. Pour détourner la fureur des bêtes affamées, on leur lança ce qui restait des vivres ; les loups n'y prirent même pas garde ; alors, se saisissant de tout ce qui pouvait servir d'armes, on essaya de se défendre ; mais les loups, excités par l'odeur du sang, n'en devenaient que plus enragés ; il y eut un effroyable carnage pendant lequel on vit des hommes jeter les femmes à bas des traîneaux pour retarder leur propre mort.
Seul, pendant la mêlée, un traîneau avait réussi à remettre ses chevaux en marche ; c'était le premier, celui qui portait les époux. Après une course folle, les loups l'eurent bientôt rejoint. En se voyant perdus, les deux hommes, qui accompagnaient le jeune ménage, voulurent que le mari sacrifiât sa femme ; il s'y refusa avec indignation. Alors les deux hommes s'emparèrent du couple et le jetèrent par dessus bord ; puis, tandis que les loups dévoraient cette proie, par un suprême effort, ils enlevèrent leur attelage et arrivèrent enfin à Taschkent, à demi-fous d'épouvante. Des 120 personnes de la noce, ce sont les deux seuls survivants.

Le Petit Journal illustré du 19 Mars 1911