LE PROCÈS DE LA CAMORRA

Les accusés enfermés dans
la « gabbione »
La « gabbione » est la cage dans
laquelle on enferme en Italie les accusés aux assises. Celle
de Viterbe est particulièrement grande, car elle ne contient
pas moins de 36 individus, membres de la « Camorra », la
terrible société secrète.
Le crime qui entraîna l'arrestation des trente-six camorristes
qui vont être jugés à Viterbe remonte au 7 juin
1906. A cette date un nommé Gennaro Cuocolo, camorriste notoire
lui-mêmes fut trouvé assassiné dans un faubourg
de Naples. On assassinait en même temps la femme de Cuocolo. L'instigateur
de ce double crime était un chef de la Camorra, Erricone.
Certain signe, tracé au couteau sur le cadavre des victimes,
donna à penser aux policiers que les époux Cuocolo avaient
été assassinés par des Camorristes.
Un carabinier, le maréchal Capezzuti réussit, grâce.
à des stratagèmes, dignes de Sherlock Holmes, à
se faire recevoir membre de la Camorra. Il acquit alors la conviction
que les Camorristes étaient bien les coupables. De fil en aiguille,
trente-six membres, de cette association furent arrêtés
et mis sous les verrous.
C'est la première fois que la justice italienne, s'attaque sérieusement
à cette organisation détestable, honte du pays napolitain.
Il n'est d'ailleurs pas certain qu'elle parvienne à tuer la Camorra
; et l'on pense généralement en Italie qu'il. se pourrait
bien que le jury hésitât à frapper une association
ou « l'esprit de corps » est si développé.
VARIÉTÉ
Le centenaire de L'aiglon
Naissance du roi de Rome.- Une lettre
de Joséphine.- L'entrevue de Bagatelle. - Comment d'un prince
français on fait un prince allemand. - Le tombeau de l' «Aiglon
».
Le 20 mars 1811 Paris eut une explosion d'enthousiasme
et de joie. Le gros bourdon de Notre-Darne sonnait à toute volée
; le canon des invalides tonnait. De toutes parts on se serrait les
mains, on s'embrassait :
« C'est un fils ! » disait-on ; c'est le « Roi de
Rome ! » On savait par avance que tel serait le titre que porterait
l'enfant attendu si c'était un garçon.
Bientôt, la grande nouvelle se répandait à travers
la France par le télégraphe aérien. L'ex-impératrice
Joséphine était alors en son château de Navarre.
L'empereur avait exigé qu'elle y séjournât, car
il estimait dangereux pour son repos la présence de la femme
qu'il avait répudiée, à la Mal-maison, trop proche
de Paris.
Elle apprit la naissance du roi de Rome par les salves de réjouissance
qu'on tirait à Evreux ; et tout de suite, surmontant l'impression
douloureuse qu'un tel événement ne pouvait manquer d'éveiller
en son âme, elle écrivait à l'empereur une lettre
touchante par son accent de dignité émue :
« Ayant cessé d'être votre épouse, lui disait-elle,
oserai-je vous féliciter d'être père ? »
Puis venait un reproche discret.
« J'aurais désiré apprendre la naissance du roi
de Rome par vous et non par le canon la ville d'Evreux ; mais, je sais
qu'avant tout, vous vous devez aux corps de l'Etat, et surtout à
l'heureuse princesse qui vient de réalise vos plus chères
espérances.
« Ce ne sera donc: qu'après avoir veillé vous-même
près de son lit, après avoir embrassé votre fils,
que vous prendrez la plume pour causer avec votre .meilleure amie. J'attendrai...
»
En terminant, Joséphine exprimait un désir précis
:
« C'est de vous, disait-elle à l'empereur, de vous que
le désire savoir si votre enfant est fort, s'il vous ressemble,
s'il me sera un jour permis de le voir; enfin, c'est une confiance entière
que j'attends de vous et sur laquelle je crois avoir le droit de compter
en raison de l'attachement sans borne que je vous conserverai tant que
je vivrai. »
Napoléon satisfit au voeu de Joséphine.
Quelques jours plus tard, un de ses pages, M. de Saint-Hilaire apportait
à l'exilée une lettre autographe du maître où
il lui disait toute sa joie d'être père.
Oui, l'enfant était fort et beau. Malgré les difficultés
d'un accouchement douloureux il n'avait point souffert pour venir au
monde.
Et l'empereur se réjouissait de sa force et de sa santé.
Le jour de son baptême, il l'avait pris dans ses bras et l'avait
montré avec fierté au peuple qui se pressait dans l'église.
Comme il l'aimait, son fils ! Quels espoirs il mettait en lui ! Pour
l'amuser il se pliait à toutes ses fantaisies : il jouait à
cache-cache, il le faisait sauter sur ses genoux, il lui barbouillait
les lèvres de confitures. Et l'enfant riait et adorait son père.
Dans la lettre adressée à l'empereur, le jour de la naissance
de son fils, Joséphine avait exprimé l'espoir qu'il lui
serait permis un jour de voir cet enfant par lequel elle avait perdu
tout son bonheur.
Longtemps, l'empereur se refusa à satisfaire ce désir.
Enfin, après force hésitations, et sur la promesse formelle
que Joséphine saurait garder son calme et son sang-froid, Napoléon
consentit à l'entrevue et décida qu'elle aurait lieu à
Bagatelle, où presque chaque jour on menait le roi de Rome s'ébattre
sur les pelouses, dans le grand air pur du bois.
Joséphine s'y fit conduire de la Malmaison, où elle se
trouvait alors, et fut la première au rendez-vous. L'empereur
y vint de son côté, à cheval escortant la calèche
où se trouvait son fils, accompagné de sa gouvernante,
Mme de Montesquiou.
C'était à la fin de 1813, pendant un des courts séjours
que l'empereur fit à Paris. Le roi de Rome avait, à cette
époque, un peu plus de deux ans et demi. C'était ce bel
enfant aux yeux profonds, aux longues boucles blondes qu'Ysabey a représenté
dans le dessin fameux portant cette légende : .« Je prie
Dieu pour la France et pour mon père. »
Quand Napoléon entra, le tenant par la main, Joséphine
essaya de se lever, mais son coeur battait si fort qu'elle retomba tremblante
sur son fauteuil.
Alors, l'enfant auquel l'empereur avait sans doute recommandé
d'être caressant avec la personne qu'il allait voir, s'avança
vers elle sans timidité et sans crainte, et tendit les lèvres
pour l'embrasser.
Palpitante d'émotion contenue, Joséphine, étouffant
les sanglots qui, l'étreignaient, l'attira à elle et le
serra convulsivement contre son sein.
L'empereur ému malgré lui et plus qu'il ne le voulait
paraître, s'était retiré à l'autre bout du
salon, et. d'un doigt distrait, il feuilletait un album.
L'entrevue fut silencieuse. Le roi de Rome s'était mis à
jouer avec la multitude de breloques que Joséphine portait suspendues
à la ceinture et qu'on appelait alors un « charivari ».
Joséphine avait enlevé de sa ceinture la chaîne
qui retenait le charivari, afin de donner à l'impérial
bambin plus d'aisance dans ses jeux ; et elle le contemplait, attendrie
et muette.
Mais Napoléon craignant que cette émotion se traduisit
par une crise nerveuse, et voulant avant tout éviter une scène
pénible qui pût frapper l'esprit de l'enfant, mit bientôt
fin à l'entrevue. Prenant le roi de Rome par la main, il l'entraîna
rapidement, et faisant de la tête un signe d'adieu, il sortit
du salon avec son fils, tandis que Joséphine, enfin libre de
donner cours à son émotion, éclatait en sanglots.
Ainsi se passa l'unique entrevue de Joséphine et du roi de Rome.
Dans l'existence de l'impératrice répudiée, dans
cette étrange destinée, faite tour à tour de splendeurs
et de détresses, cette minute compta parmi les plus tragiques
et les plus poignantes, à coup soir.
***
De 1812 à 1815, l'empereur ne vit que deux ou trois fois son
enfant. L'impitoyable guerre l'entraînait loin du fils adoré.
Au mois de septembre 1812, la veille de la sanglante bataille de la
Moskowa, il reçut au camp le portrait du roi de Rome peint par
Gérard. Ce fut une grande joie au milieu des préoccupations
tragiques qui l'occupaient. Il s'interrompit au milieu des préparatifs
de la bataille et réunissant son état-major, i1 montra
à tous la chère image.
Au début de 1814, avant de courir aux frontières envahies
pour essayer de sauver le patrimoine de cet enfant, il le présenta
aux officiers de la garde nationale réunis aux Tuileries et remit
son sort entre leurs mains.
Et puis, il partit, et ce fut tout... Il ne devait plus jamais revoir
son fils. Ce fut l'invasion, Paris livré aux Alliés;
Marie-Louise fuyant avec l'enfant, passant la frontière, quittant
à tout jamais un pays qu'elle n'avait jamais aimé, abandonnant
un époux qu'elle n'avait pas su admirer dans sa gloire, qu'elle
était indigne de consoler dans le malheur.
Du moins, aima-t-elle son fils ?... Jamais elle n'avait su le caresser
ni l'amuser. La vraie mère de l'enfant, ç'avait été
Mme de Montesquiou, sa gouvernante, « Maman Quiou », comme
il l'appelait. Marie-Louise, femme passive, sans énergie, semble
avoir été aussi dénuée de qualités
affectives que de volonté. Sans se soucier de l'avenir de son
fils, de ses droits, qui l'attachaient au sol français, elle
s'incline sans mot dire devant les ordres des Alliés. Elle emmène
l'enfant en Autriche, et permet qu'on arrache de son coeur jusqu'au
dernier lien qui peut le rattacher à sa patrie.
Du jour au lendemain, tout est bouleversé dans l'éducation,
dans la vie du jeune prince. Il ne s'appelle plus Napoléon :
il s'appelle Franz. On l'empêche de parler français il
ne doit plus savoir que l'allemand. Il n'est plus roi de Rome; est duc
de Reichstadt.
La mère, l'indigne mère, ne rêve elle-même,
que d'effacer de son esprit tout souvenir, de son coeur tout amour de
la Frappe.
En voulez-vous la preuve ?... Voici. deux extraits de lettres écrites,
par Marie-Louise à la duchesse de Montebello, et publiées
récemment dans le « Correspondant » par notre collaborateur
Édouard Gachot.
De Baaden le 31et juillet 1815, - un mois et demi après Waterloo
- elle écrit à la duchesse:
« Mon fils - il avait alors un peu plus de quatre ans - va à
ravir ; il devient grand et aimable, montre beaucoup d'esprit et de
gentillesse ; il est vraiment trop avancé pour son âge,
car je m'en suis occupée exclusivement tout ce printemps... Je
le mettrai bientôt dans les mains des hommes; je le trouve trop
spirituel pour le laisser avec des femmes... Le gouverneur me manque
encore ; je ne veux qu'un de mes compatriotes ou un Suisse, car
je veux le faire élever dans les principes de ma patrie ; il
commence déjà à parler l'allemand...»
Sentez-vous toute la joie qu'éprouve cette mère à
l'idée que de ce petit Français elle va faire un Allemand
? Le 2 septembre, elle écrit encore.
« Dans peu de jours j'irai rejoindre mon fils à Schoenbrunn.
Vous me demandez ce que je veux dire par : Je veux le faire élever
dans les principes de ma nation et je m'en vais vous l'expliquer
; je veux en faire tout à fait un prince allemand aussi loyal,
aussi brave, je veux dire, quand il sera grand, qu'il serve sa nouvelle
patrie et qu'il devienne digne d'être comparé à
Léopold le Glorieux ou au prince Eugène (de Savoie) ;
ce seront ses talents, son esprit, sa chevalerie qui devront lui faire
un nom, car celui qu'il a de naissance n'est malheureusement pas
beau, et j'espère qu'il fera la consolation de mes jours
et de ceux de son grand-père...»
Ainsi, ce nom de Napoléon, ce nom fameux entre tous les noms
glorieux de l'histoire, ce nom qui retentit jusqu'aux confins du monde,
ce nom n'est pas beau. Ainsi en juge Marie-Louise. Cette odieuse
femme n'a même pas la pudeur de respecter le nom de l'homme qui
l'aima.
Pour réaliser la « germanisation » du petit prince,
rien n'est négligé. On ne l'entoure que d'Allemands, tout
ce qui peut évoquer en lui le souvenir du passé, la gloire
de son père, l'idée de son pays, est soigneusement évité.
Une nuée d'espions l'entourent. Tout ce qui vient de France est
éloigné de sa présence.
L'« Aiglon » est dans une cage, soigneusement verrouillée.
Point de danger qu'il s'envole et retourne au nid paternel.
Et pourtant, d'instinct, le jeune homme aime la France et se passionne
pour tout ce qui la représente à ses yeux. Un seul Français
est admis auprès de lui : c'est Marmont, Marmont, l'homme qui
a trahi son père. Le. jeune homme éprouve une répugnance
à le voir, et pourtant il l'écoute parce que Marmont a
été des plus anciens compagnons de Napoléon et
parce qu'il lui parle des campagnes glorieuses et de la France.
Tout jeune, il sait que son père est exilé et il parle
d'aller le délivrer, là-bas, dans l'île lointaine
où on le tient prisonnier.
Mais lui-même n'est-il pas prisonnier comme son père et
plus étroitement surveillé ? Le poète Barthélemy
fait le voyage de Vienne tout exprès pour le voir. Et voilà
ce que répond le comte de Dietrichstein, le geôlier du
prince, à la demande d'audience adressée par le poète
:
« Ne savez-vous pas que la politique de l'Autriche et celle de
la France s'opposent à ce qu'aucun étranger et surtout
un Français sait présenté au prince ?... Est-il
bien vrai que vous soyez venu à Vienne pour le voir ? On se fait
en France des idées bien ridicules sur ce qui se passe ici. Le
prince n'est pas prisonnier, mais il se trouve dans une position toute
particulière. Soyez bien persuadé qu'il ne voit, ne lit
et n'entend que ce que nous voulons... »
Voilà dans quel état de sujétion était tenu
le malheureux jeune homme. On conçoit que sa santé se
soit ressentie de ce régime de surveillance d'espionnage, de
perpétuels soupçons qui pesait sur lui. On le voyait s'étioler,
s'affaiblir de jour en jour. Sa tristesse et son aspect maladif firent
croire à plus d'un qui le virent, qu'on le soumettait à
un empoisonnement lent.
Barthélemy qui n'avait pu, être reçu par lui, parvint
cependant à l'apercevoir au théâtre. Il se fit dans
ces vers l'écho de ces accusations sinistres.
A la cour de Pyrrhus, j'ai vu le fils d'Hector
!...
Quel germe destructeur, sous l'écorce agissant,
A sitôt défloré ce fruit adolescent ?...
A la vérité, la tristesse et l'ennui
suffisaient bien à triompher de la santé du jeune prince.
Point n'était besoin du poison. A vingt et un ans, il mourait
de consomption, victime de la politique, sacrifié et abandonné
par sa mère qui, dans les bras de Neipperg, oubliait qu'elle
avait été la femme de Napoléon.
Il repose dans l'église des Capucins, à Vienne, la nécropole
impériale, le Saint-Denis des princes autrichiens. Son tombeau
est un des plus somptueux parmi tous ceux que renferme l'église.
Il contraste avec les tombes qui l'environnent par la magnificence de
l'ornementation.
M. Henry-Houssaye, qui le visita, le décrit ainsi :
« Aux angles se profilent des têtes de lions tenant dans
la gueule de grands anneaux de bronze doré. Sur la paroi supérieure,
des attributs guerriers entourent la plaque ovale où se lit une
longue épitaphe de la meilleure latinité, - du dix-neuvième
siècle. En voici la traduction :
« A l'éternelle mémoire de Joseph-Charles- François,
Duc de Reichstadt, fils de Napoléon, Empereur des Français,
et de Marie-Louise, Archiduchesse d'Autriche, né à Paris,
le 20 mars 1811, salué dans son berceau du nom de Roi de Rome.
Doué de toutes les qualités de l'esprit et du corps, d'une
taille élégante, d'une grande beauté juvénile,
d'une singulière grâce de langage, admirablement appliqué
aux études et aux exercices militaires, il fut attaqué,
à la fleur de l'âge, par la phtisie, et dans le Château
suburbain des Empereurs, de Schoenbrunn, près Vienne, la plus
triste mort l'enleva, le 22 juillet 1832. »
On remarquera, ajoute l'historien, que seule entre toutes celles de
la sépulture impériale, cette épitaphe mentionne
la maladie qui causa la mort. Phtisis tentavit. Ne semble-t-il
pas que ces deux mots ont été mis pour couper court à
la légende, qui se formait, d'un empoisonnement ? On remarquera
aussi qu'à cette longue et pompeuse épitaphe il manque
une chose, le nom du mort. Je lis : Joseph-Charles-Franois. Il s'appelait
Napoléon... »
Et c'est parce qu'il s'appelait Napoléon, parce qu'il était
Français, que certains, aujourd'hui, souhaiteraient le voir reposer
en terre française. Là-bas, à Vienne, le tombeau
de Marie-Louise est auprès du sien. Ne serait-il pas plus logique
et plus juste qu'il dormît son dernier sommeil près du
père glorieux qui l'aima, plutôt que près de cette
mère indigne qui l'abandonna et le vendit à l'étranger
?
Ernest LAUT
Le Petit Journal illustré
du 26 Mars 1911