LA MEDAILLE DE 1870-71


Enfin le voeu le plus cher du Petit Journal, celui pour la réalisation duquel il n'a cessé, depuis plusieurs années, de travailler et de lutter, sera bientôt accompli. Le ministre de la Guerre a été autorisé à préparer le projet de loi promis par son prédécesseur, relatif à la médaille destinée aux combattants de 1870-71.
Et la Chambre s'est montrée favorable au projet.
La médaille sera de bronze ; le ruban sera noir et vert, couleurs symboliques, et dira suivant l'heureuse expression de M. Berteaux, ministre de la Guerre, « nos deuils du passé et nos espérances dans la grandeur de la patrie ».
L'inscription : « Aux Combattants de la Défense nationale » que portera la médaille a été éloquemment commentée en ces termes par M.Clémentel, rapporteur du budget :
« La Défense nationale, c'est la lutte du peuple français contre l'envahisseur, lutte qui commença avec les héros de Wissembourg, qui continua avec ceux de Reichshoffen, de Bazeilles, de Gravelotte, de Saint-Privat ; ceux de Coulmiers, de Bapaume et de Villersexel, ceux de Champigny et de Buzenval ; ceux de Bitche et de Belfort, dont le canon tonnait encore le jour de l'armistice ; la Défense nationale, c'est l'élan brisé, la résistance héroïque de Paris, ce sont les efforts désespérés de la province, c'est tous ceux qui combattirent, tous ceux qui souffrirent, tous ceux qui versèrent leur sang et offrirent leur vie pour le drapeau. (Applaudissements.)
» La. Défense nationale, c'est enfin Gamtbetta, c'est Chanzy, c'est Faidherbe, c'est d'Aurelle de Palladines, ce sont tous leurs frères d'armes, c'est la guerre à outrance, c'est la résistance quand même qui sauvèrent à jamais l'honneur de la France.
» C'est tout cela que nous voulons commémorer » a conclu l'orateur.
Et la Chambre a applaudi .
Et le pays entier applaudira.

VARIÉTÉ
Pour les Familles Nombreuses

Leurs revendications. - Pourquoi la natalité diminue. - Gare au courant d'air ! - Lois caducaires et vote plural. - Ce qu'il faut faire pour enrayer la dépopulation.

Les familles nombreuses commencent à faire parler d'elles : c'est bien leur tour ; car il faut avouer que la sollicitude que leur témoignent les pouvoirs publics est plutôt mince, comparée aux services qu'elles rendent à l'État.
Il est vrai que, pour obtenir justice, il ne suffit pas toujours de faire la preuve de son bon droit ; donner la mesure de ses forces est parfois utile aussi. Et c'est là ce que se sont dit les membres de la « Ligue populaire des pères et mères de familles nombreuses de France ».
Donc, après s'être groupés, les pères et mères de familles nombreuses ont dressé le cahier de leurs revendications et ont décidé d'aller en cortège, un de ces prochains dimanches, les porter au Palais-Bourbon. Tout le monde sera convoqué : pères, mères, enfants. Ce sera une manifestation imposante et toute pacifique qui, à coup sûr, n'éveillera qu'intérêt et sympathies sur son passage. D'autant que les pères et mères de familles nombreuses n'ont rien de révolutionnaire et se montrent, au contraire, singulièrement modestes dans leur requête.
Que demandent-ils en effet ?... Rien que qui ne leur soit dû en stricte équité.
- Nous ne réclamons même pas; me disait le capitaine Maire, fondateur de la Ligue, les atténuations ou dégrèvements d'impôts qu'en maints autres pays on accorde aux familles à partir du quatrième enfant ; nous nous gardons de toute exigence qui se traduirait par une atteinte au budget ; nous ne voulons pas qu'on puisse nous accuser d'augmenter les embarras financiers du pays. Mais il est d'autres avantages dont on peut faire bénéficier les pères et mères de familles nombreuses sans qu'il en coûte un sou à l'État.
N'est-il pas légitime que les faveurs dont dispose l'État leur soient réservées de préférence ?
Est-ce trop demander que de réclamer une « cote de famille » dans l'avancement des fonctionnaires chefs de famille, de même que dans les examens qu'eux et leurs enfants auront à subir ?
N'est-il pas juste de souhaiter que les bourses dans les lycées et collèges soient réservées surtout aux enfants des familles nombreuses ; que les emplois qui ne nécessitent pas d'aptitudes spéciales soient donnés d'abord aux chefs des familles nombreuses qui les demandent ?
Enfin n'est-ce pas solliciter les Chambres de faire un acte de justice que de leur demander le rétablissement de la loi du 29 nivôse an XIII, supprimée par la loi de finances de 1885, et qui permettait aux pères de famille de sept enfants d'en faire élever un aux frais de l'Etat ?....
Voilà tout ce que nous réclamons, me dit, en terminant, le président de la Ligue. Vous voyez que nous ne sommes pas exigeants. Nous sommes les meilleurs soutiens de l'État ; nous sommes sa force, nous sommes les garants de sa durée. N'est-il pas équitable qu'il aide au moins à vivre ceux qui lui assurent à lui-même la vie et la pérennité ?
Ce serait équitable, en effet, et ce serait prudent. Chacun sait que la population française est loin de s'accroître dans des proportions comparables à celles de l'Angleterre et de l'Allemagne, par exemple.
Dans la seconde partie du dernier siècle, de 1850 à 1900, tandis que l'Allemagne s'augmentait de 21 millions d'habitants et la Grande-Bretagne de 14 millions, la France en gagnait à peine 3 1/2.
Les premières années du vingtième siècle ne donnent pas de meilleurs résultats, et, comme on ne peut accuser la mortalité, qui n'est guère, en France, supérieure à celle des autres États d'Europe, il faut bien convenir que cet affaiblissement de population est causé par une diminution constante dans le nombre des naissances.
On accuse de cet état de choses la cherté de la vie et aussi le goût du luxe, l'amour du bien-être qui ont gagné toutes les classes. Toute femme qui n'a point de dot a de fortes chances d'être condamnée au célibat. D'autre part, tel ménage possède juste de quoi subsister ; la venue d'un enfant serait une charge que le père et la mère ne pourraient supporter qu'au prix de quelques privations. Et nous vivons en un temps où l'on ne veut plus s'imposer de privations.
Dans une série d'enquêtes menées à travers la France, un économiste a constaté que les rares endroits que la dépopulation n'atteignait pas étaient des centres industriels où les ouvriers, courbés sur la besogne, n'avaient pas le loisir de penser au lendemain.
Partout ailleurs la natalité diminue.
S'il est vrai, cependant, qu'en certaines régions le paysan soit encore prolifique, son oeuvre est détruite par ce fait que la campagne elle-même se dépeuple au profit des grandes villes, de telle sorte que, devenus citadins, ceux qu'il a enfantés se gardent bien de suivre l'exemple paternel.
Les résultats du dernier recensement sont à ce sujet tristement caractéristiques. -Je parle du recensement de 1906, car nous n'aurons pas avant cinq ans ceux du nombrement de cette année. Ils démontrent en effet que la population a décru dans soixante-trois départements. Elle n'a augmenté que dans les départements où se trouvent de grandes villes.
Bref, chez l'ouvrier, chez le paysan diminution sensible de la natalité. Dans la classe aisée, on se contente d'un enfant, de deux au plus, pour éviter le morcellement des biens. C'est là une des formes de la prévoyance familiale. On veut, après soi, laisser aux siens une fortune qui leur assure la vie large et exempte de soucis. Et nous arrivons ainsi à cette conclusion paradoxale que c'est par excès d'amour pour pour leurs enfants que les Français n'en veulent pas avoir.
Le péril apparaît grave, car l'histoire enseigne que toute nation atteinte d'anémie prolifique est fatalement appelée à disparaître ; et nous devrions nous souvenir de ce qu'écrivait naguère le docteur allemand Rommel :
« La politique des races est impitoyable. Le moment approche où les cinq fils pauvres de la famille allemande, alléchés par les ressources et la fertilité de la France, viendront facilement à bout du fils unique de la famille française. Quand une nation grossissante en coudoie une plus clairsemée, qui, par suite, forme centre de dépression, il se produit un courant d'air vulgairement appelé invasion, phénomène pendant lequel la loi et la morale sont mises provisoirement de côté. »
Prenons garde à ce « courant d'air », il pourrait nous être fatal. Et avisons au plus tôt s'il se peut.

***
Aviser...nous diront nos sociologues, mais nous ne faisons que cela.. C'est vrai ! Depuis des années l'on ne cesse d'agiter à nos yeux le danger de la dépopulation. Seulement, qu'a-t-on fait d'utile pour le conjurer ?... Rien !
Il faut d'abord, remarquer qu'en ce pays, chaque fois qu'il a été question, d'enrayer la dépopulation, on a beaucoup moins songé à venir en aide aux familles nombreuses qu'à frapper de mesures coercitives celles qui ne le sont pas.
C'est ainsi qu'on proposa d'abord des « lois caducaires » contre les célibataires et les ménages sans enfants.
Le moyen n'est pas neuf, certes ; on peut même affirmer qu'il est vieux comme le monde. Les déchiffreurs de cunéiformes assurent que les Assyriens l'employèrent il y a quelque deux mille six cents ans, ce qui n'empêcha pas ce peuple de mourir d'anémie prolifique.
Quant aux Romains, ils eurent, au temps des empereurs, des lois caducaires d'une rare sévérité.
On proposa de les imiter, puis, après avoir cherché le remède dans une réforme des lois successorales, on le chercha dans une réforme du principe du suffrage universel.
Voici à ce propos une curieuse proposition formulée par l'amiral de Gueydon, en 1871... Il y a quarante ans déjà !....Vous voyez que le problème de la dépopulation préoccupe les bons esprits depuis plus longtemps qu'on ne le croit.
Cette proposition est basée sur le vote plural, et part de ce principe que le suffrage universel, bien qu'il s'intitule ainsi, n'est rien moins qu'universel, puisque n'y participent ni les femmes, ni les hommes ayant moins de vingt et un ans.
Considérant que le mode de suffrage universel établi depuis 1848 constitue une prépondérance écrasante dont la jeunesse célibataire jouit au détriment des pères de famille, l'amiral de Gueydon formulait ainsi le principe du vote plural :
« Qu'aux maris, aux pères ou aux tuteurs civils soit reconnue la tutelle politique des femmes et des mineurs.»
C'est la paraphrase du dicton latin :
« Tot capita, tot sententiae », autant il y a de têtes, autant de voix doivent être exprimées, soit directement, soit par représentation.
Voici quelle graduation fut proposée dans la pluralité du vote : l'homme marié sans enfant aurait. deux voix, la sienne et celle de sa femme ; avec un enfant, il en aurait trois ; avec deux enfants, quatre ; avec trois enfant, cinq; avec quatre enfants et davantage, six voix .
Le veuf, avec un enfant, ou plusieurs, aurait toujours une voix de moins que l'époux. Quant au célibataire, il n'aurait, bien entendu, qu'une seule voix.
Il y a, dans ces dispositions, un principe de scrupuleuse équité qui eut dû les faire triompher. Mais, reste à savoir si leur adoption aurait sur la repopulation l'effet souhaité, et si la perspective de pouvoir glisser six bulletins dans l'urne électorale suffirait à compenser pour le père de famille les charges résultant des naissances nombreuses.
Qu'en pensez-vous ?

***

Je ne veux point passer en revue tous les projets mis au jour afin de combattre la dépopulation. Nous n'en finirions pas. Ceux que le sujet intéresse les trouveront dans les comptes rendus des congrès pour la repopulation qui se tinrent généralement en France après chaque recensement. Je leur recommande même ce passe-temps s'ils ne sont point ennemis d'une douce gaîté.
Un de ces congrès qui se tînt il y a une quinzaine d'années à Paris, restera le type de ces vaines palabres où l'on semble s'ingénier à donner aux humoristes matière à railleries. Un célèbre économiste, aujourd'hui disparu, y sema quelques perles. Une entre autres : On lui reprochait d'avoir, comme député, voté la loi sur le divorce :
-C'est vrai, dit-il, je l'ai votée ; mais c'est parce que ma femme a fortement insisté pour que je la vote ; sans cela, je ne l'aurais pas fait, et je considère son développement comme très fâcheux.
Les célibataires y furent vigoureusement malmenés et quelqu'un proposa d'introduire chez-nous une loi dirigée contre eux et qu'on discutait à ce moment-là au Parlement de la République Argentine.
Ce projet de loi les taxait de vingt à quatre-vingts ans. On donnait trois ans aux veufs et aux veuves pour se remarier. Enfin on y trouvait l'article suivant :
« Les jeunes célibataires qui repousseraient sans motif légitime la demande d'un aspirant. ou, d'une aspirante au mariage, et ne se marieraient pas, paieront une amende de cinq cents piastres au profit du prétendant ou de la fiancée dédaignée. »
Ne trouvez-vous pas « sans motif légitime » tout à fait délicieux ?...
Enfin, c'est là que pour la première fois furent réclamés des honneurs publics pour les mères de plusieurs enfants. Un confrère facétieux, enchérissant sur ce dernier voeu, fit cette proposition : Pour douze enfants une mère aurait droit à la Légion d'honneur ; pour huit, on lui décernerait seulement les palmes académiques ; pour cinq, elle se contenterait du modeste « poireau ». Étant donné l'amour du ruban qui règne en notre beau pays, pas de doute que la France serait vite repeuplée.
Il est bien entendu, ajouta un autre plaisant, que toutes ces décorations ne pourront être attachées que par des épingles... de nourrice.
La-dessus, chacun de s'esclaffer... Et voilà comment les questions les plus graves peuvent avoir leur côté grotesque.
Mais, à présent, il ne s'agit plus de plaisanter. L'hydre de la dépopulation apparaît de plus en plus redoutable. Il est temps de lui opposer autre chose qu'une défense platonique.
Qu'est-ce en effet que tous ces projets de lois caducaires, et ces promesses de faveurs vagues ?... Le père de famille, écrasé d'impôts et qui gémit sous le poids de sa fécondité, veut autre chose que cette viande creuse.
Naguère encore, l'orgueil de la race, la grande idée du patriotisme suffisaient pour éveiller en France l'ardeur de procréer. Le père de famille ne se contentait pas d'avoir des enfants ; il s'imposait des sacrifices pour faire des hommes.
Or, l'État qui les lui prenait, quel gré lui en savait-il ?... Aucun.
L'homme, à la fin, s'est avisé qu'il faisait un métier de dupe. Et de cette constatation est né le mal dont souffre la France aujourd'hui. Le citoyen a modelé sa conduite sur celle que l'État tient à son égard : l'égoïsme de l'un a causé l'égoïsme de l'autre.
Ainsi, faites des lois, des discours, formez des commissions extra-parlementaires, réunissez des congrès, créez des décorations, rien n'y fera. Si vous n'accordez pas des primes sérieuses et réelles à la natalité, la France continuera à se dépeupler.
Et il en sera ainsi tant que l'Etat persécutera et chargera les familles nombreuses en raison même de leur fécondité, tant que, dans nos tristes lois, l'intérêt des citoyens sera sacrifié aux besoins de la politique, tant que la population, en un mot, sera pressurée au lieu d'être protégée.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 2 Avril 1911