TABLEAUX PARISIENS

Le Dimanche des Rameaux
L'âcre senteur des bais verts
Flotte aux portes des églises,
Et c'est la fin des hivers,
Et c'est le retour des brises ;
Et c'est l'âme des forêts
Apportant à la grand ville
Des rappels de chemins frais
Et des souvenirs d'idylle.
Ainsi le bon poète François Fabié
chante la fête des Rameaux. Ce jour-là, en effet, un souffle
printanier flotte aux parvis des églises parisiennes. On y vend
le buis qui vient de Fontainebleau, de Bondy et de Meaux ; et chacun
en achète une branche au. sortir de l'office. C'est un gage de
bonheur pour toute l'année.
VARIÉTÉ
Le Monument de Coquelin
La carrière d'un illustre comédien. - Comment
s'éveille une vocation. - Grand tartiste avant d'être grand
artiste. - Le « verger de Coquelin ».
On ne saurait reprocher à notre époque
de se montrer injuste ou ingrate envers les gens de théâtre.
Ceux qui émeuvent ou amusent la foule sont plus que jamais les
favoris de la fortune et de la renommée.
Au temps jadis, un préjugé, d'ailleurs absurde, jetait
le discrédit sur le métier d'acteur. Ce préjugé
est de ceux dont notre temps a fait justice. Le comédien tient
à présent sa large place dans la société.
On le fête, on le choie, on le décore ; on dresse même
son effigie en place publique. Sa gloire est l'égale de toutes
les autres gloires.
Talma a sa statue - il est vrai qu'il l'attendit plus de trois quarts
de siècle. Mais Coquelin aura moins attendu que Talma. Voilà
deux ans seulement qu'il est mort ; et bientôt deux monuments
seront élevés à sa mémoire, l'un à
Pont-aux-Dames, dans la maison de retraite des vieux comédiens
qu'il fonda, l'autre à Boulogne-sur-Mer, dans sa ville natale.
La postérité ne se montre pas toujours aussi prompte à
célébrer des mémoires glorieuses.
C'est le 25 janvier 1841 que Constant Coquelin naquit dans la vieille
et pittoresque cité boulonnaise. Au numéro 2 ter
de la rue de l'Ecu, aujourd'hui rue Victor-Hugo, s'élevait une
petite maison vieillotte qui datait de la fin. du XVIIIe siècle
: un rez-de-chaussée, un étage, un grenier. C'était
la maison de boulangerie-pâtisserie de Benoît-Joseph Coquelin,
que les vieux Boulonnais appelaient communément Béloni.
C'était là un « nom jeté » dont personne,
pas même celui qui le portait, n'eût pu dire l'origine.
Mais en ce temps-là, dans nos villes du Nord, presque tout le
monde avait son surnom ou son sobriquet.
Benoît-Joseph Coquelin était un fort gaillard aux larges
épaules, au teint clair, aux cheveux et aux favoris roux, mais
tellement roux que son fils cadet disait plaisamment qu'on criait «
Au feu ! » quand il passait dans la rue.
Aidé de sa femme, une Flamande solide et laborieuse, le boulanger-pâtissier
travaillait dur dans sa petite maison de la rue de l'Ecu... C'est qu'on
avait quatre enfants à élever ; trois garçons :
Constant, Gustave et Ernest, et une fille, Marie. Chaque matin, avant
l'aube, Coquelin père, le torse nu, le chef coiffé d'un
bonnet de coton blanc pointu comme un bonnet de kaiserlick, battait
sa pâte au pétrin ; sa femme. préparait les tartes,
les « craquelins » et les couques aux raisins dont la marmaille
boulonnaise était friande.
Dès qu'ils furent assez grands pour aider leurs parents, les
enfants firent leur apprentissage : les deux fils aînés
furent employés à la cuisson des tartes et des pains,
la fillette servit les clients à la boutique. Il n'est point
jusqu'au cadet Ernest - Nénesse comme l'appelait le voisinage
- qui ne mît la main à la pâte et ne fût chargé
de l'égaliser et de l'aplatir au moyen du rouleau, ou bien encore
de « border » et de « barrer » les tartelettes.
Bref, tout le monde travaillait dans la maison Coquelin.
Constant, le fils aîné, était devenu un habile pâtissier.
Il excellait dans la confection des tartes aux fruits et au «
papin », que les « matelotes », les meilleures pratiques
de la maison venaient commander à foison chaque fois qu'il. s'agissait
de célébrer le départ ou le retour des équipages
des bateaux de pêche boulonnais.
On se léchait les doigts des tartes de Constant ; et son frère
Cadet disait de lui plus tard qu'avant d'être un grand artiste,
il avait été un « grand tartiste ».
Les travaux du fournil, cependant, n'absorbaient pas toute l'activité
de Constant. Le garçon avait l'amour des chansons. Tout en pétrissant
et tout en enfournant, il chantait des refrains de Gustave Nadaud et
de Darcier. Avec ses économies, il achetait les chansons créées
à Paris par Berthelier et Levassor, dont le succès se
répandait en province, et il en régalait aux jours de
fête ses parents et ses amis. Il avait une voix juste, bien timbrée,
une physionomie mobile et le sens du comique.
Les gens qui connaissaient sa famille disaient qu'il avait de qui tenir.
Ils rappelaient le souvenir d'un de ses grands-oncles de Samer (ville
voisine de Boulogne, dont le père Coquelin était originaire)
qui, paraît-il, était doué du génie comique
le plus franc et le plus naturel. Ce Coquelin de Saurer exerçait
l'été la profession de peintre en bâtiments ; l'hiver,
il fabriquait des chandelles ; et, à l'atelier comme au chantier,
aussi bien que dans la rue et partout, il était, l'auteur et
l'acteur de scènes qui faisaient naître un rire inextinguible.
N'est-ce pas curieux, ce fait qu'un Coquelin précurseur ait,
en quelque sorte, annoncé les deux plus célèbres
acteurs comiques de ce temps ?...
Mais bientôt Constant Coquelin ne se contentait plus de chanter
des chansons. Il voulait jouer la comédie. D'ailleurs, il avait
débuté déjà : aux distributions des prix
de l'école du père Taverne et du collège de Boulogne
où il avait fait de rapides études, il s'était
distingué en jouant des rôles qui lui avaient valu un vrai
succès.
Encouragé par les bravos qui avaient accueilli son jeune talent,
Constant Coquelin avait réuni autour de lui un noyau de camarades
qui partageaient son goût pour le théâtre ; et la
petite troupe donnait, de temps à autre, dans une salle d'escrime
de la rue Dumont-de-Courset, de véritables représentations
auxquelles étaient conviées les familles.
On joua là, pour commencer, des vaudevilles en un acte de Scribe.
Et puis, on s'enhardit. Un soir, on osa s'attaquer à cinq actes
en vers de Ponsard : l'Honneur et l'Argent. Tous les rôles
étaient tenus par des amateurs, par des jeunes gens. Le souffleur,
inexpérimenté, ne lançait pas toujours à
temps les répliques. Et voilà qu'à un moment il
lui arriva de tourner deux feuillets à la fois. Ce fut le désarroi,
la confusion. Mais Coquelin était en scène : i! savait
la pièce entière par coeur. Avec le sang-froid d'un vieux
routier des planches, il donna les répliques, ranima les mémoires
affaiblies et remit sur pied ses camarades. Grâce à lui,
la pièce se termina sans encombre.
Le jeune pâtissier ne rêvait plus que gloire théâtrale.
« Même au pétrin, disait un des acteurs de sa jeune
troupe, il apprenait ses rôles, déclamait tout haut, gesticulait,
les mains encore couvertes de pâte... »
Il était l'âme de sa petite compagnie d'amateurs, tout
à tour, impresario, organisateur, régisseur et principal
interprète. « Chaque fois que j'allais le voir, dit encore
ce même camarade, je le trouvais occupé à débiter
des vers, à lancer des tirades, à chercher des effets
scéniques... »
Cet amour du théâtre n'allait pas sans quelque préjudice
pour la pâtisserie. Cadet rappelant il y a quelques années
ces souvenirs de jeunesse disait
« J'ai vu plus d'une fournée brûlée par la
faute de Coquelin, très occupé, pendant la cuisson, à
déclamer des rôles ou à lire des comédies.
Ces jours-là mon père s'emportait ferme et molestait violemment
le jeune néophyte de l'art dramatique d'avoir oublié la
fournée. Le démon du théâtre, qui ravageait
déjà l'Aîné, a coûté un nombre
considérable de brioches et de tartes à la maison Coquelin.
»
Ainsi la vocation naissait. Un incident proche allait lui donner l'occasion
de s'affirmer, énergique et triomphante. J'ai connu, il y a quelque
vingt-cinq ans, à Valenciennes, un vieil acteur de soixante-seize
ans, nommé Sandre, qui, au théâtre de cette ville,
achevait sa carrière en jouant les pères nobles dans les
drames du répertoire. Cet homme était un vieil enfant
de la balle. Fils, frère et père d'acteurs et d'actrices,
il demeurait seul d'une longue lignée et d'une nombreuse famille
de comédiens. Et, le soir, au café du théâtre,
devant une chope de bière mousseuse, le père Sandre me
contait ses souvenirs.
Au temps de sa splendeur, vers 1859, il avait dirigé une trouve
composée presque tout entière des membres de sa famille
et donné, pendant plusieurs saisons, des représentations
à Boulogne-sur-Mer.
Or, un jour, à la suite d'un naufrage qui mettait en deuil plusieurs
familles de pêcheurs, les amis de Coquelin vinrent demander à
Sandre de donner dans son théâtre, une soirée au
profit des sinistrés. Le jeune pâtissier de la rue de l'Ecu
devait jouer un des rôles de son répertoire, encadré
par les professionnels de la troupe. Coquelin s'y montra plein de verve
et soutint vaillamment la comparaison avec les acteurs de métier.
Ce fut un vrai triomphe. Sandre, sollicité de donner son avis
sur le jeune amateur, déclara qu'il y avait en lui « de
l'étoffe, beaucoup d'étoffe ». Or, le directeur
de la troupe théâtrale avait l'estime du public boulonnais.
On lui reconnaissait du talent ; on l'applaudissait. S'il disait qu'il
y avait en Coquelin de l'étoffe, c'est qu'il y en avait, en effet.
Depuis longtemps le jeune homme suppliait ses parents de le laisser
partir à Paris. Ils hésitaient, reculaient. L'opinion
de Sandre leva leurs derniers scrupules et fit taire leurs craintes.
- Et voilà, me disait le vieil acteur en vidant sa chope, voilà
comment j'ai peut-être, d'un mot, décidé de la carrière
du plus grand comédien de ce temps-ci...
On sait combien brillante fut cette carrière. Élève
de Régnier, au Conservatoire, Constant Coquelin en sort en 1860,
pour entrer à la Comédie-Française où, tout
de suite, il conquiert la faveur du public. Il n'a pas vingt ans. Quatre
ans plus tard, il est sociétaire.
Il demeura chez Molière vingt-six ans. Puis, ayant conquis Paris,
il voulut conquérir le monde. Le 6 décembre 1886, il quittait
la Comédie et commençait cette série de tournées
lointaines si profitables à l'influence du génie français
chez les peuples étrangers.
Près de trois années, il parcourut l'Europe et l'Amérique,
puis revenu à Paris, il rentra à la Comédie-Française
comme simple pensionnaire, cette fois, pour y créer
le Thermidor, de Sardou, de tumultueuse mémoire.
Mais la nostalgie du voyage le tenait. En 1892, il quitte de nouveau
la Maison, définitivement, cette fois, et, pendant trois ans
encore, il court le monde.
En 1895, le voilà de retour. Il joue d'abord à la Renaissance,
auprès de sa camarade Sarah-Bernhardt ; enfin, il a son théâtre,
la Porte-Saint-Martin et c'est là qu'il crée, au mois
de décembre 1897, Cyrano de Bergerac, cet extraordinaire
Cyrano qui semble fait pour lui, pour l'épanouissement de sa
verve, pour la puissance et la variété de son tempérament,
tour à tour comique ou dramatique.
C'est l'apogée de sa carrière. Il joua quatre cents fois
de suite ce rôle écrasant qu'il porta ensuite à
travers le monde.
En 1900, il joue de nouveau auprès de Sarah-Bernbardt, et les
deux célèbres artistes créent l'Aiglon..
Puis il retourne à la Porte-Saint-Martin. Et il attend Chantecler..
Chantecler qui doit être le couronnement de sa carrière.
Mais Chantecler se fait trop attendre. Et Coquelin meurt avant
d'avoir pu interpréter le rôle du Coq dans la pièce
fameuse de M. Rostand.
Telle est, rapidement résumée, cette carrière abondante
en triomphes. Elle suffit à justifier par le talent de l'artiste,
par ses innombrables succès, par l'heureuse influence que ses
tournées eurent pour la diffusion du génie français
à l'étranger, l'hommage qui va être rendu à
la mémoire de Coquelin. Mais cet hommage s'explique et s'impose
encore pour une autre raison.
Chez Coquelin, le grand artiste se doubla d'un grand bienfaiteur. Dans
l'éclat de sa merveilleuse fortune, l'illustre comédien
songeait aux misères de son état. Son rêve était
de donner aux vieux acteurs sans ressources un abri pour leurs derniers
jours et d'assurer le repos à toutes les cigales imprévoyantes
que la carrière théâtrale n'enrichit point.
Il eut le bonheur de voir ce rêve accompli avant de mourir.
A Pont-aux-Dames, près de Couilly-SaintGermain, sur la route
de Meaux à Coulommiers, il trouva, dans un site charmant, au
bord de la jolie rivière du Morin, une grande maison entourée
d'un superbe parc, dépendances d'une ancienne abbaye qu'avait
habitée Mme Du Barry, après la mort de Louis XV. Il acheta
le tout, au nom de l'Association des Artistes dramatiques, fit aménager
l'ancien château, élever de nouveaux bâtiments clairs
et gais, planter verger et potager ; et, c'est là que, depuis
six ans bientôt, les comédiens vieillis trouvent un asile
pour leurs derniers jours.
Le jour de l'inauguration, M. Edmond Rostand, imitant une célèbre
ballade de Banville, célébrait ce « verger de Coquelin
» en des vers qui valent d'être reproduits ici :
Ah ! la treille au mouvant feston
N'est plus un décor adventice !
Le pâté n'est plus en carton
Qu'il faut que Gringoire engloutisse !
Le malheur signe un armistice ;
Léandre devient châtelain ;
Scapin dort ; Buridan ratisse,
C'est le verger de Coquelin.
Don César porte un bon veston ;
Harpagon guéri de son vice,
Redemande du miroton,
Agnès rêve, un peu moins novice ;
Perdican pêche l'écrevisse ;
Quand Argon fait drelin, drelin,
Vite on accourt à son service...
C'est le verger de Coquelin
Mais Pont-aux-Daines n'est plus seulement le
« verger de Coquelin » c'est aujourd'hui son tombeau. Le
grand comédien dort son dernier sommeil au milieu de ces vieux
camarades dont il a tant contribué à assurer le repos.
Et c'est là que s'élève le monument à sa
mémoire, juste hommage au grand acteur, juste tribut de reconnaissance
au grand bienfaiteur.
Ernest LAUT