LES OEUFS DE PAQUES

Nous avons consacré une partie de notre
« Variété » sur les traditions de la semaine
sainte à l'histoire des origines de cette antique coutume des
oeufs de Pâques.
Elle est de celles que les générations se sont transmises
pieusement et fidèlement à travers les âges et qui
ont résisté à toutes les révolutions.
Elle est une occasion de réjouissances dans les familles, une
source d'émotions pour les parents et les grands-parents, une
source de joie pour les enfants. Puisse-t-elle vivre éternellement
dans nos traditions familiales, et demeurer sacrée aux Français
de l'avenir comme elle le fut à ceux du passé ! ...
VARIÉTÉ
LES TRADITIONS DE LA SEMAINE SAINTE
Autrefois et aujourd'hui. - Processions
de Séville. - Les « pasos ». - Une légende
bressane. - Les oeufs de Pâques viennent du Maroc.
Les traditions de la semaine sainte vont s'effaçant
d'année en année et ne subsistent plus guère aujourd'hui
que dans les pays de foi profonde comme l'Espagne.
C'est là seulement qu'on peut voir à présent ces
processions pittoresques, ces manifestations émouvantes et tumultueuses
de la piété populaire, disparues de chez nous depuis tant
d'années.
Chacun sait que, de toutes les villes d'Espagne, Séville. est
la cité par excellence pour les cortèges religieux de
la semaine Sainte. Ces fêtes sont mêmes devenues un attrait
pour les curieux de tous les pays. On va voir à Séville
les processions du vendredi saint connue on va à Nice voir le
carnaval... Singulière époque que celle où les
manifestations de la foi ne sont plus qu'un spectacle destiné
à attirer la foule des étrangers !
Les processions de Séville ont été de tout temps
organisées par les cofradias, les confréries
religieuses qui sont fort anciennes. On en cite. qui n'ont pas moins
de six siècles d'existence. Ces confréries sont composées
des personnages les plus notables de la ville.
Jadis, dans leurs cortèges, le profane se mêlait souvent
au sacré. C'est ainsi qu'on voyait pêle-mêle, dans
la même procession, les types, représentatifs des légendes
populaires défiler auprès du clergé et des groupes
de la Passion.
Il n'y a guère plus d'une centaine d'années, aucune procession
n'avait lieu à Séville, soit à la Fête-Dieu,
soit durant la semaine sainte sans qu'y parût la Tarasca...
Eh oui ! la Tarasque, tout comme à Tarascon. Cette tarasca avait
la figure d'un serpent à sept têtes, qui s'agitait, sifflait
et dardait; furieusement contre la foule ses sept langues de feu.
Ce serpent, il est vrai, représentait un symbole dans la tradition
religieuse. Il figurait les sept péchés mortels et en
général tous les vices fuyant devant le saint sacrement
qui clôturait le cortège.
On voyait encore, dans la .procession, maints autres éléments
profanes : un char sur lequel des figures de femmes articulées
et actionnées par des hommes dissimulés sous la charpente,
dansaient toutes les danses de la péninsule : voluptueux fandangos,
jotas ardentes, boléros sémillants, tzortzicos bizarres,
aux acclamations de la plèbe qui riait, applaudissait ou huait
selon que le ballet était ou non de son goût.
Là encore se dissimulait un symbole. Ces femmes, à côté
du serpent, c'était, à côté du péché
hideux, le doux péché aux séductions irrésistibles,
la décevante illusion qui tente les hommes.
Et puis venaient encore dans la procession espagnole, des nains, des
géants, comme dans nos vieux cortèges des villes flamandes,
des types personnifiant le peuple, le padre pando (le père
Guenille), la madre papa-huevos ( la mère Mange-OEufs),
suivis de leur bruyante famille, demi-nue, los pandillos (
les déguenillés). C'étaient sept à huit
figures aux têtes énormes, si énormes que les hommes
chargés de remplit ces rôles ne pouvaient regarder autour
d'eux pour se conduire que par la bouche de leurs masques.
Tout autour de ce groupe papillonnaient des jeunes gens vêtus
en pages et armés de grands bâtons au bout desquels se
balançaient des vessies gonflées de vent. Et ces masques
frappaient impitoyablement les badauds qui, le cou tendu, regardaient
le cortège et s'en approchaient avec une trop indiscrète
curiosité.
Venaient ensuite les corporations de la ville avec leurs bannières
blanches, noires, vertes, jaunes, rouges, bariolées. Et après
les corporations, l'archiconfrérie du très saint sacrement
avec sa croix et son étendard.
Les membres de cette confrérie se comptaient par milliers ; tous
portaient des cierges rouges à large mèche enflammée.
Les innombrables communautés de la ville suivaient : capucins,
moines mendiants chaussés et déchaussés, augustins,
minimes de saint François de Paule, carmélites, religieux
de saint François d'Assise, religieux de l'Observance, franciscains,
récollets. Les moines avaient le pas sur les paroisses qui, à
leur tour, s'avançaient avec leurs vingt-cinq croix d'argent,
parmi lesquelles étincelait comme un soleil la croix d'or de
la cathédrale, qu'élevait bien haut, au-dessus de toutes
les autres, un dignitaire du chapitre métropolitain.
Et c'était enfin l'interminable défilé des reliques,
châsses, vases sacrés, calices portés par les chapelains
des paroisses, et précédant l'illustrissime archevêque
de Séville, assis sur son siège épiscopal que six
pages portaient.
Telle était jadis l'ordonnance d'une procession à Séville.
Les processions d'aujourd'hui sont moins variées, mais non moins
riches et pittoresques. L'élément profane en a été
chassé avec raison ; mais les cortèges du vendredi saint
à Séville ont gardé ce caractère de réalisme
qui fut de tout temps le propre des processions espagnoles et constitue
l'originalité de ces spectacles pieux.
Précédée de fifres, de tambours, de musiciens vêtus
de blanches tuniques, voici la cohorte des soldats romains, la «
senturia romana » qui s`avance. Ils sont coiffés de casques,
vêtus de manteaux écarlates, armés de piques.
De temps à autre, comme font les suisses sur les dalles de nos
églises, ils frappent le pavé du manche de leur arme,
scandant ainsi leur marche avec un ensemble impressionnant.
Derrière eux viennent les pasos.
Les pasos sont de larges plates-formes sur lesquelles sont groupées
des statues dont l'ensemble forme la représentation d'une scène
de la Passion. Ces statues, toujours en bois, sont quelquefois peintes
ou dorées - ce sont les plus anciennes - mais plus souvent affublées
de vrais cheveux et habillées de véritables vêtements.
Pour chacune d'elles il y a des couleurs et des attitudes convenues
et arrêtées de temps immémorial. La Vierge est vêtue
de bleu et de blanc ; Judas, dont la barbe est teinte en rouge ardent.,
porte une robe jaune comme la cagoule dont on revêt, en Espagne,
les condamnés.
Les pasos anciens, qui ne figurent plus guère dans les
processions espagnoles, sont, en général, d'admirables
morceaux de sculpture. Les plus beaux datent du seizième siècle.
Ils sont marqués de ce naturalisme violent que l'Espagne aimait
à cette époque, et sont l'oeuvre des plus illustres artistes
du temps.
Aujourd'hui, les pasos ne sont plus constitués que de
figures habillées de véritables draperies ; la statue
n'est qu'une poupée dont seuls les mains, les pieds et la tête
sont sculptés. C'est pourquoi le paso n'est plus une
oeuvre d'art.
Ces figures grandeur nature, habillées d'étoffes aux tonalités
violentes n'en forment pas moins des groupes singulièrement impressionnants
: c'est la flagellation, c'est Jésus portant sa croix, c'est
la descente de croix avec le groupe des saintes femmes agenouillées...
Et ces énormes plateaux, sur lesquels sont évoquées
toutes les phases du grand drame de la Passion, défilent par
la ville, portés par des hommes qui, dissimulés sous la
charpente, vont à pas lents et lourds, écrasés
sous la charge qui pèse sur leurs épaules.
Et partout, sur les flancs de la procession, autour des estrades mobiles,
partout, c'est le défilé des pénitents, des pénitentes,
le visage dissimulé sous la cagoule, qui vont pieds nus sur le
cailloutis des rues, en portant sur la hanche le lourd cierge de cire
et en chantant les saetas, les complaintes dont la poésie
naïve célèbre le mystère de la Passion
Combien sont loin de nous ces manifestations d'un mysticisme ingénu
et violent !
Pourtant, dans certaines de nos vieilles villes méridionales
ces processions de pénitents le soir du vendredi saint se sont
perpétuées. Il en est de même en Corse. A Bonifacio,
notamment, il existe une confrérie de pénitents qui, le
vendredi saint, porte par la ville une bière en chêne dans
laquelle est étendue une image du Christ. Ce soir-là,
tous les réverbères sont éteints, mais toutes les
fenêtres s'allument. Chacun met sa lampe sur sa croisée.
Et la procession se déroule par la ville, flanquée de
pénitents blancs qui portent des lanternes et des cierges.
C'est dans ces mêmes pays de tradition espagnole ou italienne
que survivent encore quelques coutumes du samedi saint.
Après les tristesses de la veille, c'est la joie, la joie bruyante
qui éclate ce jour-là. On enterre le carême et l'on
venge Jésus de la trahison de Judas. En maintes villes et bourgades
d'Espagne, le traître est figuré par un mannequin bourré
de paille que l'on brûle après l'avoir copieusement fusillé.
C'est une pétarade ininterrompue.
Mais cette tradition-là est particulière à l'Espagne
et à certaines contrées d'Italie. Je ne crois pas qu'elle
existe dans aucune ville de France.
Chez nous, de toutes les traditions de la semaine sainte, une seule
a subsisté, celle des oeufs de Pâques. Quelle en est l'origine
?
Les savants vous diront que l'usage d'échanger des oeufs le jour
de Pâques remonte aux premiers temps du christianisme. Ils voient
dans l'oeuf, à cause du phénomène de l'éclosion,
un symbole de la résurrection du Christ. De là vint, disent-ils,
la coutume de porter au temple et de faire bénir par les prêtres
des neufs que l'on distribuait ensuite à sa famille et à
ses amis.
Or, il est vrai que cette tradition existe chez tous les peuples des
différentes communions chrétiennes.
On la retrouve en France, dans les siècles lointains. Au moyen
âge, elle est pour les clercs des universités, l'occasion
de fêtes spéciales ; et le jour de Pâques, la jeunesse
savante se forme en cortège pour aller de maison en maison quêter
les oeufs par les rues.
Plus tard, l'usage se répand, parmi la noblesse, d'échanger
des oeufs qui sont de véritables joyaux. Le roi en distribue
de pleines corbeilles à ses courtisans ; et l'on assure que Boucher
adorna de ses compositions libertines des oeufs de Pâques, destinés
à Mme Victoire, fille de Louis XV.
Mais l'échange des oeufs de Pâques ne serait pas seulement
une coutume européenne. Les Chinois, - qui semblent avoir tout
connu et tout inventé la pratiquent, dit-on, de temps immémorial
et s'offrent chaque année des oeufs au début du printemps.
Malgré l'avis des savants traditionalistes qui font remonter
si haut la coutume des oeufs de Pâques, il est maintes légendes
qui lui assignent une origine moins lointaine. Laissez-moi vous rapporter
entre autres cette jolie légende populaire, savoureuse et sentimentale
à souhait :
C'est une histoire que l'on conte encore au pays bressan.
Il était d'usage, jadis, de fêter le lundi de Pâques
par une série de réjouissances qui se déroulaient
dans la plaine de Bourg. Là, sur un lit de sable, une centaine
d'oeufs étaient éparpillés. Les filles s'en venaient
avec leurs amoureux et chaque couple, se tenant par la main, devait
exécuter certaine danse du pays.
Ceux qui achevaient la danse sans avoir cassé d'oeufs étaient
fiancés de ce fait. Rien - pas même la volonté de
leurs parents - ne pouvait empêcher leur union.
Or, il advînt qu'un lundi de Pâques, noble dame Marguerite
d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, se rendant à quelque pèlerinage,
traversa le pays de Bresse. La princesse était jeune et jolie,
elle s'intéressa aux ébats de la jeunesse bressanne et
s'attarda à regarder les danseurs.
Mais voici que tout à coup apparut, en tête d'un cortège
somptueux, un jeune et élégant seigneur qui n'était
autre que le duc de Savoie, Philibert le Beau.
Le duc, surpris et charmé par la présence de la princesse,
mit pied à terre et fléchit le genou devant elle ; puis,
comme la fête se poursuivait avec plus d'entrain, les deux jeunes
souverains s'avisèrent de s'y mêler à leur tour.
- Je veux danser aussi, dit Marguerite.
Philibert lui offrit la main, et le couple princier commença
d'évoluer à travers les veufs, dispersés, au rythme
sautillant des rebecs et des flageolets.
L'amour, dit-on, guidait leurs pas, car ils achevèrent la danse
sans avoir touché du bout du pied les coquilles fragiles.
Et le peuple criait merveille.
Philibert n'avait pas lâché la main de sa danseuse.
- Vous connaissez la coutume de Bresse, lui dit-il... Voulez-vous vous
y conformer ?
Et Marguerite, baissant les yeux, répondit :
- Je le veux.
C'est ainsi. que se firent leurs fiançailles.
Un an plus tard, le jour de Pâques, ils s'épousèrent
; et, chaque année, en souvenir de leur mariage, ils gardèrent
l'habitude de distribuer autour d'eux des oeufs imités en matières
précieuses, rappelant ainsi leur rencontre dans la plaine de
Bourg et leur union fortunée.
De là vient que furent nommés « oeufs de Pâques
» les cadeaux des heureux époux.
Et maintenant, vous plaît il de savait pour terminer d'où
viennent en grande partie nos oeufs de Pâques, nos oeufs populaires,
les traditionnels « oeufs rouges » ?
Ils viennent du Maroc, oui, du Maroc...
Vous savez qu'outre la consommation constante des oeufs durs qui se
fait tout le long de l'année, il s'en absorbe des quantités
anormales au temps de Pâques.
Or, la province et la banlieue ne suffisent pas à approvisionner
Paris à cette époque : c'est le Maroc qui fait l'appoint.
Chaque année, il arrive des ports marocains des cargaisons énormes
d'oeufs, d'ailleurs en excellent état, qui sont mis aussitôt
à cuire dans l'eau territoriale.
Jadis, une seule maison à Paris, rue Pierre-au-lard, avait la
spécialité de cuire tous les oeufs rouges : il y avait
là trois énormes chaudières sans cesse en ébullition,
et dans chacune huit cents à mille oeufs étaient plongés
à la fois. Aujourd'hui, de nombreuses maisons font elles-mêmes
cette cuisson.
Espérons que les événements qui agitent en ce moment
le royaume de Moulay Hafid n'auront point d'influence fâcheuse
sur cette exportation et que nous ne serons pas privés de nos
oeufs de Pâques, de nos traditionnels oeufs rouges qui font la
joie des petits.
Ernest LAUT.
Le Petit Journal illustré
du 16 Avril 1911