SCÈNE DE LYNCHAGE AUX ÉTATS -UNIS


Un nègre fusillé sur une scène de théâtre

En dépit des efforts des autorités américaines, contre les nègres sont toujours très fréquentes aux Etats-Unis. En voici une accomplie singulier. A Livemore ( Kentucky ), un nègre inculpé de l'assassina d'un blanc, a été entraîné par la foule jusqu'à la salle de l'Opéra et lié à un poteau sur la scène.
Des gens placés dans la salle ont alors tiré des coups de feu sur le nègre et l'ont tué.

VARIÉTÉ
La Foire aux vanités
Scandales de décorations. - Anabia et l' « Étoile Notre-Dame ». - Quelques ordres créés par des aventuriers. - Jules Gros et l' « Étoile de Counani ». - Souvenir de l'affaire Wilson. - Ce que pensait le grand Carnot de l'abus des rubans.

Nous venons d'avoir notre petit scandale de décorations : ce n'est pas le premier : ce ne sera pas le dernier. Il y a eu et il y aura de tout temps des psychologues sans scrupules pour exploiter la vanité humaine, laquelle est, comme chacun sait, éternelle et insondable.
Nous sommes un peuple ami du ruban. Nous en avons de toutes sortes et de toutes les couleurs. Savez-vous que le gouvernement français n'a pas moins de quarante et une décorations et médailles à sa disposition ? Il autorise, en outre, le port de deux cent quinze ordres conférés par des gouvernements étrangers. Voilà donc plus de deux cent cinquante distinctions dont peuvent se parer les Français ; et Dieu sait si les pouvoirs publics se montrent généreux à l'excès dans l'octroi de quelques-unes de ces croix, palmes et médiales !
Eh bien, il paraît que cela n'est pas suffisant pour contenter toutes les ambitions, puisqu'il se trouve encore des escrocs pour vendre de faux brevets ou des croix de fantaisie, et des gogos pour les acheter.
Les petits scandales de décorations ne datent pas d'aujourd'hui, disais-je plus haut : savez-vous, qu'il s'en produisit un sous Louis XIV, et que le Grand Roi lui-même fut victime des escrocs qui avaient imaginé l'aventure ?
On apprit un beau jour à la Cour qu'un roi nègre, nommé Anabia, et dont le royaume se trouvait en Afrique, par là-bas devers le Sénégal, avait fait sa soumission et devait arriver prochainement à Paris.
Le royaume en question s'appelait, disait-on, l'Eiszinie. Vous le chercheriez vainement sur la carte d'Afrique : c'était un royaume illusoire. Pourtant Anabia existait. Il arriva, en effet, à Paris, accompagné de quelques voyageurs français qui l'avaient convoyé depuis son départ pour la France. C'était un grand gaillard de Ouolof, à moins que ce ne fût un Peuhl, qui bredouillait quelques mots de français et répondait; aux gens qui l'acclamaient en montrant dans un large rire les plus belles dents du monde.
Le roi Anabia eut autant de succès qu'en avait eu quelques années auparavant a éléphant envoyé par le roi de Siam. Je dirai même qu'il en eut plus, car le roi Anabia avait sur l'éléphant un avantage : il arrivait les poches pleines de décorations. Or, rien n'est tel en France pour se concilier les sympathies et les admirations.
L'ordre royal d'Eiszinie s'appelait l' « Étoile Notre-Dame » ; le bijou en était joli. Tout le monde voulut l'avoir. Louis XIV en avait autorisé le port. Anabia et ses cornacs en distribuèrent, contre finances ou cadeaux, bien entendu, des centaines. Et puis, quand ils eurent épuisé la matière décorante, ils disparurent et s'en retournèrent en Afrique.
On apprit alors que l'Eiszinie n'existait pas, qu'Anabia n'était qu'un farceur et ses compagnons des escrocs qui n'avaient imaginé toute cette histoire que pour tirer, en cadeaux et frais de chancellerie, le bel argent des naïfs. Et ceux-ci, fort marris de l'aventure, n'eurent d'autre ressource que de mettre leur « Étoile Notre-Dame » au rancart et de se terrer en leurs logis pour ne pas entendre l'éclat de rire qui secoua Paris à cette révélation.

***
On a remarqué que tous les aventuriers qui, de leur propre autorité, se proclamèrent rois de quelque contrée lointaine ou simplement fantaisiste, eurent pour premier soin de créer un ordre de chevalerie ou une décoration.
Citons-en quelques exemples
En l'an 1736, un gentilhomme lorrain, Théodore-Antoine de Neuhoff se proclamé empereur de Corse sous le nom de Théodore Ier, et tout de suite, il créé un ordre de chevalerie, l' « Ordre de la Délivrance ». Les chevaliers de cet ordre portaient l'habit bleu de ciel. La croix, attachée à un ruban vert et enchâssée dans une étoile émaillée en or, représentait la Justice tenant une balance sous laquelle se trouvait un triangle contenant les armes du roi.
Point important : chaque titulaire payait un droit de chancellerie de mille écus. En dépit de cette contribution fort élevée, Théodore Ier, en moins de deux mois trouva deux cents chevaliers bénévoles.
Malheureusement pour l'existence de l'ordre, l' « empereur » fut bientôt chassé de son empire par des Génois ; et, abandonné par ces sujets, il s'en alla mourir à Londres dans un état voisin de la misère.
La fin du siècle dernier vit naître quelques-unes de ces décorations bizarres créées par divers chercheurs d'aventures, fondateurs de royaumes ou de républiques imaginaires.
Tel l'ordre royal du pays des Sédangs, fondé par Charles-Marie de Mayrena, ancien sous-officier de spahis qui, en 1888, se proclama roi de ce pays, sous le nom de Marie Ier.
Plus d'un vieux Parisien doit se rappeler cet aventurier qui, au moment de l'exposition de 1889, quitta son « royaume » des rives du Mékong pour venir en France d'abord, puis en Belgique, où il fit un large commerce des brevets de son ordre. Il en vendit beaucoup, dit-on, et lança également à la même époque des actions pour l'exploitation des mines d'or situées dans ses Etats.
Avec le produit de ces petits négoces il acheta des armes, frêta un bateau pour retourner dans son royaume. Mais les Anglais de Singapour mirent l'embargo sur son bâtiment, et Marie Ier s'en fut mourir de la morsure d'un reptile dans une petite île de l'archipel malais...
Son ordre royal mourut avec lui.
Qui ne se souvient également de la fameuse république de Counani et de son non moins fameux président le nommé Jules Gros.
Jules Gros, à vrai dire, s'il fut le plus connu des présidents de la République counanienne, ne fut pas le premier. M. de Villiers du Terrage, dans son intéressant ouvrage sur « les Rois sans couronne », rapporte qu'en 1874 un Français du nom de Prosper Chaton, découvrant sur la carte, entre la Guyane française et le Brésil, un territoire sans maître, s'écria: « Ce pays n'est à personne, donc, il est à moi. »
Et le dit Chaton se proclama président de la République de Counani.
Malheureusement, le président était joueur. Un soir de guigne, il joua ses États et les perdit. Le gagnant, M. Paul Cartier, négligea de tirer le moindre avantage de l'honneur que lui avait valu sa chance.
Counani n'avait donc plus de président lorsqu'en 1888 quelques habitants du pays contesté qui connaissaient M. Jules Gros lui proposèrent d'accepter la présidence de la République qu'ils voulaient créer.
M. Jules Gros accepta. Il était publiciste et conseiller municipal de Vanves. C'étaient là, évidemment des fonctions qui le désignaient au choix des Counaniens.
Il prit son rôle au sérieux et tout d'abord fonda l'ordre de l' « Étoile de Counani » ( une croix à quatre branches portant en exergue les mots : Justice et Liberté).
Cela fait, il partit pour le pays où l'appelaient les volontés populaires. Mais à George-Town (Guyane anglaise) où il avait relâché, les autorités, abusant de sa confiance, l'embarquèrent sur un navire qui, au lieu d'aller à Counani, se rendait à Londres sans faire escale. De sorte que le pauvre président ne vit même pas le pays dont il devait diriger les destinées.
Cela ne l'empêcha pas de distribuer à ses amis l' « Étoile de Counani. Et je serais fort surpris si, en cherchant bien, on ne trouvait pas encore, aujourd'hui entre Vanves et Montmartre quelques titulaires de l'ordre fondé par le président Jules Gros.
Encore un ordre à jamais disparu : celui de la « Croix de la Trinidad », fondé par le baron Harden Hickey, d'abord homme de lettres, fondateur du Triboulet et plus tard prince de la Trinidad sous le nom de James Ier.
La « Croix de la Trinidad » avait été créée pour récompenser les lettres, les arts, les sciences, l'industrie, les vertus humanitaires et le dévouement à la maison du prince... et aussi, probablement pour procurer à celui-ci quelques ressources.
Or, il faut croire qu'elle ne remplit pas ce dernier but, car le malheureux prince n'eut même jamais les moyens de se rendre dans ses États et mourut au Texas sans avoir régné.
Point n'est besoin, au surplus, de fonder des royaumes ou des républiques pour créer des décorations. C'est ainsi que les princes de Lusignan qui fondèrent l' « Ordre de Mélusine » dont le fameux Daulby, héros, d'un procès récent, fut le grand-maître, étaient des princes sans principauté.
Quant au fameux prince de Vitanval, créateur de l'ordre des « Avocats de Saint-Pierre » ou palmes académiques du Saint-Siège, et de l'ordre des « Chevaliers de Saint-Léon », c'était un vulgaire escroc qui s'appelait tout bonnement Laforge.
Valensi, Clementi et tutti quanti n'ont rien inventé. Mais il faut avouer qu'ils avaient un joli choix de marchandises. Aux amateurs de ruban rouge, ces messieurs offraient l'ordre mirobolant du Croissant rouge du Maroc. Pour les personnes plus modestes qui se contentaient d'une contre-façon des palmes académiques ils tenaient le ruban de la Ligue humanitaire nationale ou de la Fédération de l'encouragement à l'École laïque. Ils en avaient pour tout les goûts.
Et, pour ceux qui voulaient des ordres reconnus, ils avaient encore, moyennant finances, de faux brevets de décorations authentiques, Ces marchands d'illusion tenaient boutique complète.
Et ils avaient une clientèle. Les vendeurs de vanité en ont toujours. C'est une denrée pour laquelle il n'est point de morte-saison.
Il est vrai que les vendeurs de décorations sont en général d'habiles gens qui savent ménager les scrupules de leurs clients et leur tirer l'argent en leur laissant quelque illusion. Rappelez-vous, dans l'affaire Wilson, le fameux du Breuil. Ce fut, en ce genre, un rabatteur génial.
Il avait découvert un bon type de gogo un certain Crespin de la Jeannière, inventeur - inventeur de quoi ?... on n'a jamais su et il lui avait dit un beau jour :
- Comment donc se fait-il qu'un homme de votre valeur ne soit pas décoré ?.. .
- Mais, avait répondu l'inventeur, je ne sais pas, je n'ai pas les titres, probablement.
- Vous ?.. Pas les titres... Allons donc ! Vous avez mérité la croix dix fois pour une.
Et du Breuil n'en avait pas dit plus long. Il avait éveillé chez son homme l'esprit de vanité. Cela lui suffisait. Il savait bien que l'idée germerait toute seule.
En effet, peu après, Crespin de la Jeannière lui parlait le premier de la décoration. Et du Breuil demandait quinze mille francs.
Quinze mille francs !... Le client renâclait.
- Voyons, voyons, s'écriait du Breuil, vous n'allez pas lésiner. Faites grand que diable !... Ne soyez pas Crespin, soyez de la Jeannière.
- Mais, répliquait l'autre, une croix achetée...
- Une croix achetée ?... s'écriait du Breuil indigné. Mais pour qu'on l'achetât, il faudrait qu'elle pût être vendue ! Apprenez, monsieur, que la croix ne se vend pas.... Seulement, avec de l'argent, on peut l'obtenir !..
Sarcey, qui commenta, ce mot épique, disait que Labiche n'aurait pas trouvé mieux. Certes, et c'est là le génie de ces vendeurs de vanité, ils savent flatter les petites susceptibilités du client, ils savent le convaincre de la correction de leurs actes, le persuader que rien n'est plus naturel que de payer, et que ses mérites n'en sont en rien diminués.
Ce n'est pas une mince besogne que d'exploiter sans la blesser la vanité des gens. Ils y réussissent. Un témoin du procès Wilson auquel le président disait : « Mais vous saviez bien pourtant que la croix ne se vend pas », répondait : « Oui, monsieur le président, je le savais, mais je trouvais tout naturel que l'on payât les peines de ceux qui s'entremettent pour vous la faire obtenir ».
Et c'est d'un tel sentiment que profitent aujourd'hui tant d'escrocs.

***
Car il faut bien constater que si la foire aux vanités exista de tout temps, jamais elle n'eut tant de boutiques clandestines qu'en ce temps-ci, et jamais non plus on n'y vit tant de chalands.
En dépit du formidable abus qu'on fait aujourd'hui des décorations officielles, malgré l'accroissement considérable du nombre des décorés et la fréquence des promotions, il se trouve encore une foule d'amateurs qui, ne pouvant obtenir des distinctions officielles, n' hésitent pas à payer pour s'offrir des rubans apocryphes.
Cette soif de décorations qui se satisfait par tous les moyens n'est pas des plus honorables pour les moeurs de ce temps-ci. L'État en est le premier responsable par l'abus inconsidéré qu'il a fait du ruban, et surtout par la façon dont les distinctions, naguère les plus respectables et les plus justement enviées, ont été trop souvent décernées.
Que ne rappelle-t-on aux parlementaires qui sollicitent les décorations pour leurs amis et aux ministres qui les leur accordent, ces paroles du grand Carnot :
« Sans doute, c'est un grand avantage pour une nation de pouvoir payer avec une branche de chêne ou de laurier, avec des croix ou des rubans, les plus importante services qu'on puisse lui rendre : mais si ces distinctions deviennent le prix de la coterie, de l'espionnage, de services plus honteux encore, de quelle utilité pourront-elles être bientôt pour cette nation ? Qui voudra se dévouer aux plus pénibles travaux, aux plus dures privations pour les obtenir ? Qui ira les chercher dans les camps si on peut les ramasser dans une antichambre ?
» Cependant, lorsque ces décorations sont devenues à ce point communes et triviales, que ce n'est plus même aux yeux du vulgaire un honneur de les avoir, mais seulement un déshonneur de ne les avoir pas, ceux qui les méprisent le plus se trouvent obligée souvent de les postuler humblement, d'intriguer pour les obtenir ; et c'est ainsi que les honneurs factices finissent par tuer le véritable honneur, par produire l'avilissement et la démoralisation, lorsqu'ils devaient élever et épurer les âmes ; ils substituent la vanité à la grandeur ; la Patrie n'est plus rien au milieu de ces hochets : il n'y a plus d'aliment pour l'émulation et les siècles s'écoulent sans qu'il reste aucun souvenir de ces innombrables puérilités..».
C'est là en effet, ce qui se passe aujourd'hui. A lire ces lignes écrites par le plus grand et le plus intègre des républicains d'autrefois, il semble que Carnot ait eu la prévision des abus actuels et qu'il ait voulu flétrir par avarice les agissements des faux démocrates d'aujourd'hui qui sont en train, par l'excès des honneurs factices, de tuer, en effet le véritable honneur.
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 7 Mai 1911