CORRIDA TRAGIQUE A TOULON

Un banderillero est blessé et enlevé
sur les cornes du taureau.
Oui c'est dans une ville de France, à
Toulon, qu'on voit se dérouler ce jeux sanglants ! ...
Le banderillero auquel arriva cette tragique aventure fait partie d'un
quadrille espagnol qui donne des corridas dans cette ville. Grièvement
blessé d'un coup de corne dans l'aine, il fut enlevé et
porté par le taureau pendant une dizaine de mètres, au
grand émoi des 4.000 spectateurs qui se pressaient dans l'enceinte.
Nous protestons plus loin contre les tristes progrès de ces abominables
jeux dans notre pays. Les corridas se multiplient chez nous ; voilà
bientôt que la France ne le cédera en rien à l'Espagne
dans le goût de ces horribles spectacles. Jusqu'à quand,
en dépit de la loi, tolèrera-t-on en ce pays ces divertissements
sanguinaires qui démoralisent le peuple, en n'éveillant
chez lui que les plus cruels instincts ?...
VARIÉTÉ
Jeux Cruels
La mort sujet d'attraction. - Plaisirs
barbares du temps passé. - Les aveugles et le cochon. - La barrière
du Combat. -Sauvageries du temps présent. - Les plaisirs cruels
et la criminalité
Nous sommes bien venus, en vérité,
de stigmatiser à tout propos la sauvagerie des temps passés
et la barbarie de nos ancêtres. Valons-nous mieux qu'eux ?...
Certes non !...
Du moins, les gens d'autrefois avaient une excuse. A leurs cruautés
: ils étaient ignorants leur civilisation rudimentaire ignorait
la pitié. Nous autres, on nous parle sans cesse d'humanité.
Et jamais on ne vit la foule plus prompte à courir aux spectacles
dangereux, aux plaisirs sanguinaires.
Ces-jours derniers, à Toulon, un banderillero fut embroché,
par la corne d'un taureau, au cours d'une corrida. L'arène était
bondée de spectateurs. Quatre mille personnes disent les dépêches
assistaient à la course... Quelle honte ! et quelle pitié
!
Dans unes heure de pessimisme, le père Dumas, ce génie
de la bonne humeur, écrivit un jour cette phrase : « Il
n'y a dans la vie qu'une seule préoccupation vraiment sérieuse
: c'est là mort.»
Or, i l serait bien surpris, le bon géant, s'il revenait au monde,
de voir ce que, cette « préoccupation sérieuse »
est devenue pour les gens d'aujourd'hui.
La mort était pour nos aïeux, un objet de respect et de
crainte. Le memento mori, que la religion et l'art leur rappelaient
à chaque instant sous des formes diverses, les impressionnait
fort. Devant. les « danses macabres » que les artistes peignaient
ou sculptaient dans les cryptes, ces Français du Moyen Âge,
et de la Renaissance, qui gardaient pourtant les bonnes traditions de
l'esprit gaulois et étaient autrement bons vivants que nous ne
le sommes, ces Français devenaient graves et n'avaient que des
pensées austères..
Nous avons changé tout cela. La mort n'est plus un sujet de réflexions
pieuses et d'angoissantes méditations, c'est un élément
de distraction.
Voyer les programmes des music-halls ce ne sont qu'exercices ou les
protagonistes jouent leur vie : le « tourbillon de la mort ».
le « cycle de la mort », le « bilboquet de la mort
», l' « écrasé vivant »... Il n'est
question que de la mort là-dedans. Voilà ce qu'il faut
pour divertir les foules. On cherche des sensations fortes. L'Anglais
qui suivait le dompteur de foire en foire, avec l'espoir de le voir
dévorer n'est plus une exception : L'âme de la foule, aujourd'hui,
est faite à l'image de son âme. L'adresse, la force ne
suffisent plus pour intéresser les spectateurs. Il faut, par
surcroît, le danger.. Et nous nous vantons d'être civilisés
! ...
Nos pères, il est vrai, s'ils ne jouaient pas avec la mort jouaient
volontiers avec la souffrance.
Dans leurs réjouissances, ils étaient impitoyables pour
les animaux. Point de bonne fête sans le supplice de quelque bête
innocente. On jetait les chats vivants dans le feu de la Saint Jean.
A tout propos, on faisait battre des bêtes entre elles. Certains.
de ces divertissements étaient doublement barbares, car la cruauté
s'y exerçait à la fois sur les hommes et sur les bêtes.
Telle cette « course au cochon » qui, au XVI siècle,
comptait parmi les plaisirs offerts aux jours de fêtes à
la population de Paris. .. .
On allait, ces jours-là, quérir aux Quinze-Vingts, quatre
aveugles, qu'on menait processionnellement à l'hôtel d'Armagnac,
où se trouvait une enceinte dans laquelle on lâchait un
cochon. On y faisait ensuite entrer les quatre aveugles armés
chacun d'un bâton et la bête était promise à
celui qui parviendrait à la tuer. C'était alors une terrible
poursuite. Les bâtons s'entrechoquaient, les coups pleuvaient
au hasard. Les aveugles, courant vers l'endroit où ils entendaient
le cochon se meurtrissaient les uns les autres ; et c'était un
concert d'imprécations et de cris de douleurs mêlés
aux grognements de l'animal, et couvert par les éclats de rire.
des spectateurs.
Ainsi, ce n'était plus seulement la souffrance d'une bête
qui divertissait ces sauvages, c'était la souffrance des hommes...
et de quels hommes !... de pauvres aveugles, de malheureux infirmes,
auxquels leur infirmité même eût dù valoir
la pitié de tous, et qui servaient de jouet à la foule
au lieu d'être, pour elle un objet de compassion.
Voilà ce que la pratique des jeux cruels fait de la dignité
humaine et de la pitié !
Les combats d'animaux furent encore une des hontes du temps passé.
Ils se déroulaient à Paris, dans le quartier de la Villette,
à la barrière du Combat. Jules Janin a décrit dans
un chapitre de l'Ane Mort, le lieu de ces horribles divertissements.
« Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes
et une vaste cour garnie de molosses jeunes et vieux, dogues énormes,
chiens de basse-cour et de bouchers, les yeux rouges, la bouche écumant
de cette écume blanchâtre qui descend à travers
les lèvres livides... »
On faisait combattre ces chiens entre eux ou bien contre des ours, ou
contre des taureaux, ou bien encore on leur faisait dévorer un
âne.
Janin assista à cette épouvantable épreuve:
« La porte s'ouvrit, et je vis entrer un pauvre âne. Il
avait été fier et robuste ; il était triste, infirme,
et ne se tenait plus que sur trois pieds ; le pied gauche de devant
avait été cassé par un tilbury de louage ; c'était
tout au plus si l'animal avait pu se traîner jusqu'à cette
arène. Je vous assure que c'était un lamentable spectacle.
» Le malheureux commença d'abord par chercher l'équilibre
; il fit un pas, puis un autre pas, puis il' avança autant que
possible sa jambe droite de devant, puis il baissa la tête, prêt
à tout. Au même instant, quatre dogues affreux s'élancent
; ils s'approchent, ils reculent, et enfin ils s'enhardissent, ils se
jettent sur le pauvre animal. La résistance était impossible
; l'Ane ne pouvait que mourir. Ils déchirent son corps en lambeaux
; ils le percent de leurs dents aiguës : l'honorable athlète
reste calme et tranquille pas une ruade, car il serait tombé,
et comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt
le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons s'entrechoquent
avec un bruit sourd... Enfin l'âne tombe sous leurs dents... »
Voilà ce qu'on voyait, il y a moins d'un siècle encore,
à la barrière du Combat. La représentation avait
lieu de 3 à 6 heures, les dimanches d'été et les
jours de fête. Et comme les places étaient à très
bas prix, toute la lie du peuple venait là se repaître
les yeux de sang et de carnage et prendre des leçons de férocité.
Que de criminels firent leur apprentissage à la barrière
du Combat et mirent en pratique les leçons, qu'ils y avaient
reçues, d'abord sur les bêtes et ensuite sur les hommes
!
Il y avait dans ce tragique abattoir un rang de loges pour les spectateurs
fortunés, et pendant toute la représentation, cinq à
six trompes de chasse sonnaient des fanfares.
Ce n'est qu'en 1830, que la police se décida à fermer
cet horrible repaire. Mais, longtemps encore, on fit clandestinement,
à Paris des combats d'animaux.
Le docteur Blatin raconte qu'en 1857 il y avait tous les dimanches,
à Montmartre, au Moulin de la Galette; des combats de chiens.
Le commissaire de police, accompagné de ses agents et de la.
brigade de gendarmerie, y fit une descente, et trouva établie,
dans une salle au premier étage, une sorte d'arène au
milieu de laquelle deux boule-dogues, excités par les vociférations
de plus de trois cents spectateurs, se déchiraient avec furie.
D'autres chiens de la même espèce remplissaient les cours,
le jardin et les écuries attenantes : plusieurs , étaient
sanglants, mutilés, couverts d'écume.
Le propriétaire du local recevait un franc par personne, pour
montrer, ce hideux spectacle. Tous les chiens furent saisis et envoyés
à la fourrière. Quatorze de ces malheureuses bêtes
étaient si horriblement blessées qu'on dût les abattre
sur place.
Tout cela est horrible, n'est-il pas vrai ? mais sommes-nous plus humains
aujourd'hui ?
Nous n'avons plus les combats de chiens, mais nous avons les courses
de taureaux que nos pères ne connaissaient pas. Nous avons emprunté
à l'Espagne ce qu'elle a de plus abominable dans ses moeurs.
Chose curieuse dans la péninsule, on fait des efforts pour dégoûter
le peuple de ces spectacles sanglants. On a interdit les courses de
taureaux dans les villages. Et, pendant ce temps, ces ignobles divertissements
se répandent et se multiplient chez nous. Le Midi n'en a plus
le triste monopole. On a essayé de les acclimater partout. Il
y a eu des courses de taureaux à Dijon, à Vichy, jusqu'à
Roubaix.
Les séances de la barrière du Combat tient certes de hideux
spectacles. Mais quelques centaines d'individus seulement y assistaient,
et c'était la lie du peuple, les rôdeurs de barrière.
Mais que dire de ces arènes où se pressent des milliers
de spectateurs avides de cruauté !... Vous avez frémi
d'horreur au récit de Janin, mais l'éventrement du cheval
sous la corne du taureau, n'est-il pas un spectacle aussi barbare que
la mort de l'âne sous les crocs des molosses ?
Et ce sont des Français qui courent à ces jeux ! Et ces
gens vous parlent de « la noble esthétique des corridas
». Comme s'il pouvait-y avoir le moindre rapport entre l'art et
la cruauté... De la beauté, ces matadors en habit de carnaval
!... De la beauté, ces pauvres bêtes qui traînent
lamentablement leurs entrailles sur le sable ! Allons donc, du grotesque,
et de l'horreur ! Des spectacles indignes de gens civilisés...
Voilà ce que c'est que « la noble. esthétique des
corridas » !
Certes non, nous n'avons pas le droit d'être sévères
pour nos ancêtres. Nous avons gardé presque tous leurs
jeux cruels et, comme si ce n'était point assez, nous y avons
ajouté.
Qu'on cherche bien : dans nos campagnes on retrouvera maintes traditions
barbares qu'on croit à tort abolies. Il y a encore des villages
de France ou on pratique le jeu de l'oie au sabre, jeu abominable qui
consiste à abattre à coups de sabre une malheureuse oie
pendue vivante par le col. Comme les joueurs ont les yeux bandés,
le sabre tombe au hasard sur le corps de la pauvre bête et le
supplice parfois dure des heures.
Autrefois, le tir au canard se faisait a coups de pierres on l'a perfectionné.
C'est à coups de carabine Flobert qu'on tire aujourd'hui le canard.
Mais la distance est soigneusement calculée pour qu'on ne puisse
tuer du premier coup la victime. Et les blessures se multiplient. Parfois,
la malheureuse bête reçoit plus de cinquante balles avant
de succomber.
Et le tir aux pigeons ?... Voilà encore un aimable jeu que nos
aïeux n'ont pas connu. Mais c'est divertissement de snobs... La
loi se garde bien d'intervenir... tant pis pour les pauvres oiseaux
qui n'ont pas eu le bonheur de tomber sur le coup et qui ne sont que
blessés : ils iront mourir de faim dans quelque coin... Danse
! il faut bien que les heureux de ce monde s'amusent et montrent leur
adresse.
Quel ineffable joie, encore, que de poursuivre des heures durant un
malheureux cerf et de le faire assaillir par une meute en furie. Il
serait trop simple de lui envoyer un coup de fusil tout de suite et
de l'abattre comme un bon chasseur doit abattre le gibier. Mais alors
on ne jouirait pas, de son angoisse... Où serait le plaisir ?...
Oui, la cruauté est partout. Dans le Midi on laisse étriper
les chevaux aux courses de taureaux ; dans le Nord, on permet les combats
de coqs, Est-il jeu plus immoral et plus révoltant que celui-là
? Ici ce ne sont plus des snobs qui s'amusent, ce sont de modestes travailleurs,
qui viennent prendre un plaisir cruel et perdre sur le coup d'éperon
d'un coq le gain de leur semaine. Car les paris vont leur train. Tous
ces hommes, qui viennent voir deux animaux se déchirer, risquent
leur argent sans compter. Et quand ils ont ainsi gaspillé la
pauvre paie qu'ils ont eu tant de peine à gagner, c'est la misère
au logis; où la femme et les enfants crient la faim.
Autre divertissement barbare : les concours. de pinsons aveugles. On
prend les pauvres bestioles, on leur brûle les yeux avec un fer
rouge. Dès lors, réduits à immobilité dans
leur petite cage; ils chanteront sans relâche leur misère.
Et puis, à certains jours de fête chacun apporte son pinson,
et des experts notent les «,coups de chant » des oiseaux.
Celui qui a chanté le plus longtemps rapporte le prix à
son propriétaire.
« Nul spectacle, dit Michelet, n'est plus pénible. Il faut
avoir une nature étrangère à toute harmonie, pour
acheter par une telle vue, le chant d'une victime. »
***
Voilà les jeux qu'on pratique encore en France au XXe siècle,
les jeux auxquels se divertit un peuple civilisé qui se dit le
peuple le plus spirituel de la terre.
N'est-ce pas à la pratique de ces plaisirs malsains que nous
devons pour une large part l'abaissement de la moralité qu'on
constate de toutes parts aujourd'hui.La cruauté envers les animaux
n'en est que l'apprentissage envers les hommes, disait un moraliste.
Quoi de plus vrai ?...
Vit-on jamais plus grand mépris de la vie et de la souffrance
humaine ? L'élite elle-même se complaît aux spectacles
le brutalité. Le footbaal, la boxe, non plus l'élégante
boxe française, mais la sanglante boxe américaine, triomphent
partout.
Quant à la jeunesse qui fréquente les fortifs, elle n'a
plus les séance de la barrière du Combat; mais d'autres
divertissements la sollicitent, qui ne valent guère mieux. Il
y a aux Portes de Paris, des arènes où l'on fait combattre
des chiens contré des rats. C'est un spectacle bien ragoûtant,
je vous assure. Dans une grande cage montée sur une estrade,
on lâche trois ou quatre rats et un terrier. La lutte est courte.
Le chien a tôt fait de casser les reins à ses adversaires.
Mais quelquefois il les attrappe par le ventre ; les tripes s'échappent
par la morsure. Il lui arrive même de tenter de les dévorer.
C'est tout à fait joli !...
Les rats sont de sales bêtes, certes, et des bêtes malfaisantes.
Qu'on les pourchasse, qu'on les détruise, qu'on dresse des chiens
à les poursuivre dans les égouts, mais qu'on ne permette
pas à des industriels qui ne spéculent que sur les mauvais
instincts de l'âme humaine, d'organisé des spectacles aussi
écoeurants que démoralisateurs.
Il est temps de réagir contre cette déplorable tendance
qui pousse certaines gens à considérer la souffrance comme
un élément l'attraction pour la foule. La souffrance d'un
être, même d'un être malfaisant, ne doit jamais être
une occasion de divertissement et de jeu.
Assez de combats d'animaux, assez de joies brutales. C'est à
ces jeux ignobles, c'est à ces tableaux répugnants que
la jeunesse prend le goût du sang. C'est là que en nous
prépare des apaches...
On ne redira jamais assez que le goût des plaisirs cruels est
la grande cause de la criminalité qui va sans cesse croissant
et qui sévit surtout sur la jeunesse française. Qu'on
réforme la loi Grammont, et qu'on l'applique ; qu'on interdise
radicalement tout jeu barbare, tout plaisir mal sain, et vous verrez
renaître la moralité publique et la criminalité
diminuer.
Mais quand donc en aura-t-on le courage?
Ernest Laut.