LA MODE A SES DANGERS

Un épervier s'abat sur une élégante
dont le chapeau s'ornait d'un pigeon empaillé.
C'est à Osterode, charmante ville de saison, située au
milieu des montagnes du Hartz que se déroula ces jours derniers
cette scène tragi-comique.
Une dame coiffée d'un de ces immenses chapeaux, actuellement
en vogue, se promenait dans la grande allée, lorsque tout à
coup un gros épervier, qui planait en l'air, s'abattit sur elle.
L'oiseau de proie saisit de ses serres le chapeau et voulut l'arracher.
Il y eut des cris ; des passants accoururent pour disputer à
l'épervier sa proie, et réussirent à la lui arracher
: et l'on constata alors que c'était le pigeon empaillé,
dont le chapeau était garni, qui avait attiré l'oiseau
de proie.
VARIÉTÉ
Nos amis, les Belges
Visite présidentielle. - France
et Belgique. -Le flamingantisme. - Un pays de tolérance et de
liberté.
Nos amis les Belges, ou, du moins, les très
nombreux Belges qui sont nos amis, s'en sont donné à coeur-joie,
la semaine dernière, de crier : « Vive la France ! »
La visite du Président de la République à Bruxelles
leur a fourni l'occasion d'affirmer leur attachement et leur gratitude
au pays qui jadis leur assura l'indépendance et la liberté.
Il fut doux à tous les coeurs français de constater, par
la réception enthousiaste faite là-bas au représentant
de la France, qu'en dépit de l'influence allemande et malgré
les progrès du flamingantisme, les Belges n'ont pas oublié.
Nul n'ignore, en effet, que c'est surtout à l'intervention française
que la Belgique dut son indépendance. La révolution belge,
éclatant en 1830, fut le contre-coup des journées de Juillet
qui virent chez nous la chute de Charles X. Depuis 1815, les provinces
belges supportaient malaisément le joug hollandais. Le peuple
n'attendait qu'un exemple pour s'insurger. C'est Paris qui le lui donna.
Le mouvement révolutionnaire éclata en pleine période
de fêtes. Une grande exposition industrielle avait lieu à
Bruxelles et les patriotes belges avaient audacieusement affiché
ce programme : « Lundi 23 août, feu d'artifice ; mardi 24,
illuminations ; mercredi 25, révolution. »
Le programme fut exécuté de point en point ; et, fait
curieux et, significatif chez ce peuple de mélomanes, c'est en
plein théâtre de la Monnaie que naquit l'insurrection.
On y jouait, ce soir-là, la Muette de Portici, opéra,
qui met en scène la révolte de Masaniello et des Napolitains
contre les Espagnols. La salle était vibrante et enthousiaste.
Quand arriva le grand duo:
Amour, sacré de la patrie,
Rends-nous l'audace et la fierté.
A mon pays je dois la vie,
Il me devra la liberté...
Ce fut du dédire. Toute l'assistance,
debout, entonna le chant patriotique. Au sortir du théâtre,
la foule s'en fut incendier la maison d'un ministre et les bureaux d'un
journal suspect de sympathie au gouvernement hollandais
Il fallait un drapeau ; on prit les trois couleurs du Brabant : rouge,
jaune et noir. Il fallait un hymne patriotique : un Français,
l'acteur Jennéval, qui devait, quelque temps après, mourir
pour la liberté de la Belgique, sous les murs d'Anvers, écrivit
les vers de la Brabançonne.
Un gouvernement provisoire fut constitué, et les deux partis
qui se partageaient l'opinion s'unirent pour la défense du pays.
Dix mille Hollandais marchèrent sur Bruxelles ; ils furent vaincus
et contraints à battre en retraite.
Mais le roi de Hollande ne s'était pas résigné
à la perte de la moitié de son royaume. Une nouvelle armée
envahit la Belgique. C'est alors que l'intervention française
sauva la jeune nation belge. Le maréchal Gérard fut envoyé
contre les Hollandais, à la tête de 50.000 soldats. Le
roi de Hollande n'osa pas engager la lutte ; il rappela son armée,
mais il garda la place d'Anvers.
Le siège de cette ville fut le dernier acte de la révolution
belge. Le maréchal Gérard et surtout le général
du génie Haxo le menèrent avec une brillante activité.
La tranchée avait été ouverte le 28 novembre 1832.
Le 3 décembre, la place se rendait. La Belgique, désormais
libre, allait pouvoir consacrer tous ses efforts à sa prospérité
économique..
Détail qu'il convient de ne pas oublier toutes les nations formant
la Sainte-Alliance acceptèrent l'indépendance de la Belgique,
sauf une, la Prusse. Une armée prussienne fut envoyée
contre les Belges avec mission de rétablir la puissance hollandaise.
Mais la France protesta énergiquement et s'opposa à toute
intervention. C'est alors seulement que le roi de Prusse rappela son
armée.
Les Flamingants belges, qui ne jurent que par l'Allemagne et rêvent
de soumettre leur pays tout entier à l'influence germanique,
ne se souviennent-ils pas de cela ?...
***
Depuis quelques années surtout, on nous parle sans cesse du flamingantisme
et de ses menées anti-françaises.
Qu'est-ce que le flamingantisme ?
La Belgique, nul ne l'ignore, est habitée par deux races distinctes
; au nord les Flamands, peuple germanique, parlant un dialecte dérivé
de l'allemand ; au midi, les Wallons qui sont des gallo-romains comme
nous, et parlent notre langue.
Or, de même que dans tous les pays - tels l'Autriche et la Suisse
- qui se trouvent dans ces conditions, l'antagonisme des races et des
langues devait fatalement se faire sentir en Belgique.
Pourtant, il fut longtemps avant de se manifester.
Napoléon avait si solidement établi la suprématie
de la France sur les anciennes « provinces belgiques »,
la civilisation française y rayonnait si librement que, jusqu'au
jour où dura notre prépondérance politique en Europe,
les Flamands n'osèrent point tenter le moindre effort et leur
idiome resta réduit au rôle effacé d'un patois.
Ce sont nos revers de 1870 qui, ayant causé la résurrection
politique de l'Allemagne, donnèrent aux Flamands l'occasion de
se révolter contre l'influence française.
Depuis quarante ans ils mènent ardemment la campagne, soutenus
par les universités, les sociétés littéraires
allemandes.
Les Flamands ont obtenu jusqu'ici des résultats considérables.
Le jour où ils ont réussi à faire proclamer leur
dialecte langue nationale, au même titre que le français,
ils ont affirmé, en théorie du moins, l'égalité
des deux éléments ethniques représentés
dans le pays.
Dans la pratique, il est vrai, la langue flamande est loin encore d'être
l'égale de sa rivale, en raison du peu de goût dont font
preuve les Wallons pour l'étude d'un idiome germanique, alors
que les Flamands, eux, admettent sans trop de difficulté la nécessité
de savoir le français.
Aussi la propagande flamande est-elle poussée avec une incessante
activité.
Il semble qu'en France on n'attache pas assez d'importance à
ce mouvement du nationalisme flamand. C'est pourtant notre influence,
qui est en jeu ; et cela vaudrait qu'on s'en préoccupât
un peu.
La campagne flamingante, en effet, se traduit avant tout par une lutte
incessante contre tout ce qui est français. Chasser notre langue
des écoles, la remplacer dans tous les actes administratifs par
le flamand, obtenir partout la préférence pour les Belges
qui parlent flamand contre ceux qui parlent français, effacer
de l'histoire du pays tous les souvenirs glorieux de l'intervention
française ; exalter, au contraire, à tout propos, la puissance
allemande, préparer la voie à la poussée pangermaniste,
tel est le programme fondamental du flamingantisme.
Cette campagne s'est révélée depuis un quart de
siècle par des manifestations qui furent parfois des actes d'ingratitude
inouïe contre les mémoires les plus respectables, parfois
de véritables outrages à notre pays.
il y a une quinzaine d'années, un comité s'était
formé pour élever à Bruges un monument à
Georges Rodenbach, l'admirable auteur du Carillonneur et de
Bruges-la Morte. Eh bien, par pure passion flamingante, le
conseil communal de cette ville en interdit l'érection et condamna
à l'exil - en effigie - le délicat poète qui, durant
toute sa vie, n'avait cessé de célébrer en vers
en en prose, le charme mélancolique de l'antique cité
flamande.
Pourtant, les Brugeois n'ignoraient pas que c'est grâce au succès
de Bruges-la-Morte que les touristes avaient repris le chemin
de la vieille cité endormie, y apportant un regain de vie, et
de richesse. C'est à Rodenbach qu'ils devaient la renaissance
de leur ville et sa prospérité. Et, pour l'en remercier,
ils ne trouvaient rien de mieux que de refuser une place à son
buste.
Et pourquoi cet ostracisme posthume ?
Tout simplement - et les Flamands ne s'en cachèrent pas - par
hostilité pour la France, parce que Rodenbach écrivit
en français et vécut à Paris. L'expulsion dont
fut frappée l'image du poète ne fut autre chose qu'un
acte de flamingantisme.
Quelques années plus tard, une souscription s'ouvrit en Belgique
pour élever un monument aux Français morts pour l'indépendance
de la Belgique.
Anvers semblait tout naturellement désigné pour recevoir
le monument ; et il semblait logique d'ériger ce souvenir à
l'endroit même où le maréchal Gérard et ses
soldats avaient combattu pour la liberté de la Belgique. Mais
le flamingantisme anversois s'effrayait d'une manifestation de l'influence
française dans cette grande ville cosmopolite. Anvers refusa
le monument.
Il fallut chercher ailleurs.
Et c'est à Tournai, ville française de coeur et de langage,
que fut dressé le monument.
Il est vrai que, depuis lors, un autre monument fut élevé
à Anvers, à la mémoire des Français morts
au siège de cette ville. Mais c'est dans un cimetière
qu'il se trouve. Un hommage rendu à la France en place publique
eût trop alarmé les susceptibilités des Flamingants.
Je pourrais citer maints autres traits de la campagne anti-française
en Belgique. Le flamingantisme est fécond en manifestations de
toutes sortes. Il lui arrive même de ne pas reculer devant le
ridicule. C'est ainsi qu'il y a un an ou deux, la Chambre belge reçut
de diverses communes de l'arrondissement de Gand des pétitions
qui réclamaient l'introduction du flamand au Congo belge au même
titre que le français.
Non, mais voyez-vous les pauvres nègres du Congo obligés
d'apprendre le platdeutsch. ?...
***
Nous sommes heureusement défendus en Belgique, et vaillamment
défendus par toute la partie wallonne du pays. Là survit
le souvenir de tous les bienfaits de la France ; là c'est le
coeur français qui bat. A Mons, à Charleroi, à
Namur, à Liège, et même à Bruxelles, - quoiqu'en
disent les flamingants - nous nous sentons chez nous ; nous entendons
parler notre langue, nous vivons dans une atmosphère de sympathie.
Nous entendons parler notre langue, nous vivons dans une atmosphère
de sympathie.
Grâce à l'action constante des Wallons en faveur de la
France, notre influence n'a pas trop souffert encore des attaques du
flamingantisme. En vain, les flamingants portent-ils sur notre littérature
et sur notre théâtre ces injustes et sottes accusations
d'immoralité par lesquelles en tous pays la calomnie allemande
s'exerce contre la goût français, n'en reste pas moins
la meilleure cliente pour nos écrivains et nos auteurs dramatiques.
Enfin, nos meilleurs défenseurs sont les écrivains belges
de langue et d'expression française. Et comment la Belgique intelligente
et lettrée n'éprouverait-elle pas d'attachement et respect
pour cette langue française dans laquelle se sont exprimée
des prosateurs et des poètes comme Rodenbach et Camille Lemonnier,
Maeterlinck et Verhaeren ?
Oui, nous sommes vaillamment défendus. Mais nous devrions aider
un peu plus ceux qui nous défendent, et faire en sorte, non seulement
de conserver les sympathies que nous avons en Belgique, mais encore
d'en conquérir d'autres.
Et d'abord, que ne nous gardons-nous de cette fâcheuse manie que
nous eûmes de tout temps de plaisanter les Belges sur certaines
bizarreries de leur langage ?... Je sais bien qu'eux-mêmes ne
se font pas faute de se railler à ce sujet. Nous en eûmes
un exemple typique dans le Mariage de Mlle Beulemans, l'amusante
pièce de deux auteurs belges, dont le succès n'est pas
encore épuisé à Paris. Mais il est des vérités
qu'on se dit volontiers à soi-même et qu'on n'aime pas
s'entendre dire par le voisin.
D'autant que nos critiques et nos railleries ne sont pas toujours justes.
Il est une locution que nous attribuons volontiers à nos voisins
et qui a le don de les mettre en colère ; c'est : « pour
une fois, savez-vous. » J'ai, pour ma part, beaucoup voyagé
en Belgique et parcouru à maintes reprises le pays dans tous
les sens. Je vous déclare que, jamais, je n'ai entendu un Belge
me dire : « Pour une fois, savez-vous ».
Nos voisins emploient maintes locutions défectueuses, c'est entendu
; ils ont un accent qui révèle immédiatement leur
origine. Mais sans aller si loin, est-ce que, dans nos provinces, nous
n'avons pas d'accent ? Est-ce que nous n'avons pas maintes expressions
locales et régionales qui offensent les puristes ?... Au lieu
de nous moquer des Belges qui parlent imparfaitement le français,
réjouissons-nous de le leur entendre parler, félicitons-nous
de les voir rester fidèles à notre langue et reconnaissens,
d'ailleurs, que le Belge lettré parle grammaticalement notre
langage d'une façon plus pure, généralement, que
beaucoup de Français.
Allons donc chercher en Belgique, non des sujets de critiques, mais
des exemples : les Belges nous en offrent, et d'excellents.
Leur pays est la terre élue de la liberté, de la tolérance
et de l'activité. Sa population a plus que doublé depuis
1831. Sa puissance industrielle est prodigieuse ; son expansion économique
emplit l'univers le réseau des chemins de fer belges est le plus
serré qui soit au monde. L'organisation du travail est telle
que les grèves sont excessivement rares. Quant à l'organisation
sociale, la Belgique, n'a rien à envier à aucun autre
pays.
Le socialisme, chez elle, et le syndicalisme ne se sent pas laissé
dominer, comme chez nous, par l'anarchie : ils sont opposés à
toute violence. Lisez le beau travail de Henri Charriaut sur «
la Belgique moderne, terre d'expériences », vous y verrez
que « le socialisme chez nos voisins, donne l'exemple d'un avancement
continu, sans heurts, et d'une conquête progressive dans l'ordre
et dans la paix ».
Vous y verrez encore que la tolérance est, là-bas, la
loi de tous les partis. Les socialistes belges ignorent la politique
sectaire. L'action anticléricale menée comme elle l'est
en France leur apparaît, suivant l'expression d'un de leurs chefs,
comme « une dépense excessive de force et d'énergie,
qui pourraient être consacrées à des tâches
plus essentielles ».
Dans un congrès de libres penseurs tenu à Bruxelles, l'an
dernier, un orateur disait :
« Nous devons respecter et défendre. La liberté
d'opinion de tout le monde, y compris celle de nos adversaires. Nous
ne voulons pas de mangeurs de curés... »
Et un autre ajoutait :
« Ne soyons ni dogmatiques, ni intolérants. »
Quand donc entendrons-nous nos politiciens parler de la sorte ?...
Saluons donc avec respect ce petit pays laborieux et tolérant,
tâchons de rester dignes de sa sympathie ; et, pour cela, en retour
des services que nous lui rendîmes naguère, demandons-lui
donc quelques leçons d'esprit pratique et de liberté.
Ernest LAUT.