DES TERRASSES DU VATICAN,
LE PAPE REGARDE PASSER L'AÉROPLANE DE BEAUMONT

C'est un des incidents sensationnels de cette
merveilleuse course Paris-Rome. Tandis que la foule, enthousiaste se
précipitait vers l'aérodrome de Parioli où devait
atterrir l'oiseau de France, le pape, dans son palais du Vatican se
faisait tenir au courant de la marche de Beaumont.
Renseigné par de fréquentes dépêches, il
demanda qu'on le prévint aussitôt que l'aéroplane
apparaîtrait à l'horizon. Et, lorsqu'on commença
de l'apercevoir, il monta sur la terrasse du palais. Il vit l'oiseau
merveilleux planer au-dessus de la Coupole et prendre terre aux portes
de la ville. Alors, se tournant vers ceux qui l'entouraient, il leur
déclara qu'il remerciait Dieu d'avoir pu assister à l'une
des plus grandes actions de ce siècle. Puis, cependant que l'espace
résonnait des vivats du peuple romain, Pie X, étendant
la main, bénit de loin le héros.
VARIÉTÉ
Vieux Jeux
Les Grâces reviennent à
la mode. - Nos jeux de France retour d'Angleterre. - La paume et la
soule. - Le mail et le crocket. - Le jeu du diable. - Comment on fait
fortune.
Le jeu. des Grâces revient à la
mode, le jeu des Grâces qui fit les délices de nos grands'mères.
Il est un des plus anciens parmi nos sports féminins. D'où
vient-il ? On ne sait. Des archéologues assurent l'avoir vu figuré
sur des bas-reliefs antiques. Les jeunes filles grecques jouaient aux
Grâces et se renvoyaient, à l' aide de souples baguettes,
des cercles de bois enguirlandés de roses.
Dans les miniatures de l'Inde et de la Perse ancienne figure également
le jeu des Grâces.
En France, il fit fureur surtout au XVIIIe siècle - siècle
de la grâce et des Grâces. Ce fut aussi un des jeux préférés
de la période romantique. Et puis, peu à peu, comme le
volant et maints autres jeux simplement grâcieux, il disparut
et céda la place aux divertissements plus violents imposés
par le goût britannique.
Il reparaît aujourd'hui comme une réaction contre ces jeux.
On commence à revoir au Luxembourg, aux Tuileries, des fillettes
s'exerçant à lancer, du bout de deux longues baguettes
effilées, la petite couronne de peluche rouge ou bleue.
Le plus piquant de cette résurrection, c'est qu'elle nous vient
d'Angleterre. Ce sont les Anglais qui, en introduisant naguère
chez nous le lawn-tennis, en avaient chassé les Grâces
; ce sont les Anglais qui nous les ramènent.
Tels furent de tout temps les effets de notre manie d'imitation anglo-saxonne.
La plupart des jeux qui nous sont venus de par-delà le détroit,
portant des noms anglais et se jouant suivant des méthodes anglaises,
avec des expressions anglaises, ne sont, en réalité, que
d'anciens jeux français qui avaient émigré et qui
rentrent dans leur pays d'origine.
Le tennis lui-même n'est-il pas exactement notre ancien jeu de
paume ?... Les Anglais nous diront qu'on le jouait chez eux déjà
au XVIe siècle. Mais on le jouait chez nous Bien avant cela.
« La paume, dit l'historien Siméon Luce, fut, pendant toute
la durée du Moyen-Age, le jeu d'exercice véritablement
national du peuple de France et surtout de la bourgeoisie des villes,
tandis que la « soule » était le divertissement par
excellence des paysans. »
On cite plusieurs de nos rois : Charles VI, Charles VII, Louis XI, Louis
XII, François Ier, Henri II, comme ayant été les
plus forts « paumiers.» de leur temps.
« S'il ne montoit a cheval, nous dit Brantôme, de Henri
II, il jouait à la paume, et très bien; jamais il ne voulait
tenir le jeu, mais secondoit ou tierçoit qui sont les deux places
les plus difficultueuses et dangereuses ; aussi étoit-il le meilleur
second ou tiers de son royaume. S'il ne jouoit à la paume, il
jouoit à la balle à emporter ou au ballon, ou au paille-maille,
qu'il avoit fort bien en main, car il étoit fort et adroit, et
en faisoit de très belles et longues bottes ou coups.»
Ce que l'Angleterre a peut-être inventé, c'est la raquette,
car il est certain que jusqu'au milieu du XVe siècle cet accessoire
du jeu de paume était inconnu en France. On jouait avec la main
nue ; c'est même de là que le jeu a pris son nom. Et si
difficile que fût ce jeu, les hommes n'étaient pas seuls,
paraît-il, à y exceller.
L'auteur du Journal d'un Bourgeois de Paris rapporte qu'en
l'an 1427, vint du pays de Hainaut, dans la capitale, une jeune femme
de vingt-huit à trente ans, nommée Margot, « laquelle
jouoit à la paume le mieux que oncques on eût vu, et avec
ce jouoit d'avant-main, d'arrière-main, très puissamment,
très malicieusement, très habilement, comme pouvoit faire
homme ; et peu venoit d'hommes à qui elle ne gagnât, si
ce n'était les plus puissants joueurs... »
Margot fut, cette année-là, la grande attraction parisienne.
Il paraît qu'on accourait de toutes parts au jeu de paume de la
rue Grenier-Saint-Lazare pour la voir jouer.
La paume, jeu bourgeois au Moyen-Age, s'était aristocratisé
dans les siècles suivants. C'était divertissement de rois,
de princes et de seigneurs. Louis XIV avait un jeu de paume dans chacun
de ses châteaux. Est-ce à cause de cela que le jeu de paume
passa de mode à partir de la Révolution ?...
La vérité, c'est que, dès la fin du XVIIIe siècle
et pendant la plus grande partie du XIXe, les jeux de plein air furent
peu en faveur. C'est l'amour des sports emprunté à l'Angleterre
qui devait en raviver le goût chez nous. Et à ce point
de vue, nous ne saurions être trop reconnaissants à nos
voisins de nous avoir gardé la tradition de tous ces jeux hygiéniques
que nos pères avaient si fâcheusement abandonnés.
***
La « soule », dit Siméon Luce, était, au Moyen-Age,
le jeu favori des paysans.
Qu'était-ce que la « soule » ? Ce nom ne désigne
plus aujourd'hui aucun jeu. Ce divertissement a-t-il complètement
disparu de nos moeurs ?
Nullement. Le nom seul a disparu, ou plutôt s'est modifié.
Encore, le retrouve-t-on dans le patois de certaines de nos provinces.
Mais le jeu en lui-même a subsisté, et deux de nos sports
de plein air les plus répandus aujourd'hui ne sont autre chose
que des applications du jeu de « soule » de nos ancêtres.
Le mot soule vient du latin solea, sandale : et cette étymologie
vous dit tout de suite en quoi consiste le jeu. Il s'agissait pour les
joueurs de Boule de se disputer un ballon ou une grosse balle soit en
la poussant du pied, soit en la lançant à l'aide d'une
crosse.
Vous voyez que, si le mot a disparu, le jeu n'a pas cessé d'exister
sous ces deux formes. Et ce sont encore les Anglais qui nous les ont
conservées. La soule au pied n'est autre chose que le «
foot-ball » ; la soule à la crosse est devenue le «
golf ».
La soule au pied était, au Moyen-Age, le plus populaire des jeux
de force. Ce jeu qui se ressentait quelque peu de la rudesse des moeurs
n'allait jamais sans entraîner plaie et bosse. Bras rompus, jambes
cassées, yeux crevés étaient les agréments
ordinaires du jeu de soule. C'est qu'en maints endroits, la soule perpétuait
sous la forme d'un amusement violent, soit des haines de race et des
luttes locales séculaires, soit des rivalités inspirées
par la différence d'âge et de situation sociale.
On se lançait des défis de ville à ville, de village
à village; des matches étaient organisés en certains
endroits, entre les hommes mariés et les célibataires.
Et les joueurs y mettaient un acharnement tel que plusieurs rois prirent
des ordonnances pour interdire ces soules « esquelles les uns
rencontrent aux autres des poings ès visages où ès
corps et si fort et durement comme ils peuvent ».
Vous voyez que les brutalités du foot-ball ne datent pas d'aujourd'hui.
Ce jeu était fort en honneur au Moyen-Age dans toutes les provinces
du Nord de la France et notamment dans la Picardie, l'Artois et la Normandie.
Les Anglais nous l'empruntèrent à l'époque de la
guerre de Cent Ans. Ils devaient nous le rendre avec toute sa rudesse
et toute sa violence quatre siècles plus tard.
Une seconde forme du jeu de soule était celle où les joueurs
se servaient pour lancer la balle d'une crosse, sorte de bâton
dont une des extrémités était recourbée.
On jouait beaucoup la soute à la crosse dans les campagnes normandes.
Les colons normands importèrent ce jeu au Canada où il
est devenu le divertissement national. .
La boule que l'on lançait avec la crosse s'appelait le goret,
ou en Normandie, le horet, ce qui veut dire petit porc, comme
dans le jeu de boules, la bille qui sert de but s'appelle le cochonnet.
Ce n'était pas toujours uniquement jeu profane. Ayant la Révolution,
le jour du mardi-gras, l'évêque d'Avranches et ses chanoines,
armés chacun d'une crosse et suivis du bas clergé et des
enfants de choeur, se rendaient en troupe sur la grève la plus
voisine de la ville, et là ils jouaient une partie de «
horret »ou de « crosserie », dont on donnait le signal
en sonnant à toute volée la grosse cloche de la cathédrale.
Fallait-il pas que les gens d'église se divertissent ce jour-là
comme le commun des mortels ?
La soule à la crosse a disparu des campagnes normandes depuis
environ trois quarts de siècle. Mais il est une province de France
où elle s'est conservée : c'est l'ancien Hainaut et la
Flandre. Ce jeu s'appelle en ce pays la « cholette », du
nom de la petite boule de cornouiller que les joueurs lancent à
l'aide d'un bâton muni d'une crosse d'acier.
On joue beaucoup à la cholette dans l'arrondissement de Valenciennes.
C'est l'un des divertissements préférés des mineurs
qui, enfermés toute la semaine dans les entrailles de la terre,
prennent leur revanche le dimanche en pratiquant ce jeu de plein-air
à travers la campagne.
Un autre jeu bien français que les Anglais nous empruntèrent
jadis et qu'ils nous ont rendu, au cours du siècle dernier, affublé
d'un nom de leur choix, c'est le mail.
Le mail jouissait, en France, aux XVIe et XVIIe siècles, d'une
grande faveur. Cette faveur diminua dans les siècles suivants,
mais il est au moins une région de France où le mail ne
cessa jamais d'être en honneur : c'est la région de Montpellier.
Dans le mail, il s'agissait également de chasser une balle, mais
la crosse était remplacée par un maillet ferré.
Les Anglais nous empruntèrent ce jeu à la même époque
que celui de la soule. Ils le pratiquèrent avec passion. Un jeu
de mail se trouvait autrefois, à Londres, sur l'emplacement d'une
des plus belles rues actuelles de la capitale anglaise. Et cette rue
lui doit son nom : Pall-Mall.
Il est vrai que, comme pour le tennis, les Anglais transformèrent
ce jeu. Ils le combinèrent avec le billard de terre pour le mettre
plus à portée des jeunes gens des deux sexes. Le résultat
de cette combinaison fut le « croquet », qui est à
notre ancien mail ce que le « lawn-tennis » est à
la paume.
***
Et le « Diabolo », qui fit fureur chez nous il y a quatre
ans, et qui semble être bien vite retombé dans l'oubli,
voilà encore un jeu qui nous vient d'un très lointain
passé.
Les Chinois passent pour l'avoir inventé. Mais que n'ont-ils
pas inventé, les Chinois, au cours d'une civilisation quatre
ou cinq fois millénaire ?...
Il n'a jamais cessé, d'ailleurs, d'être en honneur, chez
eux. Cette sorte de toupie double est désignée, en Chine,
sous le nom de « kouen-gen », formé de deux mots
dont le premier signifie « vide » et le second « appareil
», ce qui veut dire « appareil à faire le vide »,
car les Chinois ont longtemps cru que le mouvement très rapide
imprimé au kouen-gen par les deux bâtonnets que relie la
ficelle avait pour effet de produire le vide à l'intérieur
du barillet et de provoquer ainsi un sifflement aigu analogue à
celui de la sirène.
Et le kouen-gen se jouait, dit-on, chez les Célestes plusieurs
siècles ayant l'ère chrétienne.
A Rome, les dames romaines se servaient d'un jeu similaire, par hygiène,
pour se rendre plus belles et plus souples, tandis que les esclaves
et les danseuses l'utilisaient dans les festins, pour le divertissement
de leurs maîtres.
Le diabolo, à ce qu'il semble, est connu des peuplades de l'Est
africain. Dans la relation du voyage de Zanzibar à Benguela,
que fit, en 1873, le commandant Cameron, on relève le curieux
passage suivant :
« Quelquefois aussi un esclave de Djoumah nous divertissait par
ses tours d'adresse. Avec deux bâtonnets d'un pied de long, reliés
par une cordelette d'une certaine longueur, il imprimait à un
morceau de bois, taillé en forme de sablier, un mouvement de
rotation rapide, le faisait courir en ayant, en arrière, le lançait
plus haut qu'une balle de cricket, puis le recevait sur la corde et
continuait à le faire rouler. »
Vers la fin du XVIIIe siècle, un missionnaire, recevant en Chine
lord Macartney, lui signalait l'intérêt du kouen-gen. Celui-ci
l'importa en Angleterre, mais il n'y eut aucun succès, et c'est
en France, vingt ans plus tard, que nous retrouvons ce jeu, baptisé
alors « Jeu du Diable ».
A cette époque déjà, ce fut une folie, un délire.
Dans le jardin impérial des Tuileries, dans les majestueuses
avenues du parc de Saint-Cloud, comme sous les frais ombrages de la
Malmaison, le « Jeu du Diable » se jouait à toute
heure du jour et de la nuit. Les maréchaux de Napoléon,
comme les grands hommes d'Etat, ne dédaignaient point de lutiner
le « Diable » à l'aide des frêles baguettes.
Une vieille estampe représente le petit roi de Rome jouant au
« Diable », et une caricature de l'époque, bien certainement
de provenance anglaise, représente lord Wellington lançant
en l'air, sur la ficelle, Napoléon lui-même.
La vogue du « Jeu du Diable » se maintint longtemps après
la chute de l'empire. Elle fut même à son apogée
sous la Restauration. A cette époque, on y jouait partout. Même
dans les salons, on voyait des dames occupées à «
faire ronfler le diable .»
Un prospectus d'un fabricant de jouets d'alors montre les différentes
manières de jouer : « A la va comme je te pousse ;
La Promenade ; l'Ascencion à corde tendue ; Jean s'en va comme
il est venu ; Le Grand Équilibre du Croissant ; Le Chevalet ;
le Terre à Terre, et enfin le Saut périlleux,
qui constitue le principal exercice du diabolo ».
On faisait alors des diables de tous genres, en bois léger,
en ivoire, en métal, même en cristal ; mais dans ce jeu,
comme dit une estampe intitulée Le Goût du jour,
« c'est la façon de faire qui fait tout » :
On joue à ce jeu charmant
Lorsqu'on est aimable.
Vieillard en vain s'y mettant
Envoie tout en murmurant :
Au diable, au diable !
Le « diable », vous les voyez, inspirait
les artistes et les poètes ; il inspirait aussi les amoureux,
comme le prouve cet aimable madrigal :
Le Diable... est un mauvais sujet,
Qu'en pensez-vous, Lucile ?
Vous qui possédez le secret
De le rendre docile.
Ce monstre effrayant,
Que l'on craignait tant,
E st devenu traitable.
Grâce à vous vraiment
Rien n'est à présent
Plus joli que le diable.
Le jeu du diable était complètement
tombé en désuétude, lorsqu'il y a trois ans à
peine, un ingénieur français trouvait, par hasard, un
de ces jeux démodés. Il s'amusa à le reconstituer,
à le perfectionner pour l'amusement de quelques enfants de son
entourage. Enfin, il eut l'idée de le mettre à la disposition
du public sous le nom de « Diabolo ».
Le nom fut trouvé charmant, le jeu agréable. Tout le monde
voulut avoir son « diabolo ». L'ingénieur qui n'avait
eu en vue que d'amuser les enfants de quelques-uns de ses amis, fut
amené à créer une véritable industrie. Il
perfectionna l'appareil, établit près de cent cinquante
modèles afin d'obtenir un engin assez léger pour être
lancé à quarante et cinquante mètres en l'air,
et assez solide pour retomber sans se briser.
Bref, le diabolo entra dans l'ère commerciale, et rapporta beaucoup
d'argent à son « restaurateur ».
Ce n'est pas plus difficile que cela de faire fortune.
Ernest LAUT
Le Petit Journal illustré
du 18 Juin 1911