PASSAGERS HÉROÏQUES

Pour ne pas surcharger les canots de sauvetage
remplis par les femmes et les enfants, ils refusent d'y descendre, et
se laissent couler.
On relate de Panama l'héroïque attitude de quelques passagers
à bord du vapeur Tobago, qui, en se rendant des ports
sud-américains vers Panama, a sombré à 90 milles
de la côte, par suite d'une erreur du pilote.
Ces passagers, voyant tous les canots de sauvetage remplis par les femmes
et les enfants, ont refusé d'y descendre pour ne pas les surcharger,
et se sont laissé couler avec le capitaine et les officiers du
bord.
VARIÉTÉ
Villes Flottantes
L'indignation du Cousin Lavenette. -
Palais flottants. - Le premier transatlantique.- Du « Washington
» à « l'olympic ». - Le budget d'un géant
des mers.
Avez-vous lu les Aventures de Robert-Robert
?...
Les gens de mon âge ont tous été passionnés
dans leur enfance par cet ouvrage très amusant de Louis Desnoyers,
et j'aime à croire qu'ils n'ont point oublié l'un des
personnages du livre, le cousin Toussaint Lavenette.
Ce Lavenette a lu l'Histoire générale des Voyages,
dans laquelle M. de la Harpe compare les grands navires de son temps
à des villes flottantes. Il prend la figure pour argent comptant,
et consent à s'embarquer sur une frégate, s'imaginant
y trouver toutes les commodités et tous les agréments
d'une cité.
Mais, ô désillusion ! Le cousin Lavenette ne tarde pas
à s'apercevoir que M.de la Harpe l'a indignement trompé.
- Une ville flottante, cela ! s'écrie-t-il ; allons donc ! On
n'y voit ni maisons ni rues, ni places publiques, ni fontaines, ni églises,
ni cathédrale, ni marchés, ni théâtres, ni
restaurants, ni voitures, rien, en un mot, de ce qui distingue une ville...
M.de la Harpe est un imposteur
Or, si le cousin Lavenette était encore de ce monde, j'imagine
qu'il ne modifierait pas son jugement sur l'imposture de M. de la Harpe,
mais il reconnaîtrait à coup sûr que s'il n'est point
exact de comparer nos grands paquebots à des villes flottantes,
on peut sans exagération les assimiler à des maisons flottantes,
que dis-je ! à des palais flottants.
Et quels palais!... Des palais immenses qui contiennent en réalité
toute la population d'une ville et qui peuvent, comme l'Olympic
qu'on vient de construire en Angleterre, emporter trois mille habitants,
ou comme l'Europa, qu'on construit en ce moment en Allemagne
en contenir 4.500.
Quand vous irez au musée de la marine, regardez la réduction
de la caravelle de Christophe Colomb qui y fut déposée
il y a quelques mois, et comparez par l'imagination l'humble petit navire
dans lequel le grand Gênois traversa l'Atlantique, aux gigantesques
bateaux qui font aujourd'hui le même voyage.
C'est un singulier sujet de méditation.
Que de progrès accomplis dans la construction des navires et
combien ces progrès furent rapides en ces cinquante dernières
années !
Les Anciens ne connurent pas l'art de construire les grands vaisseaux.
Lucien parle cependant de certains bateaux qui transportaient les blés
d'Égypte en Grèce et qui devaient jauger jusqu'à
douze et quinze cents tonneaux. Mais c'étaient là des
exceptions. Ces bateaux tenaient mal la mer. On sait qu'à Actium,
les vaisseaux égyptiens qui avaient dix et quinze rangs de rameurs
succombèrent sous l'attaque des légères galères
d'Octave.
Les flottes marchandes, au Moyen-Age, ne comptaient probablement pas
de bâtiments dont la jauge dépassât 1.500 tonneaux.
Seuls peut-être quelques-uns de ces boutres qui venaient de l'Inde
jusqu'à Bruges atteignaient-ils 2.000 tonneaux. Mais nos flottes
occidentales étaient composées de navires plus petits.
François Ier rêva un jour d'avoir de grands navires. Il
fit construire un vaisseau qu'on appela la Grande-Nau et qui
jaugeait 2.000 tonneaux. Mais la Grande-Nau était si
lourde et si peu maniable qu'elle ne pût jamais sortir du port
du Havre. Il fallut démolir sur place ce navire qui n'avait jamais
navigué.
A la fin du dix-huitième siècle, l'art du constructeur
de navires avait fait déjà de grands progrès. L'Océan,
le plus fort navire de guerre construit sous le règne de Louis
XVI, jaugeait 4.400 tonneaux.
Mais les bâtiments marchands qui transportaient les voyageurs
étaient loin d'atteindre ces dimensions. Et quelle terrible chose
qu'un long voyage à bord de ces navires. Vous en aurez une idée
en parcourant le Guide des Voyageurs que publiait il y a un
peu plus d'un siècle, à Weimar, le conseiller Reichard.
Aucun confortable, pas de lits, de mauvaises couchettes. Pas de cuisine.
« C'est, dit Reichard, ordinairement le moindre des matelots de
l'équipage, et souvent un mousse qui est chargé du soin
de préparer le manger ; on imagine bien qu'il est très
ignorant et surtout très malpropre. »
Aussi conseille-t-il de faire sa cuisine soi-même et d'emporter
un four de tôle et une marmite à esprit de vin, ainsi qu'une
machine à rôtir en fer-blanc.
Ce n'est pas tout : il faut se munir de provisions pour la durée
de la traversée « de l'eau, du pain, des oeufs conservés
dans de la graisse fondue, de la drèche ou moût de bière,
des noix, des concombres, des pruneaux, et aussi des moutons et des
cochons, encore, ajoute le conseiller, que les premiers aient beaucoup
de peine à supporter la mer et maigrissent à vue d'oeil
de faim et de tristesse dès le jour qu'on les embarque. Les cochons,
au contraire, sont de tous les animaux, ceux qui supportent le plus
allègrement les fatigues d'une traversée, pourvu qu'on
ait soin de bien les nourrir. Il est bon aussi d'emporter de la volaille
en veillant à ce que les bêtes, soient bien abreuvées...
»
On voit par là qu'un voyage en mer n'allait pas sans de gros
ennuis et de graves préoccupations et l'on conçoit aisément
que nos pères aient préféré le plancher
des vaches aux joies de la grande navigation.
***
Le premier entrepreneur qui eut l'idée de créer un service
de bateaux entre l'Amérique et l'Europe était un Américain
du nom de Scarlborough. C'était en 1819. Un beau jour,
les habitants de New-York purent lire sur tous les murs une affiche
ainsi conçue :
Le steamship Savannah
capitaine Rogers,
partira sans faute pour Liverpooll
20 mai 1819
Les passagers, s'il s'en présente, peuvent être sûrs
de trouver tout le confort désirable.
S'adresser à bord.
Il y a deux superbes cabines
une pour les dames
une pour les messieurs,
plus trente-deux couchettes élégantes.
Ce steamship Savannah appartenait à
Scarborough. C'était un navire à voiles qu'il avait transformé
en bateau à vapeur suivant le procédé inventé
par Fulton.
Les habitants de New-York apprirent avec un étonnement mêlé
de quelque stupeur le projet de leur compatriote. On se précipita
en foule vers le port pour voir le transatlantique. On le visita avec
intérêt. Mais la confiance était mince. Personne
ne s'inscrivit pour la traversée.
Le Savannah partit tout de même. Il mit plus d'un mois
pour arriver à Liverpool. Le voyage avait été singulièrement
mouvementé. Des vaisseaux anglais croisaient dans l'Atlantique.
Les officiers qui les commandaient s'imaginèrent que ce vapeur
allait à Saint-Hélène pour délivrer Napoléon.
Ils lui donnèrent la chasse. Puis, Scarlborough ayant mal calculé
la quantité de charbon nécessaire pour la traversée,
manqua de combustible vers le milieu du voyage. Force lui fut d'employer
la voile pour gagner le port.
Tout cela n'était guère encourageant. L'audacieux Américain
ne renouvela pas sa tentative.
Des années passèrent. De temps à autre le projet
d'un service régulier entre la France et l'Amérique revenait
sur l'eau, mais personne ne se trouvait pour en tenter la réalisation.
L'opinion de la science, d'ailleurs, n'était pas faite pour encourager
les entrepreneurs de transport maritime. En 1835, un savant illustre,
le professeur Lardner écrivit tout un mémoire pour démontrer
scientifiquement que la traversée de l'Angleterre en Amérique
par la navigation à vapeur était un rêve qui n'avait
aucune chance de se réaliser jamais.
Cependant, trois ans plus tard, l'aventure était tentée
et réussissait pleinement. Le Sirius, paquebot à
vapeur, parti de Cork, en Irlande, arrivait à New-York après
trois semaine d'une heureuse traversée. Il portait plusieurs
passagers qui furent accueillis au Nouveau-Monde avec les démonstration
de la joie la plus intense. Les canons des forts de New-York tonnèrent
à l'arrivée du bâtiment; les cloches des églises
sonnèrent à toute volée. Les habitants. se disputèrent
l'honneur d'héberger les officiers et les passagers du Sirius.
Ce fut un enthousiasme indescriptible.
Pourtant, en dépit de ce succès, trente ans devaient s'écouler
avant qu'un service régulier existât entre notre pays et
l'Amérique.
L'inauguration de la ligne française du Havre à New-York
date en effet de 1866. Le premier paquebot qui parcourut cette ligne
s'appelait le Washington. La Compagnie transatlantique avait
voulu qu'il portât ce nom en l'honneur de la nation avec laquelle
un service régulier de navigation allait être établi.
C'était un modeste navire à roues, dont les dimensions
étaient pourtant énormes pour l'époque. Il mesurait
105 mètres de longueur, 13 m. 40 de largeur et avait un creux
de 9 m. 33 du pont à la quille. Sa machine de 1.200 chevaux actionnait
deux grandes roues, qui imprimaient au bâtiment une vitesse de
11 noeuds 70 à l'heure (21 kil. 668).
La distance du Hâvre à New-York étant de 3.171 milles
marins, le Washington effectuait la traversée en vingt
et un jours environ, quand il n'y avait pas d'accident.
Cet ancêtre de nos transatlantiques transportait au maximum 250
passagers, dont une centaine « de classe ». Quant à
son équipage, il se composait modestement d'une cinquantaine
d'hommes. La dépense d'une traversée, aller et retour,
s'élevait à 180.000 francs.
Une gravure de Devambez nous a conservé l'image du Washington
courant sur les flots avec ses deux grandes roues à palettes,
ses deux cheminées de trois mètres environ de diamètre
et ses deux hauts mâts de voilier, avec huniers, perroquets et
cacatoès.
Il faut dire que l'Angleterre nous ait devancés dans l'organisation
de la traversée d'Europe en Amérique. En 1840, le Great
Western fit la traversée en seize jours. Il ne renouvela
d'ailleurs pas cet exploit extraordinaire pour l'époque. En 1843.
les Anglais avaient lancé le premier navire en fer à hélice,
le Great Britain, qui fit deux voyages heureux et s'échoua
au troisième.
Peu à peu les progrès s'affirmaient. En 1872, on mettait
douze jours pour aller d'Europe en Amérique. Sept ans plus tard,
avec l'Arizona, la traversée se trouva réduite
à sept jours huit heures. En 1882, l'Alaska l'accomplit
en six jours vingt-deux heures. En 1896, le Saint-Paul ne met
plus que six jours.
En 1903, voici le Deutschland qui va à New-York en 5
jours 12 heures ; en 1906, le Kaiser-Wilhelm, 5 jours 8 heures
; en 1907, le Lusitania, 4 jours 20 heures ; en 1908, le Kronprinz
Wilhelm, 4 jours 15 heures ; en 1909, le Mauretania, 4
jours 14 heures 38 minutes.
Tous ces paquebots, ainsi que vous le voyez, portent des noms étrangers.
C'est l'Allemagne et l'Angleterre qui se disputent la palme du progrès.
En France, ces géants de la mer dont la vitesse est en rapport
avec leurs dimensions, nous sont interdits. Nos ports n'ont pas de bassins
assez vastes pour les recevoir. Nos paquebots ne le cèdent en
aucune façon à ceux des autres pays quant au confortable
et aux qualités nautiques, mais ils ne vont pas aussi vite.
***
Et l'on fait toujours plus grand, et l'on veut aller toujours plus vite.
En décembre dernier, le paquebot anglais Mauretania
franchissait les 3.000 milles marins, qui séparent Liverpool
de New-York en quatre jours et demi. Ce fut le, record. Et déjà
on songe à le dépasser.
On vient de mettre en service à Southampton un vaisseau
plus formidable encore que le Mauretania. C'est l'Olympic.
Il a 269 mètres de long, 28 m. 20 de large, et son tirant d'eau
est de 10 m. 51. La distance de la quille au haut de la cheminée
est de 53 m. 34, c'est-à-dire que l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile
placé sur la quille n'atteindrait pas le sommet de la cheminée.
Chacune de ses quatre cheminées pourrait donner facilement passage
à un train du Métropolitain. Le logement du commandant
est à près de 22 mètres au dessus de la flottaison,
c'est-à-dire à la hauteur d'une maison de sept étages.
Quant au confortable, au luxe, à l'ingéniosité
déployée dans la recherche des agréments offerts
aux passagers, tout cela est inimaginable.
Un de nos confrères qui a visité ce gigantesque navire
en parle en ces termes :
« La grande salle à manger des premières peut contenir
plus de 500 personnes, il y a des salons de réception, de lecture,
fumoir, restaurant, une véranda pour prendre le café,
des cabines avec de vrais lits et non des couchettes, des baignoires,
et tout cela large, haut, vaste ; à côté d'escaliers
monumentaux on trouve des ascenseurs, et si l'idée vient de faire
une pleine eau, de passer au hammam, de jouer une partie de pelote ou
même d'éprouver les plaisirs de l'équitation, il
y a piscine, bain turc, salles d'exercices et appareils donnant l'illusion
de la chevauchée. C'est une ville flottante qui peut avoir une
population de 3,000 habitants, dont 800 hommes d'équipage...
»
Or, il faut que vous sachiez que la première pièce de
quille de l'Olympic a été placée le 16
décembre 1908. Son lancement a eu lieu le 20 octobre dernier,
et il est parti le 14 de ce mois pour sa première traversée.
Sa construction n'aura donc pas duré tout à fait deux
ans et demi.
Quel plus admirable témoignage de la puissance industrielle de
l'homme !
Et maintenant voulez-vous savoir comment s'établit le budget
d'un de ces monstre de l'Océan ? Rien de plus facile. Voici pour
l'aller et le retour la note des dépenses et recettes de l'un
de ces paquebots les plus modernes : le Mauretania ou le Lusitania
:
Dépenses.-Intérêt du capital, 28,000 francs ; amortissement,
51,250 fr. ; salaires, 50,000 fr.; vaisselle et ustensiles, 25,0O0 francs;
charbon, 125.000 fr; vivres, 100,000 francs; droits de port, 25,000
fr.; eau, huile, etc., 15,000 fr.; assurances, 30,500 fr. - Total :
449,750 fr.
Recettes. - Passagers, 700,000 fr.; marchandises, 12,500 fr.; bénéfices
sur vins et cigares, 12,500 fr.; subvention 58,750 fr.. - Total : 783,750
fr.. "
Le bénéfice pour chaque voyage, aller et retour, peut
donc atteindre 783,750-449,750, soit 334,000 fr..
Vitesse, confort, plaisirs de toutes sortes, - On projette même
de faire une salle de théâtre et d'emmener une troupe d'opéra
dans le Titanic, paquebot anglais du type Olympic
qu'on construit en ce moment - les passagers n'ont plus rien à
souhaiter... Quel émerveillement éprouverait le cousin
Lavenette s'il revenait au monde et s'embarquait aujourd'hui pour l'Amérique
!...
Ernest Laut