LES COMEDIENS EN VOYAGE

Autrefois et Aujourd'hui
A propos de la curieuse tentative de décentralisation
théâtrale de M. Gémier, il nous a paru intéressant
d'évoquer dans notre « Variété » l'histoire
du Chariot de Thespis à travers les âges.
Quelle différence entre la façon de voyager des comédiens
de naguère, ceux par exemple qu'a dépeints Théophile
Gautier dans son célèbre roman Le Capitaine Fracasse,
et la manière dont les comédiens du théâtre
national Gémier parcourront les routes de France.
La tente du théâtre Gémier a 52 mètres de
long et 21 de large, ce qui donne une salle capable de contenir 1.650
personnes. La scène a 7 mètres d'ouverture sur 10 mètres
de profondeur. L'ensemble a nécessité l'emploi de 3.500
mètres de toile d'Alençon, et se monte en quinze heures
de travail.
Pour transporter tout le théâtre : tente, décors,
accessoires, meubles, sièges, loges d'artistes, etc., il y a
vingt voitures traînées par huit locomotives à vapeur.
D'abord, deux voitures-loges contenant chacune quatre baignoires spacieuses
; puis la voiture de l'administration ; les voitures abritant les loges
d'artistes, cabines avec glaces formant fenêtres pour aspirer
pendant le jour l'air et le soleil, et devenant le soir tables à
maquillage.
Enfin, les voitures lourdes : d'usine électrique qui fournira
le courant aux 1.300 lampes de la scène, aux 2.000 de la salle,
les dynamos, le « jeu d'orgue » pour les effets de lumière,
et même un atelier de réparations.
Rien n'a été oublié ; il y aura même une
voiture chalet de nécessité pourvue des derniers perfectionnements
de l'hygiène.
C'est dans cet imposant équipage que le théâtre
national Gémier va bientôt porter à travers la France
les chefs-d'oeuvre du théâtre classique et moderne.
Pour ne pas perdre de temps, et afin d'éviter les soirs de relâche
toujours coûteux, M. Gémier a fait construire deux théâtres,
l'un précédant l'autre, et permettant de monter la scène
la veille de l'arrivée de la troupe dans une ville. Tandis qu'on
démontera l'un des deux théâtres, l'autre sera déjà
mis en place dans la ville suivante.
Et le théâtre national ambulant ira, partout surtout dans
les petites villes qui n'ont pas de théâtre régulier.
Cette année, après l'inauguration à Paris, ce chariot
de Thespis extra-moderne fera le Nord. La saison prochaine ce sera tour
de l'Ouest. Dans cinq ans, son fondateur compte avoir accompli son tour
de France.
VARIÉTÉ
Le Chariot d'Thespis
Théâtres ambulants. - Molière
en province. - Une aventure de Préville. - La tente de Sarah
Bernhardt. -- Le chariot de Thespis traîné par trois cents
chevaux-vapeur.
Au VIe siècle avant J.-C, les tournées
théâtrales existaient déjà. L'impresario
était, comme chacun sait, un certain Thespis, qui promenait à
travers les campagnes, de l'Attique un chariot sur lequel des comédiens
barbouillés de lie jouaient des pièces pour amuser le
populaire. Or, le chariot de thespis a traversé les siècles.
De tout temps et en tous pays, il y eut des comédiens errants
qui s'en furent de ville en ville exercer leur pénible état.
Dans le Roman comique, Scarron nous a fait une description
pittoresque de la vie des ces pèlerins de l'art dramatique au
temps du grand roi. A vingt-trois siècles de distance, c'était
le même moyen de locomotion qu'employaient les acteurs primitifs
de la Grèce et les comédiens ambulants de la France. Un
misérable chariot branlant, attelé d'une maigre haridelle,
parfois même traîné par des boeufs de Labour ; et
pêle-mêle, au milieu des décors et des accessoires
de théâtre, les pauvres comédiennes transies de
froid ou brûlées de soleil. Quant aux hommes de la troupe,
ils allaient à pied le plus souvent, pour ne pas surcharger l'attelage.
C'est dans cet équipage que furent révélés
à la France les ouvrages des prédécesseurs de Corneille,
les tragédies de Rotrou ou de Tristan Lhermite, et même
les premières pièces de Molière.
Car, pendant douze ans, notre grand comique parcourut la France sur
le chariot de Thespis. Avec les frères Béjart et leur
soeur Madeleine. il vécut la rude vie des comédiens ambulants.
On a malheureusement peu de renseignements sur cette période
de la vie de Molière. On sait seulement qu'à l'âge
de vingt et un ans, entraîné par une vocation irrésistible,
il abandonna la carrière du droit à laquelle le destinait
sa famille, pour s'engager dans le troupe de l'Illustre Théâtre
et courir la province en compagnie des Béjart.
En 1647, la troupe est à Bordeaux, où elle interprète
une tragédie de Molière, la Thébaïde,
dont le titre seul est venu jusqu'à nous.
L'année suivante, l'Illustre Théâtre est
à Nantes, d'où il rayonne aux environs, à Clisson,
à Fontenay-le-Comte. On le retrouve ensuite à Angoulême,
puis à Limoges en 1649. La tradition veut que dans cette dernière
ville Molière ait été sifflé par le parterre,
dans un rôle tragique qu'il interprétait. Et c'est du souvenir
de cet affront que serait née plus tard l'idée de Monsieur
de Pourceaugnac. Molière sifflé par les Limousins
se vengea d'eux en les tournant en ridicule.
La même année, la troupe est à Toulouse. En janvier
suivant, elle joue à Narbonne, puis en février à
Agen, où la municipalité lui fit construire un théâtre
dans le jeu de paume de la ville.
Peu après, l'Illustre Théâtre rentre à
Paris. C'est l'époque du carême, morte-saison pour les
comédiens, en province surtout, où l'autorité ecclésiastique
interdit tout divertissement pendant cette période austère.
En 1652, nouvel exode exode. La troupe est à Lyon. Et c'est là
que Molière compose et fait jouer son premier chef-d'œuvre,
l'Etourdi.
La pièce eut un tel succès que les villes voisines voulurent
l'applaudir et que deux tournées de l'Étourdi
parcoururent la province.
Pendant plus de deux ans, l'Illustre Théâtre reste
à Lyon. En 1654, il reprend ses voyages dans le Midi. Nous le
retrouvons à Montpellier, où se tiennent les États
du Languedoc, et où il joue pendant cinq mois.
En 1655, retour à Lyon. D'Assoucy, le poète burlesque,
raconte dans ses curieuses Aventures, qu'il fit alors dans
cette ville l'heureuse rencontre de Molière.
Ce d'Assoucy était un singulier personnage. Poète, musicien,
chanteur, il allait de ville en ville, à la façon des
jongleurs du moyen âge. Passionné pour le jeu, il avait
perdu jusqu'à sa dernière pistole quand Molière
le rencontra. et, suivant sa propre expression, le traita « comme
un parent ». Témoignage précieux qui montre que
notre grand comique était aussi un brave cœur pitoyable
aux misères d'autrui.
D'Assoucy accompagna Molière à Avignon, où l'Illustre
Théâtre resta un mois, puis de là à
Pézenas, où le prince de Conti venait d'appeler la troupe,
à l'occasion d'une tenue des États de Languedoc.
C'est dans cette ville qu'on a retrouvé les traditions les plus
nombreuses et les plus précises sur le temps où Molière
courait la province. Les archives de Pézenas conservent l'ordre
donné aux consuls par le prince de Conti de réquisitionner
les chariots nécessaires pour transporter les décors et
accessoires du théâtre de Molière lors de ses tournées
dans les petites villes des environs, à Marseillan, Agde, Montagnac,
Gignac, etc.
Enfin, Pézenas a le fauteuil de Molière, meuble vénérable
et fameux sur lequel la tradition assure que s'asseyait le grand comique
quand il allait chez le barbier Gély, se faire raser et observer
les moeurs des habitants rassemblés sur le marché de la
ville.
De Pézenas, Molière et sa troupe allèrent à
Narbonne. On les retrouve à Béziers en novembre 1656 ;
et c'est là qu'a lieu la première représentation
du Dépit amoureux. Gros succès. En février
1657, nouveau séjour à Lyon, où le Dépit
amoureux ne réussit pas moins qu'à Béziers.
Passage à Nimes en avril, puis à Orange et à Avignon.
Au mois de juin, la troupe est à Dijon. Va-t-elle regagner Paris
?... Pas encore. Elle retourne finir l'année à Lyon qu'elle
quitte définitivement en février 1658 pour aller passer
le carnaval à Grenoble.
Que fit-elle ensuite ?... On la perd de vue jusqu'en juin, époque
où on la retrouve à Rouen. Et c'est la fin de ses pérégrinations.
Molière, à présent, se sent de force à conquérir
la capitale. Le 24 octobre 1658 il joue devant le roi dans la salle
des Gardes du vieux Louvre transformée en théâtre.
Dès ce jour-là, sa cause est gagnée. On lui donne
la salle du Petit-Bourbon. Il y joua l'Étourdi, le Dépit
amoureux, ses pièces applaudies en province, et bientôt
après les Précieuses ridicules.
Et c'est le succès, en attendant la gloire qui bientôt
va faire de l'humble comédien ambulant le plus grand auteur comique
de tous les temps.
***
Cette existence aventureuse des comédiens ambulants, que d'illustres
représentants de la scène française la connurent
à leurs débuts !
Préville qui, pendant trente-trois ans, de 1753 à 1786,
fut le premier comédien du Théâtre-Français,
l'avait menée à ses débuts. Il a laissé
sur cette période de sa vie les souvenirs les plus pittoresques.
La troupe dont il faisait partie avait pour tout véhicule une
charrette dans laquelle étaient empilés les décors,
avec deux banquettes pour les dames. Les acteurs allaient pédestrement.
On s'arrêtait n'importe où, pourvu qu'on trouvât
un local suffisant pour rassembler les spectateurs.
En un tour de main, les décors étaient dressés
sur des planches supportées par des tonneaux. Pendant qu'on faisait
ces préparatifs, le directeur de la troupe, accompagné
de l'unique violon qui composât l'orchestre, s'en allait par les
carrefours annoncer le spectacle. Et, pour attirer le public, il ne
manquait jamais d'annoncer dans toutes les localités où
s'exerçait quelque industrie particulière, que ceux qui
n'avaient pas d'argent pouvaient payer leur place en marchandises.
Il arriva ainsi, raconte Préville, que, dans un bourg, on reçut
beaucoup de fromages et dans un autre force salaisons. Comme ces denrées
répandaient une odeur forte qui eut pu incommoder les spectateurs
et surtout les acteurs, on les avait mises, au fur et à mesure
qu'on les recevait, dans des baquets placés à la porte
de la salle.
La recette assurée, le caissier, ce soir-là, était
allé s'asseoir parmi les spectateurs. Mais voici que l'un de
ceux-ci, l'un des rares assistants qui avaient payé en argent,
sortit pour satisfaire un besoin naturel. Apercevant le baquet à
la lueur d'un lampion fumeux, il s'approcha, croyant qu'on l'avait mis
là tout justement pour l'usage qu'il en voulait faire. Mais le
caissier qui l'avait vu sortir se précipita à la porte
de la salle.
- Holà ! monsieur, cria-t-il, allez plus loin... C'est la recette
!...
***
Le chariot de Thespis roule aujourd'hui plus que jamais à travers
le monde. Les comédiens sont de grands voyageurs. Mme Sarah Bernhardt,
notamment, a parcouru l'univers dans tous les sens. Depuis 1882, elle
a fait sept fois le tour du continent américain. Il est vrai
qu'entre sa façon de voyager et celle des comédiens d'autrefois
il y a quelque différence pour ce qui concerne le confort et
la rapidité.
Elle fit construire naguère un wagon aménagé pour
son usage exclusif, dans lequel elle avait sa chambre à coucher,
sa salle à manger, sa cuisine, son cabinet de toilette et sa
salle de bains. Il lui arriva souvent, lorsqu'elle ne séjournait
dans une ville que pour une représentation, de ne pas descendre
à l'hôtel et de rester dans son wagon.
En 1906, elle parcourut les États-Unis, emportant avec elle son
théâtre, une tente immense qu'on dressait pour la représentation
et qu'on démontait le lendemain. A Waco, dans le Texas, cette
tente faillit même être enlevée, un soir, par un
orage qui éclata pendant une représentation.
Deux ans plus tard, dans une tournée au Mexique et en Californie,
le trust des théâtres ayant refusé les salles de
spectacles aux impresarios de la grande tragédienne, c'est encore
sous une tente qu'elle alla jouer de ville en ville.
Cette tente monstre, qui mesurait 180 pieds de long et 130 de large,
pouvait abriter 4,000 personnes assises et possédait une scène
portative. Elle avait coûté 15,000 francs.
La grande tragédienne voyageuse vient de terminer sa septième
tournée triomphale en Amérique. Cette tournée a
duré neuf mois.
Sarah Bernhardt commença ses représentations au mois d'octobre
dernier, à Chicago. Puis elle visita tous les centres importants
des États-Unis et parcourut ainsi 25,000 milles en chemin de
fer ; elle donna 285 représentations, en soirée et en
matinée, en 238 jours, dans 103 villes américaines. La
recette totale a dépassé cinq millions de francs ! Malgré
cette activité extraordinaire, Sarah Bernhardt a encore trouvé
le temps de visiter tout ce qu'il y avait d'intéressant dans
ces diverses localités : des usines, des forêts, des lacs,
des fleuves ; de patiner sur la glace, de traverser la frontière
pour visiter la ville de Juarez avant l'attaque des révolutionnaires
mexicains, et, enfin, se trouvant à la Nouvelle-Orléans,
elle a pris part à une chasse au crocodile qui l'a beaucoup intéressée.
Le moderne chariot de Thespis, vous le voyez, ne manque pas d'agréments
divers.
La. passion du théâtre est une des plus impérieuses
parmi celles qui dominent notre moderne humanité. Il paraît
qu'on ne peut plus se passer de spectacles. Les grands paquebots qui
traversent l'Atlantique ont une salle de théâtre. N'annonçait-on
pas dernièrement qu'un groupe de financiers venait de se constituer
pour créer une compagnie de wagons-théâtres ? Les
grands rapides européens auront de ces wagons et emmèneront
une petite troupe et quelques musiciens. Les longs trajets seront ainsi
abrégés pour les voyageurs.
En attendant que se réalise ce projet du théâtre
roulant, le chariot de Thespis continue son petit bonhomme de chemin
au hasard des routes. La France compte encore un bon nombre d'entreprises
de théâtres forains qui portent dans les bourgades privées
de salles de spectacles les joies du vaudeville et les frissons du drame.
Beaucoup de ces théâtres sont avantageusement connus, tels
les théâtres Courdiaux, Derly, Peltier, Matti, Bornier,
Lavaillé, Lamberty, etc.
Il existe même un théâtre aquatique qui parcourt
nos rivières et nos canaux ; le chariot de Thespis, sous la direction
de Mme Pernez, s'est transformé en bateau.
Ce théâtre flottant se compose de trois grands chalands
et d'un petit remorqueur. La salle de spectacle mesure 38 mètres
de longueur sur 5 de largeur et est éclairée à
l'acétylène. Le second chaland comprend douze cabines
suffisamment confortables pour le personnel, composé de dix-huit
artistes. Ces braves et modestes comédiens sont sans doute peu
payés, mais ils sont logés et nourris et ont le droit
appréciable de pêcher à la ligne dans l'intervalle
des représentations. Ce bateau-théâtre parcourait
ces temps derniers le cours de l'Oise. Il est forcément peu connu,
n'ayant qu'un champ d'action fort restreint.
Souhaitons plus de retentissement à l'oeuvre du théâtre
ambulant que vient de faire construire M. Gémier, dans un but
d'intelligente décentralisation ; et bonne chance au moderne
chariot de Thespis qui va bientôt parcourir la France, traîné
non plus par deux boeufs poussifs ou une maigre haridelle, mais par
trois cents chevaux-vapeur.
Ernest LAUT