LE GÉNÉRAL JAPONAIS NOGI
DEVANT LE TOMBEAU DE L'EMPEREUR AUX INVALIDES


Le général japonais Nogi, le glorieux vainqueur de Port-Arthur, venu en Europe pour les fêtes du couronnement du roi d'Angleterre, a passé quelques jours à Paris. L'une de ses premières visites a été pour le tombeau de l'empereur, aux Invalides. On sait combien le nom de Napoléon est populaire au Japon. On y trouve dans maintes maisons des portraits du grand homme de guerre.
Élevé dans l'admiration du vainqueur d'Austerlitz, le général Nogi a voulu avant tout aller rendre hommage à sa mémoire.
En revenant de cette visite, voilà comment le célèbre général japonais a résumé ses impressions :
« Personne, a-t-il dit, ne saurait approcher le tombeau de « l'incomparable général » sans une profonde émotion. Tous ceux qui ont une âme de soldat sont saisis d'une sorte de respect sacré auprès de la dépouille de l'homme que l'histoire considère comme le plus grand génie militaire de tous les temps. J'ai éprouvé ce sentiment d'une manière intense et je n'aurais pas voulu quitter Paris sans accomplir ce pèlerinage. »
Voilà des paroles qui contrastent singulièrement avec certaines déclarations faites récemment à la tribune française...

VARIÉTÉ

Protégeons les forets

Le monument de Surell.- La fête de l'Arbre à travers le monde. - Consommation du bois. - L'État ennemi des arbres.

On a, d'autre dimanche, dans la petite ville de La Grave ( Hautes-Alpes ), élevé un monument à Alexandre Surell.
Surell ?.. diront sans doute beaucoup de lecteurs, qu'est-ce que Surell, et qu'a-t-il fait pour mériter cette glorification ?
Ce qu'a fait Surell, je vais vous le dire, et vous reconnaîtrez que l'hommage qu'on lui rend n'est point excessif.
Alexandre Surell fut, chez nous, le premier apôtre du. reboisement. A une époque où l'on ne se souciait pas de l'utilité de l'arbre et de la forêt, Surell consacra sa vie à démontrer cette utilité.
Le premier il formula cette loi dont l'exactitude s'est depuis lors constamment vérifiée : « La présence d'une forêt sur un sol empêche la formation des torrents. » Le premier, devant la furie du déboisement qui depuis tant d'années sévit chez nous, il prévit ces éboulements de rochers, ces avalanches de boue, ces inondations dont la France a si cruellement souffert depuis un quart de siècle.
Ingénieur dans les Hautes-Alpes, il y fit triompher la cause du reboisement, reconstitua les forêts sur les hauts plateaux dénudés, et préserva ainsi cette région des pires catastrophes. C'est sur son initiative que furent votées, en 1860 et 1864, les premières lois sur le reboisement.
Il fut le précurseur du grand mouvement en faveur de l'arbre qui, en ces dernières années, s'est manifesté dans le monde entier.
Vous voyez que le monument qu'on lui élève est parfaitement justifié.
La fête de l'Arbre qui se pratique aujourd'hui dans maints pays du monde n'est point une réjouissance d'invention moderne. Les Germains la célébraient avec éclat, mais aussi, hélas ! avec quelque cruauté. Ils égorgeaient un homme, l'enterraient et plantaient un chêne sur sa tombe.
Les amis des arbres sont aujourd'hui moins barbares et leurs fêtes n'exigent plus de sacrifices humains.
Pendant des siècles, la tradition de la fête des arbres demeura dans l'oubli. Ce sont les Américains qui, les premiers, la firent renaître.
En 1872, un habitant de l'État de Nebraska. Sterling Norton, fonda une ligue qui prit pour emblème la feuille de chêne et se proposa de fêter à chaque printemps l'Arbor Day, le jour de l'arbre. Ce jour-là, ce n'est pas un arbre qu'on plante, mais une quantité d'arbres extraordinaire, car chaque ligueur doit planter le sien, et la ligue fondée par Sterling Norton compte aujourd'hui plusieurs millions d'adhérents qui paient, pour la cause de l'arbre, chacun un dollar par an.
Cette ligue a déjà donné au seul état de Nebraska, où elle fut fondée, plus de 600 millions d'arbres.
Le Canada suivit l'exemple des États Unis. Des ligues des amis des arbres y furent créées peu d'années après.
En Europe, c'est l'Italie qui, la première, donna le bon exemple. Depuis 1902, un décret de M. Bacelli, ministre de l'Agriculture, a institué la fête des arbres dans toutes les communes italiennes. Les enfants des écoles italiennes plantent ainsi une moyenne de cent à cent cinquante mille arbres par an... Cela vaut mieux que de planter des statues.
Du Midi, la tradition gagna les pays du Nord. La coutume de l'Arbor Day se pratique régulièrement en Suède et en Norvège depuis une quinzaine d'années. On assure que chaque année, les petits écoliers des pays scandinaves ne plantent pas moins de cinq à six cent mille jeunes arbres.
Il en est de même en Belgique, où la fête de l'arbre fait partie des cérémonies traditionnelles jugées indispensables à la bonne éducation de la jeunesse.
On apprend là aux enfants, non pas seulement à planter des arbres, mais encore à les soigner, à les protéger, à ne point les abandonner, à suivre le cours de leur vie comme on suit avec sollicitude le cours de l'existence des êtres auxquels on s'intéresse.
Voici en quels termes excellents un échevin de la ville d'Anvers exposait leurs devoir aux enfants des écoles réunis pour célébrer une de ces fêtes :
« De même, leur disait-il, que vous avez besoin de la sollicitude de la famille et de l'école pour devenir des hommes, de braves citoyens remplissent utilement leur rôle dans la société, de même les plantes que vous allez mettre en terre ne peuvent devenir des arbres parfaits que si elles sont entourées de soins et de bienveillance, que si elles sont préservées de mauvais traitements que la jeunesse ne leur épargne pas toujours, et dont vous les préserverez, j'en suis convaincu, profitant ainsi des leçons que l'école vous donne journellement.
» Vous vous rappellerez que tout, dans la nature, est soumis à la joie et à la douleur ; les arbres ne font pas exception à cette règle : eux aussi souffrent quand on on les tourmente et ils finissent par mourir.
» Protégez-les donc, mes jeunes amis, faites la garde auprès d'eux, ne permettez pas qu'on leur fasse du mal, et vous verrez combien ils vous seront reconnaissants de votre sollicitude ; leur ombre hospitalière vous préservera, pendant les chaleurs de l'été, des ardeurs du soleil et vous serez heureux de pouvoir, pendant vos jeux, vous abriter sous la protection de leurs branches feuillues. Vos parents également, quand leurs travaux leur en donneront le loisir, pourront venir s'y reposer et y aspirer à pleins poumons l'air pur qui manque si souvent dans leurs habitations. Puis, vous entendrez le gazouillement des oiseaux, que vous considérerez aussi comme des amis et auxquels vous ne ferez aucun mal, car ils embelliront votre parc, ils peupleront vos arbres, ils leur donneront la vie et la gaîté... »
Combien ils serait à souhaiter qu'on répandît parmi les petits écoliers de France ces jolis conseils donnés par un échevin belge aux enfants de son pays.

***

C'est qu'il est urgent plus qu'il ne le fût jamais de protéger nos arbres et d'assurer le reboisement de nos forêts.
En aucun temps, en effet, on ne fit une telle consommation de bois qu'en ce temps-ci.. Le déboisement a pris de formidables proportions.
Si le bois est employé moins qu'autrefois pour le chauffage et pour la bâtisse où le fer le remplace le plus souvent dans la charpente, il est, par contre, maintes industries modernes qui ne vivent que du bois.
Celle du papier, notamment, est la cause principale de la déforestation qui sévit aujourd'hui sur le monde civilisé.
Ce sont de véritables forêts qu'il faut, en effet, pour assurer le tirage quotidien de 30.000 journaux, dont quelques-uns s'impriment à plusieurs millions, et celui de 200 volumes, ce chiffre représentant la moyenne de tous ceux qui se publient chaque jour dans le monde. M. Camille Flammarion affirme d'après les statistiques, que ces 30.000 journaux tirant à 10 milliards 800 millions d'exemplaires consomment journellement mille tonnes environ de pâte de bois ; exactement 350.000 tonnes chaque année. C'est avec les livres et les revues, la charge de 37.500 wagons de dix tonnes, traînés par 1.800 locomotives, c'est-à-dire à peu de chose près l'effectif du matériel d'une grande compagnie, ou encore le plein de 180 paquebots. Et encore il n'est pas tenu compte des papiers d'emballage, cartons, prospectus, papiers à écrire, etc. Aussi bien, c'est 350 millions de mètres cubes que doit fournir chaque année, en Europe, la coupe de bois. La France en donne six millions et demi, l'Angleterre neuf millions, et la Russie, la Norvège, le Canada, les Etats-Unis fournissent le reste. Mais les Etats-Unis consomment à eux seuls 900 millions de mètres cubes.
On coupe donc les arbres, on détruit les forêts pour alimenter tous les jours cette fabrication fantastique. Mais un arbre ne repousse pas en une année ni en dix ; et la consommation dépasse de beaucoup la production. Il y a là, conclut M. Flammarion, un péril économique immense et il n'est pas facile de prévoir tous les dangers physiques et climatériques qui résulteront du déboisement de la planète mise ainsi en coupe réglée par les souverains modernes de « cet âge du papier ».
Mais que faire à cela ?... C'est le progrès. L'homme d'aujourd'hui ne vit plus que de pain ; il a besoin de sa nourriture intellectuelle autant que de la nourriture de son corps. Il ne faut donc point espérer réduire la consommation des arbres tant qu'on n'aura pas trouvé quelque autre matière pouvant servir à la fabrication du papier.
Or, cette industrie papetière, loin de borner ses exigences, les développe sans cesse. La rapidité avec laquelle elle consomme la matière première est inouïe. Jugez-en par le récit de l'expérience suivante qui fut faite il y à quelques mois en Allemagne.
Il s'agissait de savoir en combien de temps certaine grande usine, pourvue de tous les outils modernes, peut transformer un arbre en papier imprimé. En présence d'un notaire qui rédigea le procès-verbal, on apporta trois arbres. Il était sept heures trente quand une première machine les prit et les scia en planches ; une autre les mit en poudre, une troisième en pâte ; à neuf heures trente-quatre ils sortaient des cylindres à l'état de feuille de papier. Cela rappelle un peu les machines célèbres qui, recevant un porc, rendent un saucisson ou transforment un lapin en tube à huit reflets. La papeterie, en question n'ayant point d'imprimerie, on porta le papier aux presses les plus voisines, c'est-à-dire à deux kilomètres ; à dix heures précises, le journal était fait. Il n'avait donc fallu que deux heures trente minutes pour opérer le miracle, et ce temps, dans de meilleures conditions, eût été abrégé.
La presse est donc une grande mangeuse d'arbres ; mais il importe à la bonne marche de la civilisation qu'on ne la prive pas de sa nourriture. Le seul moyen d'obvier dans l'avenir aux inconvénients de cette formidable boulimie, c'est de combler les vides qu'elle cause et de planter sans cesse.
C'est pourquoi ces « fêtes de l'Arbre » au cours desquelles les enfants des écoles plantent des arbustes par centaines, n'ont pas seulement une signification symbolique : elles ont aussi leur utilité pratique ; et, à ce double point de vue, elles méritent d'être encouragées et multipliées.
En Angleterre, le gouvernement subventionne les sociétés et les municipalités qui s'occupent de planter d'arbres les avenues, routes et lieux publics. Chez nous, l'État se désintéresse de l'arbre qui est pourtant une des sources de la richesse du pays et de sa salubrité. Si nous n'avions pas maintes sociétés privées comme le Club Alpin, le Touring Club, la société des Amis des Arbres, l'Association pour l'aménagement des montagnes, si beaucoup d'instituteurs ne suppléaient à l'indifférence de l'État en créant parmi leurs élèves de petites associations forestières, qui donc s'aviserait chez nous de protéger et de restaurer les bois qui sont une des plus importantes richesses de notre domaine national ?
L'autorité d'autrefois était moins indifférente. Henri III, Henri IV prenaient des édits pour ordonner que des ormes fussent plantés « le long des voyeries ». Dans maintes commune, n'appelle-t-on pas encore aujourd'hui les plus beaux de ces arbres des « Sullys », du nom du grand ministre qui réalisa le voeu de ces rois ?
En 1798, François de Neufchâteau, ministre de l'Intérieur, ne voulait pas qu'on se contentent de planter par commune un seul arbre de la Liberté. « Un arbre seul, disait-il, c'est triste : qu'est-ce qu'un arbre par commune ? Ayons-en plutôt deux devant chaque maison. Faisons des bois entiers. Plantons des forêts vastes. Élevons à la liberté des temples naturels. »
Et il voulait qu' « à tout citoyen qui aurait planté à ses frais une promenade publique dans sa commune fut attribuée une médaille d'or et dédiée une inscription sur marbre dans le lieu le plus apparent de la dite promenade ».
Or, que fait-on, aujourd'hui, pour les particuliers qui travaillent au reboisement du pays ? Comment les encourage-t-on ?.. La plupart du temps on ne leur accorde même pas les exemptions d'impôts que la loi a prévues pour récompenser leur initiative, et le fisc les accable au lieu de les dégrever.
Quant aux arbres de nos routes, on sait quelle guerre sans merci leur font en général les ingénieurs des ponts et chaussées. Dès que ces arbres ont atteint certaine ampleur et commencent à donner de l'ombre, ces fonctionnaires impitoyables arrivent et les jettent à-bas. Ils donnent pour raison qu'un arbre arrivé à son entière croissance ne peut plus que dépérir. Ce n'est pas un raisonnement d'ingénieur, c'est un raisonnement de bûcheron.
Et si, du moins, ils remplaçaient par d'autres arbres ceux qu'ils abattent, mais non, ils se contentent de détruire. Combien de routes de France, ombragées naguère, sont aujourd'hui dénudées par la volonté de ces vandales.
Et tandis que ces destructions inutiles se poursuivent chez nous, que voyons-nous à l'étranger ? Partout, le reboisement est à l'ordre du jour. En Allemagne, on borde partout les routes d'arbres fruitiers. Ce ne sont que cerisiers, noyers, pommiers, pruniers. Au moment de la récolte, les fruit. sont vendus aux enchères par les communes, pour la fabrication des boissons, marmelades, confitures dont nos voisins font une si large consommation. C'est d'un excellent profit pour le budget des villages.
On opère de même en Angleterre et dans plusieurs autres pays d'Europe.
Berlin est entouré d'une ceinture de bois splendides. Vienne a voté cinquante-cinq millions pour créer une forêt à laquelle aboutira la célèbre promenade du Prater.
Aux Etats-Unis, une loi a ordonné la création de réserves boisées dites « parcs nationaux ». Celui de Yellowstone n'a pas moins de dix mille kilomètres carrés.
Au Japon, il est défendu de toucher aux arbres des forêts sans l'autorisation du ministre compétent. Toute forêt, même appartenant à des particuliers, est considérée comme « territoire protégé par l'État ».
Il n'est pas jusqu'à la Perse qui n'ait pris des mesures contre le déboisement. Depuis la fin de l'an dernier, il y est formellement défendu jusqu'à nouvel ordre d'exploiter les forêts, et toute exportation de bois est interdite aux frontières du pays.
Chez nous, par contre, s'affirme l'indifférence des pouvoirs publics. Paris perd de jour en jour sa ceinture de forêts ; et nous laissons dévaster nos bois par des trafiquants allemands qui, empêchés par les lois protectrices de leur pays, d'y pratiquer leur impudent vandalisme, viennent librement l'exercer ici.
Il serait pourtant temps, comme dit la chanson, d'être un peu plus prévoyants et de suivre l'exemple des pays qui reboisent sans cesse et ne se lassent pas de réparer les brèches causées dans les forêts par les exigences de l'industrie moderne.
Il importe qu'en toutes contrées de l'univers le reboisement soit poursuivi avec la même ardeur, si l'on ne veut pas voir luire bientôt le jour prédit par Alfred de Musset le triste jour où

Le monde sera propre et net comme une écuelle,
Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,
Comme un grand potiron roulera dans les cieux.

Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 23 Juillet 1911