PAS D'EAU !


On a vu, à Paris, cette chose incroyable, abominable, criminelle !... Les pompiers ont manqué d'eau pour combattre un incendie.
Le feu avait pris dans un immeuble de la rue de Charonne, la nuit, vers 2 heures du matin. L'alarme fut vivement donnée et, quelques instants plus tard, les pompiers de la caserne Chaligny accouraient et se préparaient à combattre vigoureusement l'incendie ; mais les douze lances qui avaient été mises en batterie ne purent déverser sur le foyer qu'une quantité d'eau tout à fait insuffisante, la pression étant presque nulle Et ce fut ainsi que l'incendie, qui eût pu être rapidement circonscrit, gagna les étages supérieurs ; bientôt l'immeuble entier flamba, et les maisons voisines furent menacées. A trois heures, le toit s'effondrait. Enfin, vers quatre heures, l'eau arrivant en quantité normale, le feu fut circonscrit.
Mais l'imprévoyance administrative avait jailli causer un désastre.

VARIÉTÉ

Aux Bains

Les Français du Moyen Âge étaient propres. - Ceux du siècle de Louis XIV ne l'étaient pas. -Ceux d'à présent ne le sont pas assez.
- Les bains à Paris. - Prenons exemple sur les Japonais.

Quelques historiens ont affirmé à tort que nos lointains aïeux étaient des gens mal-propres. Michelet, parlant du Moyen Âge, écrit : « Pas un bain durant mille ans ! »
Or, c'est là une erreur que les études et les travaux accomplis aujourd'hui sur la vie sociale des siècles passés ont réformée.
Au Moyen Âge, toutes les villes, voire même de simples villages, avaient leurs étuves publiques ; le moindre logis bourgeois possédait sa « cuve à baigner ».
Ce n'est qu'à l'époque de la Renaissance que l'usage du bain se perdit chez nous. L'autorité ferma à ce moment les étuves publiques parce qu'elles étaient devenues de mauvais lieux où l'on menait vie scandaleuse, et aussi parce que les médecins les avaient déclarées dangereuses en temps de peste par la contagion.
En même temps s'introduisait en France la mode italienne consistant à s'oindre le corps de pâtes et d'onguents, si bien qu'au lieu de se baigner on prit l'habitude de s'encrasser la peau.
Dès lors, l'usage du bain disparaît des moeurs, en tant que mesure d'hygiène. On ne l'emploie plus que comme médication curative. On 1'ordonne après la saignée et après la purge. Les belles dames du XVIIe siècle se garderaient bien de prendre un bain sans ordonnance expresse du médecin.
Mme de Motteville note dans ses Mémoires que la reine Anne d'Autriche ne commença à prendre régulièrement des bains que lorsqu'elle ressentit les premières atteintes de son cancer au sein.
Dans son livre sur la Vie aux Bains, le docteur Cabanès reproduit à ce propos quelques lignes de Théophraste Renaudot, qui sont très caractéristiques.
Vous allez voir combien peu l'ancêtre du journalisme était partisan du bain chaud :
« Le bain, disait-il, dans une conférence publique de son Bureau d'Adresse, est non seulement superflu, mais très dommageable aux hommes... Il doit être pris après la digestion, et nous ne sçavons pas quand elle est faite, le corps estant purgé, ce qui n'arrive guère comme il faut ; autrement, il émeut les fluxions à ceux qui sont replets et sujets à catarrhes, emplit la tête de vapeurs, est ennemy des nerfs et ligaments qu'il relasche, en sorte qu'on n'a jamais senti la goutte qu'après s'être baigné ; tue le fruict dans le ventre des mères; mesme, lorsqu'il est trop chaud, est contraire à ceux lui ont des dartres ou eresypeles, aux personnes grasses et replètes et généralement à tous ceux qui ne l'ont pas accoustumé... »
Qui eût cru que le fait de se plonger dans l'eau chaude pût entraîner tant de conséquences fâcheuses ?
Tel était, cependant, l'avis de la plupart des médecins. Ceux-là mêmes qui n'allaient pas jusqu'à déclarer l'usage du bain dangereux n'hésitaient pas à le proclamer inutile. Louis Savot, médecin du roi, écrivait :
« Les estuves et les bains ne sont pas nécessaires en France, comme aux provinces où l'on y est accoutumé, et encore moins aujourd'huy, en quelque pays que ce soit qu'anciennement. D'autant que les choses non accoustumées doivent toujours estre suspectes à nostre santé, et que nous nous en pouvons plus commodément passer que les anciens, à cause de l'usage du linge que nous avons, qui nous sert aujourd'hui à tenir le corps net, plus commodément que ne le pouvoient pas faire les estuves et bains aux anciens, qui estoient privez de l'usage et commodité du linge... »
Admirez l'opinion de ce médecin d'autrefois... Pourvu qu'on ait du linge, point n'est besoin de se laver... Le linge est fait pour être sali; et dame, si ce médecin imposait sa manière de voir à ses clients, j'imagine qu'on devait pouvoir dire d'eux ce qu'Alphonse Allais disait naguère d'un bohême montmartrois bien connu pour les négligences de sa toilette :
« Un Tel, mais il est très soigneux de sa personne : il change tous les jours de chemise sale... »

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Par ces opinions, vous pouvez vous faire une idée des habitudes de malpropreté qui, peu à peu, se répandirent jusque dans les plus hautes classes de la société.
A la fin du XVIe siècle, les femmes honnêtes avaient complètement perdu la pratique des ablutions intimes. Mais comme cette absence de soins n'allait pas sans inconvénients et que les belles dames répandaient autour d'elles des senteurs de nature à faire fuir leurs adorateurs, elles prirent l'habitude de porter sur leur personne des sachets imprégnés de parfums pénétrants. Néanmoins, en dépit de ces précautions, les odeurs naturelles étaient souvent plus fortes que les parfums, et un contemporain affirme que certaines dames des plus élégantes sentaient parfois plus mauvais qu'un « retrait ».
Quant aux hommes, ils prenaient des bains de rivière en la saison chaude pour leur agrément, mais en la saison froide ils se gardaient des bains en baignoires. Nous lisons dans le Journal d'Héroard, qu'Henri IV allait se baigner tout nu dans la rivière au Pecq, sans souci des gens qui le regardaient ; mais ces bains ne l'empêchaient pas de sentir fort mauvais. Et s'il faut en croire Tallmant des Réaux Mme de Verneuil lui dit un jour, dans un moment de colère « qu'il puoit comme une charogne ».
Or ne faisait pas mystère de sa malpropreté, en ce temps-là, et l'on ne rougissait nullement de ne s'être point lavé. Dans la Ruelle mal assortie, petit dialogue amoureux composé par Marguerite de Navarre, la jolie reine trouve tout naturel de dire à un joli seigneur qui lui fait la cour :
« Voyez ces belles mains ; encore que je ne les aye point décrassées depuis huit jours, gageons qu'elles effacent les vostres. »
Jugez par là de ce que devaient être les mains de l'amoureux.
Louis XIV aussi allait à la rivière en été « pour son rafraîchissement et son divertissement », dit le Journal de la Santé du Roi, mais en autre temps il ne prenait de bains qu'autant que ses médecins lui en ordonnaient.
Sous son règne et sous le règne de Louis XV, il y a des salles de bains dans tous les palais royaux ; mais à part quelques châteaux des environs de Paris, la plupart des logis de la noblesse et de la grande bourgeoisie en sont dépourvus.
A la fin du XVIIIe siècle, Marie-Antoinette apporte à la cour des habitudes de propreté inconnues jusqu'alors. Elle prend fréquemment des bains.
Louis XVI se garde de l'imiter. Au retour de Varennes, la malheureuse famille royale rentre aux Tuileries dans un état pitoyable. Le roi et la reine sont couverts de poussière. Marie-Antoinette réclame tout de suite un bain... Quant au roi, savez-vous ce qu'il demande ?... Il demande un poulet.
A la veille de la Révolution, on n'a pas fait le moindre progrès quant à l'hygiène intime et aux soins de propreté. Une foule de beaux seigneurs ne se lavent même pas avec de l'eau et se contentent de se décrasser le visage à l'aide de coton imprégné d'esprit de vin.
L'un d'eux fait un jour publiquement une réflexion qui peint à merveille les moeurs du temps :
« C'est très drôle, s'écrie-t-il, qu'on se lave si souvent les mains, tandis qu'on ne se lave jamais les pieds. »
Un écrivain de la Restauration racontait que sa grand'mère qui avait vécu sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, lui avait avoué que, jusqu'à cinquante ans, elle n'avait pas pris de bains, considérant que c'était péché mortel de plonger son corps nu dans l'eau.
Telles furent les moeurs des Français et même des Français de qualité au temps où d'on ne se baignait pas. Et ces moeurs devaient se perpétuer longtemps encore après la Révolution. Le XIXe siècle ne le céda pas beaucoup sur ce point aux trois siècles précédents, et les Français d'alors, qui accusaient si bénévolement les gens du Moyen. Âge de malpropreté étaient infiniment plus malpropres qu'eux.

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Un auteur de la Restauration écrit, vers 1820 : « Depuis quelques années, les bains se multiplient à l'infini. » Cet auteur exagère. A la vérité, depuis la Révolution, le nombre des maisons de bains avait singulièrement augmenté à Paris, mais à Paris seulement ; la province restait encore réfractaire à l'hygiène corporelle ; et des voyageurs anglais, qui parcouraient la France à cette époque, marquent leur étonnement de ne pas même trouver une maison de bains dans des villes de quinze à vingt mille habitants.
Mais Paris a déjà quelques établissements des plus confortables. Un ancien procureur nommé Vigier a élevé près du Pont-Neuf une maison de bains d'un genre nouveau... que dis-je, une maison ?... Une ville flottante, eût dit M.de La Harpe !... Cette maison est un immense bateau à deux étages construit sur le modèle du vaisseau de ligne les Etats-de-Bourgogne, que montait avant la Révolution le fameux navigateur Bougainville. Ce vaisseau avait cent quatre-vingt-douze pieds de longueur ; le bateau de Vigier n'en a pas moins. Le navire de Bougainville portait cent quarante canons ; celui de Vigier a cent quarante cabinets.
Les écrivains du temps ne tarissent pas d'hyperboles sur « ce palais entouré d'un jardin enchanté ».
« Où venait naguère, écrit l'un d'eux dans ce style pompeux qui est la marque du temps, où venait naguère se briser la vague écumante, des plantes balsamiques germent, pour charmer les yeux et l'odorat du baigneur étonné de respirer, au milieu des flots, les parfums des bosquets d'Idalie ; plus loin, des ombrages verdoyants invitent le baigneur à attendre le repos nécessaire pour entrer au bain sans danger, ou à goûter, en en sortant, celui que la médecine ordonne pour mettre à profit ses bienfaits. »
Les bains Vigier sont un paradis. Mais d'autres établissements ne leur cèdent en rien pour le luxe et le confort. Tout près de là s'élèvent les bains Albert où l'on va prendre surtout les bains thermaux et médicinaux, les fumigations, les douches ascendantes et descendantes. Les bains Tivoli rue Saint-Lazare, sont le rendez-vous des personnes distinguées qui vont y soigner leurs nerfs fatigués, leurs spasmes, leurs vapeurs et leurs « nébulosités de cerveau ». C'est l'établissement préféré des élégantes. La spécialité de la maison est le « bain nuptial », aromatisé de vins généreux qui passent pour « confortatifs » et suivi de frictions à l'aide de baumes aphrodisiaques. Le « bain nuptial » coûte un louis. Il est spécialement destiné aux messieurs à la veille de se marier.
Paris compte encore plusieurs maisons de bains : les Bains Chinois, les Bains Turcs, les Bains Montesquieu, les Bains du Mail. Mais tous ces établissements ne sont fréquentés que par la classe aisée. L'hygiène du corps fait d'incontestables progrès cependant. De 1817 à 1831, trente-sept établissements de bains nouveaux sont ouverts à Paris. Après 1831, on compte, dans la capitale, soixante-dix-huit de ces maisons. Le nombre des baignoires en service est de deux mille cent soixante-quatorze.
Mais le bain demeure un luxe ; il est trop cher pour l'ouvrier qui doit se contenter, en été, d'une pleine eau en Seine, aux bains à quatre sous.
De nombreuses années s'écouleront encore avant que les pouvoirs publics s'intéressent aux questions d'hygiène corporelle et se préoccupent de vulgariser les soins de propreté si nécessaires pourtant à la conservation de la race.
J.-B. Dumas, le chimiste, étant ministre de l'Agriculture et du Commerce, fut le premier qui conçut le projet de doter les grandes villes de bains populaires. C'était en 1850. Une épidémie de choléra venait de désoler la France : l'hygiène apparaissait comme le moyen le plus sûr d'éviter dans l'avenir le retour de pareilles catastrophes. J.-B. Dumas présenta à l'Assemblée nationale un projet de loi ayant pour but d'encourager les communes à créer des bains publics avec l'aide de l'État. La loi fut votée le 3 février 1851, mais elle ne fut jamais appliquée... C'est trop souvent le sort des bonnes lois...
Le projet de J.-B. Dumas n'a commencé à se réaliser qu'en ces dernières années. Un certain nombre de villes ont construit des bains populaires, des piscines. Paris n'a que quatre établissements municipaux de ce genre. Il en faudrait dix fois autant pour satisfaire aux besoins de la population ouvrière.
Nous sommes à ce point de vue singulièrement en retard sur l'étranger. A Berlin, il y a onze piscines municipales, autant à Vienne. A Budapest, on distribue par an plus de trois millions d'entrées à dix centimes dans les piscines municipales. A Paris, le nombre des entrées n'atteint pas même annuellement huit cent mille. Si l'on tient compte de la différence de population entre les deux villes, on voit combien nous sommes loin de la propreté des Hongrois.
Un fait singulier et pénible à constater pour notre galanterie, ressort des statistiques relatives à nos piscines, c'est que, chez nous, l'homme est plus propre que la femme. En 1908, sur trois cent mille bains servis à l'établissement de l'avenue Ledru-Rollin, la plus importante de nos piscines municipales, il n'y en eut guère que trois mille pris par les femmes. Il vient donc aux piscines cent hommes contre une femme.
Il est certain que le préjugé contre la nécessité du bain est plus ancré chez le beau sexe que chez le sexe laid. Un médecin de nos lecteurs nous écrivait à ce propos :
« J'ai vu une blanchisseuse propre de l'extrémité des ongles jusqu'au coude, mais au delà !!!, des jeunes filles, à la veille de leur mariage, la poitrine couverte d'une crasse vénérable, si toutefois l'ancienneté confère ce caractère...
» Et toutes ces personnes ont conscience de leur négligence. Elles s'excusent auprès du médecin lorsque celui-ci les découvre pour les examiner et rejettent sur l'invasion trop soudaine de la maladie leur faute contre l'hygiène et la propreté. Il est pourtant facile de se tenir propre et la dépense est nulle... »
Oui, certes, il est facile et peu coûteux d'être propre, mais il subsiste encore chez certaines personnes une prévention enracinée et quasi atavique contre les soins du corps. Des siècles de malpropreté ont perverti jusqu'au bon sens populaire. Pour donner une excuse à leur saleté, les gens qui n'avaient pas honte de vivre dans la crasse feignirent de confondre propreté et impudicité. Quiconque prenait soin de son corps ne pouvait être qu'un voluptueux et un dépravé.
Il importe de lutter contre ce préjugé et, d'achever de le vaincre. Pour cela, il faut que non seulement dans les villes, mais jusque dans les plus lointains villages, on enseigne à l'école les principes de l'hygiène et l'on accoutume les enfants à les mettre en pratique.
La dernière statistique faite à Paris nous enseigne que les établissements balnéaires de la capitale sont au nombre de cent cinquante-cinq soit un pour 1.770 habitants environ ; et qu'on y prend annuellement 2.500.000 bains, c'est-à-dire un peu moins de un par habitant et par an.
Or, à Tokio, où chaque ménage a sa baignoire, il existe 750 établissements balnéaires publics où fréquentent les seuls célibataires, et dans lesquels on donne par jour 400.000 bains pour une population totale de 1.440.000 habitants.
La comparaison n'est-elle pas quelque peu humiliante pour nous ?
Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 30 Juillet 1911