SUS AUX SABOTEURS !


Il n'est point de crime plus abominable et plus lâche que celui du saboteur. Et, par une anomalie singulière, il n'en est pas qui jusqu'ici ait joui d'une pareille impunité.
On nous répète sans cesse que le parlement va voter des mesures de répression, et le parlement ne vote rien.
Au surplus, à quoi bon des lois nouvelles ? N'avons-nous pas tout ce qu'il faut dans nos codes pour punir les gredins qui coupent les fils ou déboulonnent les rails ?.. N'avons-nous pas la loi de 1854 sur les chemins de fer, qui punit de travaux forcés « la destructions des voies et tous autres actes connexes, de nature à causer des déraillements » ? N'avons-nous pas les lois contre les anarchistes votées pendant la période d'attentats qui se déroula de 1891 à 1894 ?
Ces lois ont tout prévu. Elles punissent et très sévèrement, et très justement, le sabotage et les provocations directes au sabotage. Il ne s'agit donc pas de nous fabriquer de nouvelles lois, mais bien d'appliquer celles qui existent.
L'opinion publique exige qu'on agisse énergiquement contre ceux qui excitent au sabotage et contre ceux qui le pratiquent, et c'est d'un coeur unanime que tous les honnêtes gens de France crient : « Sus au saboteurs ! »

VARIÉTÉ

Comment nos pères accueillirent le choléra

Une maladie moderne. - Le choléra à Paris en 1832. - Son arrivée en Carnaval.
Folie tragique. - La médecine impuissante. - Ne nous frappons pas.

Le choléra dont on nous menace chaque année et qui, espérons-le, ne viendra pas encore jusqu'à nous cette fois, est, pour l'Europe du moins, une maladie moderne. Les Français du Moyen Âge ne le connurent pas. Il est vrai qu'ils avaient la peste, qui, à certaines époques, les décimait régulièrement tous les deux ou trois ans et faisait des ravages auprès desquels ceux que fait aujourdhui le bacille virgule ne sont plus que de la Saint-Jean.
C'est en 1832 que nous eûmes la première invasion du choléra. Jusqu'alors c'était un mal peu connu et peu étudié. On en entendit parler en Europe pour la première fois en 1823 ; il désola la Russie en 1830 et 1831 ; il envahit ensuite l'Allemagne et l'Angleterre ; enfin, le 15 mars 1832, il entrait en France par Calais, et le 26 mars il éclatait à Paris.
Rendons cette justice aux pouvoirs publics d'alors : ils n'avaient point attendu que la maladie arrivât chez nous pour chercher les moyens de se prémunir contre elle. En 1831, le gouvernement avait envoyé en Pologne une commission médicale chargée de l'étudier. En même temps, des commissions spéciales furent créées à Paris avec mission de rechercher et de signaler toutes les causes d'insalubrité pouvant favoriser la marche de l'épidémie.
Un médecin parisien, le docteur Poumiès de la Siboutie, dont on a publié récemment les curieux Souvenirs, raconte qu'il fit partie de l'une de ces commissions.
« Nous visitâmes l'une après l'autre, dit-il, toutes les maisons de nos circonscriptions respectives. Ce que nous vîmes ne peut s'imaginer : des maisons fétides, délabrées, croulantes ; des logements privés d'air et de lumière ; des immondices partout. ; des enfants à demi-vêtus, en plein hiver, de vêtements sordides ; partout la propreté et l'absence complète de choses les plus nécessaires à la vie. Nos rapports et nos procès-verbaux ont fait connaître tous ces faits affligeants, dans les plus grands détails..»
Et, le médecin ajoute mélancoliquement :
« Selon sa coutume, l'administration a entassé ces documents dans ses cartons. »
Manque d'hygiène, indifférence administrative ; Vous voyez que nos pères étaient assez mal préparés à affronter l'attaque du choléra...
Cette attaque, au surplus, ils ne la croyaient pas redoutable. Le choléra fut accueilli sans émotion. On ne le prit pas au sérieux tout d'abord. Henri Heine, dans ses Lettres de France, a constaté le fait. La peinture qu'il fait de l'aspect de Paris et de l'état des esprits au début de l'épidémie caractérise, tristement cette imprévoyance.
« On s'était préparé avec d'autant moins de soin contre le fléau, dit-il, qu'on avait reçu de Londres la nouvelle qu'il n'avait enlevé que peu d'individus, proportionnellement. On parut même, d'abord, avoir pris le parti de s'en moquer, et l'on pensa que le choléra, ainsi que les grandes réputations, se réduirait ici à peu de chose. Il ne faut donc pas trop en vouloir à cet honnête choléra si, dans la crainte du ridicule, il eut recours à un moyen que Robespierre et Napoléon avaient trouvé efficace, et si, pour se faire respecter, il décima le peuple. Par la grande misère qui règne ici, par l'immense malpropreté qu'on y trouve ailleurs que dans les classes les plus pauvres, par l'irritabilité du peuple, surtout par sa légèreté sans bornes, par le manque total de dispositions et de mesures de prévoyance, le choléra devait s'étendre avec plus de promptitude et d'horreur qu'en aucun autre lieu...
C'est là, en effet, ce qui devait se produire. Mais le Français, né jovial et malin, ne voulait pas y croire. Et, comme pour ajouter au macabre de la situation, c'est en pleine saturnale qu'il accueillit le choléra et qu'il s'ingénia à le narguer.
Depuis deux eu trois jours le fléau commençait à manifester timidement sa présence lorsqu'arriva la fête de la Mi-Carême.
« Comme il faisait beau soleil et un temps charmant, dit encore Henri Heine, les Parisiens se trémoussèrent avec d'autant plus de jovialité sur les boulevards, où l'on aperçut même des masques qui, parodiant la couleur maladive et la figure défaite, raillaient la crainte du choléra et la maladie elle-même. Le soir du même jour, les bals publics furent plus fréquentés que jamais ; les rires les plus présomptueux couvraient presque la musique éclatante ; on s'échauffait beaucoup au chahut, danse peu équivoque ; on engloutissait à cette occasion toutes sortes de glaces et de boissons froides, quand tout à coup le plus sémillant des arlequins sentit trop de fraîcheur dans ses jambes, ôta son masque, et découvrit à l'étonnement de tout ce monde un visage d'un bleu violet. On s'aperçut tout d'abord que ce n'était pas une plaisanterie, et les rires se turent, et l'on conduisit bientôt plusieurs voitures de masques du bal immédiatement à l'Hôtel-Dieu, hôpital central, où, en arrivant sous leurs burlesques déguisements, le plus grand nombre moururent...
« Comme, dans le premier moment l'épouvante, on croyait à la contagion et que les anciens hôtes de l'hôpital avaient élevé d'affreux cris d'effroi. on prétend que ces morts furent enterrés si vite, qu'on ne prit pas le temps de les dépouiller des livrées bariolées de la folie, et qu'ils reposent dans la tombe gaiement, comme ils ont vécu . »
Le fléau eût tôt fait de changer en terreur cette inconcevable insouciance. Il se répandit par la ville avec une effrayante rapidité. Le 3 avril, le nombre des morts allait déjà à plus de cent ; le 9, huit cent quatorze personnes périrent ; enfin, dix-huit jours après l'invasion de l'épidémie (14 avril), on comptait douze à treize mille malades et plus de sept mille morts.

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Alors la peur succéda à l'indifférence. Et avec la peur, vinrent les soupçons mauvais, les accusations folles. Le peuple, d'abord avait accueilli l'épidémie avec scepticisme. Il ne voulait pas y croire. On vit des gens protester par la débauche contre la venue du fléau, le défier dans leur ivresse. On accusait les médecins d'exagération. D'aucuns prétendaient que le choléra n'était sorti tout armé de leur imagination que pour leur permettre de faire fortune.
Et puis quand les décès succédèrent aux décès, quand il fallut se rendre à la tragique évidence, le peuple nia encore l'épidémie ; il voulut ne voir dans l'amoncellement des morts que le résultat des plus abominables combinaisons de la perversité humaine. On parla d'empoisonnement des fontaines. Le bruit courut qu'un complot avait été tramé contre la population indigente. Des gens rôdaient par les rues, inquiets, cherchant partout les empoisonneurs, épiant les gestes des passants. Cette panique causa des crimes. De pauvres diables qui s'étaient trop approchés des fontaines publiques payèrent cette imprudence de leur vie.
Henri Heine a dépeint quelques-unes de ces scènes tragiques.
« Nul aspect, dit-il, n'est plus terrible que cette colère du peuple, quand il a soif de sang et qu'il égorge ses victimes désarmées. Alors roule dans les rues une mer d'hommes aux flots noirs, au milieu desquels écument çà et là les ouvriers en chemise comme les blanches vagues qui s'entrechoquent; et tout cela, gronde et hurle sans parole de merci, comme des damnés, comme des démons.
» J'entendis dans la rue Saint-Denis le fameux cri « A la lanterne ! » Et quelques voix, pleines de rage, m'apprirent qu'on pendait un empoisonneur. Les uns disaient que c'était un carliste et qu'on avait trouvé dans sa poche un brevet de lys. Les autres, que c'était un prêtre et qu'un pareil misérable était capable de tout. Dans la rue de Vaugirard, où l'on massacra deux hommes qui étaient porteurs d'une poudre blanche, je vis un de ces infortunés au moment où il râlait encore, et les vieilles femmes tirèrent leurs sabots de leurs pieds pour l'en frapper sur la tête jusqu'à ce qu'il mourût. il était entièrement nu et couvert de sang et de meurtrissures ; on lui déchira non seulement ses habits, mais les cheveux, les lèvres et le nez ; puis vint un homme dégoûtant qui lia une corde autour des pieds du cadavre et le traîna par les rues en criant sans relâche : « Voilà le choléra-morbus! » Une femme admirablement belle, le sein découvert et les mains ensanglantées, se trouvait là : elle donna un dernier coup de pied au cadavre quand il passa devant elle ».
Et le poète allemand ajoute : « Qui a vu ces bacchanales de sang et de mort ne les oubliera jamais. »

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Cependant, de toutes parts, on cherchait les moyens de se garantir contre le fléau.
« Dans l'espérance de se préserver, dit le docteur Poumiès, chacun se munit abondamment d'aromates, de boites, de flacons, de sachets, de drogues de toute espèce. Il y avait des gens qui portaient dans leur poche une sorte de pharmacie. On vendait des élixirs préservatifs, curatifs, de convalescence. On plaça dans tous les endroits publics des vases remplis d'eau chlorurée. Cette odeur de chlore nous poursuivait partout. Me trouvant juré en 1832, je demandai au président de faire enlever au moins une partie de ces vases placés en profusion dans la salle d'audience. On ne pouvai pas respirer ; et j'ai toujours pensé que l'abus du chlore dut occasionner bien des accidents... »
Or, ainsi que l'observe fort justement un écrivain de l'époque, « rien n'entretient la crainte comme une nomenclature de préservatifs et de précautions ». Les médecins, titulaires de la confiance administrative avaient publié leur charte de santé. On la retrouvait partout, à Chaque pas qu'on faisait dans la ville. Et chaque minute de ce régime préventif a ramenait incessamment la pensée sur le danger qu'on voulait éviter.
L'attention générale se portait uniquement sur l'horrible fléau.
« Chez soi, dit ce même écrivain, l'on avait à remplir toutes les prescriptions médicales. Il fallait empuantir sa maison pour l'assainir. On sentait partout le choléra dans l'odeur sépulcrale du chlore. On le retrouvait dans la ceinture de flanelle, dans les chaussettes de laine ; on s'habillait du choléra. Dehors, vous le rencontriez embusqué. au vitrage de chaque boutique, vous menaçant de son gigantesque nom, si vous n'entriez pas bien vite acheter des flacons, des sachets, des gants, des pommades, des bonbons, des gâteaux, du vin de rancio, du tabac ; que sais-je ? tout ce dont les magasins voulaient se dégarnir...»
Mais, à la vérité, on n'avait aucun moyen de se préserver à coup sûr. La maladie était toute nouvelle. On ne la connaissait pas. C'était pour la science médicale un problème dont personne jusqu'alors n'avait. tenté de rechercher la solution. On tâtonnait, et, pendant ce temps, le fléau poursuivait ses ravages.
L'auteur des « Souvenirs d'un médecin de Paris » constate en ces termes l'incohérence qui présidait à la lutte contre la maladie :
« Il régnait une grande diversité de traitements dans les hôpitaux comme dans la pratique particulière. Le froid, le chaud, les calmants, les excitants furent employés avec des succès et des revers à peu près égaux. Tant que l'épidémie fut à sa période d'acuité, le nombre des morts fut à peu prés le même, quels que fussent les milliers de volumes écrits sur le choléra, dans lesquels chacun préconise l'excellence de son traitement. Un jeune médecin, fort instruit, envoyé dans un canton pauvre, où tout manquait, gorgea ses malades d'eau froide à laquelle il ajouta, suivant le cas, un peu de vin du pays et plus tard un peu d'alcool. Il résulte de ses notes et observations tenues avec une grande exactitude que, malgré la violence de la maladie, il ne perdit pas plus de malades qu'ailleurs... »
Un point sur lequel tous les médecins étaient d'accord, c'est qu'il fallait avant tout se garder d'avoir peur. Craindre le choléra, disait-on, c'est le plus sûr moyen de l'attirer.
Et c'était là la première recommandation du médecin. Quand la thérapeutique médicale est impuissante on se rejette sur la thérapeutique morale.
Surtout, point de panique, disait la Faculté, point, de panique et point de tristesse ; Il ne faut rien changer à la vie de Paris ; il faut que Paris travaille et s'amuse comme en temps normal.
Et Paris s'efforçait, de suivre l'ordonnance de ne point laisser abattre son courage.
J'ai là, sous les yeux un article écrit par un journaliste parisien en pleine période du choléra. Et cet article nous dépeint la vie de Paris tandis que le fléau sévissait. Les morts étaient innombrables, le deuil était sur la ville et l'on essayait de penser à autre chose.
« Malgré les tristes pensées, les récits désolants, les funestes rencontres, dit l'auteur de cet article, rien n'était suspendu dans le mouvement des affaires, et l'on affichait même chaque matin les plaisirs du jour. Les marchands ouvraient leurs boutiques, les restaurants tenaient leur fourneaux allumés, les cafés se contentaient d'ajouter le tilleul et la menthe à leurs préparations habituelles ; les fiacres roulaient: les bourgeois montaient leur garde, les journaux se remplissaient de discussions et de nouvelles, la justice poursuivait son cours, la Bourse avait ses mouvements de hausse et de baisse, la politique ses espérances et ses mécomptes... »
L'auteur constate seulement qu'il y eut alors un certain fléchissement dans le chiffre des mariages... On n'était plus assez sûr de sa vie pour la lier à celle d'un autre. Mais, à part cela, rien de changé.
« Toutes les industries allaient leur train comme pour ne pas se désaccoutumer de produire. Mais un courage que l'on doit admirer, c'est celui des théâtres. Il ouvraient leurs portes tous les soirs, et là, devant un simulacre de public, plus attentif peut-être à sa digestion qu'aux jeux de la scène, il fallait que de pauvres comédiens, inquiets eux-mêmes de leurs entrailles, ou frappés dans leurs affections, vinssent débiter leur rôle; grimacer la gaité ou feindre un autre trouble que celui dont ils étaient émus. Tout cela pour qu'il ne fût pas dit que l'épouvante était dans la citée...«

***

Voilà comment Paris, en 1832, accueillit le choléra. A l'insuffisance des moyens médicaux, on remédia par de la belle humeur.
Ce fut, à coup sûr, très beau. Mais cela n'empêcha pas le choléra de faire, en six mois, 18.400 victimes sur une population qui n'était alors que de 645,698 âmes, soit plus de 23 décès par 1.000 habitants.
L'exemple de nos pères est sans doute bon à retenir, mais si, ce qu'à Dieu ne plaise, un tel fléau devait fondre sur Paris, nous aurions pour le recevoir autre chose que de la bonne humeur. Nous aurions tout le formidable arsenal de notre hygiène moderne.
Et le choléra serait bien audacieux s'il ne reculait pas devant ces armes-là.

Ernest LAUT.

Le Petit Journal illustré du 6 Août 1911