LES MÉFAITS DE LA CHALEUR


Une victime de l'insolation
Trente sept degrés à l'ombre !... Pas d'eau !... Des rues surchauffées et poussiéreuses. A maintes reprises, la scène que représente notre gravure s'est reproduite sur tous les points de la capitale. De nombreuses victimes de l'insolation ont été transportées soit dans les hôpitaux, soit dans les pharmacies. Beaucoup ont succombé. Quelle torture pour tous ceux que leur métier force à courir les rues par de telles températures.
Ah ! certes, Paris se souviendra de cet été excessif !

VARIÉTÉ

Le noble Jeu des Échecs

Les échecs au collège. - Échiquiers vivants. - Les gloires de la Régence.- La partie de Robespierre. -
La partie de Musset. - Voilà l'image du monde.

Un certain nombre d'élèves des lycées parisiens ont reçu, outre leurs prix, des « Traités du jeu des Échecs » offerts par « l'Union amicale des amateurs d'échecs de la Régence ».
Les amis du noble jeu, inventé, dit-on, par Palamède, au siège de Troie, espèrent ainsi en répandre le goût parmi la jeunesse et rendre aux échecs leur lustre d'autrefois.
Dans le rapport qu'ils ont adressé au ministre en vue d'obtenir l'autorisation de distribuer aux lycéens parisiens leurs « traités », les donateurs expliquent que le but de l'Association est de favoriser parmi la jeunesse le goût de ce jeu que de grands esprits ont considéré comme une des plus ingénieuses conceptions de l'intelligence humaine, comme une merveilleuse gymnastique de l'esprit et même comme un véritable repos cérébral, en ce sens que sa pratique nécessite le détachement de toute préoccupation étrangère à son objet. De plus, ajoute t-ils, c'est un jeu dont l'attrait ne consiste pas en gain d'argent et qui détourne ses adeptes d'autres jeux qui sèment la ruine et les catastrophes.
Ils font observer en outre qu'à l'étranger le jeu d'échecs est très en faveur dans les grands établissements d'instruction et que, en Angleterre, notamment, les luttes aux échecs entre Oxford et Cambridge ont autant de retentissement que les luttes de ces deux Universités sur l'eau.
Pourquoi, n'en serait-il pas de même en France ?
Il est certain que les jeunes Français d'aujourd'hui ignorent totalement les charmes des échecs. Les jeux qui font penser cèdent à présent le pas aux sports. Sauf le bridge, qui doit son succès aux caprices souverains de la mode, tous les jeux qui ne sont point de plein air ont perdu la faveur de la jeunesse. Ne nous en plaignons pas trop ; il s'agit d'assurer d'abord le développement physique des jeunes Français. Mais, cela fait, il n'est point mauvais que ces jeunes gens connaissent quelques-uns de ces beaux jeux de réflexion et de calcul. Ce sont des plaisirs qu'ils se ménageront pour leur âge mûr.
Et c'est, j'imagine, pour leur assurer ces joies futures, que Monsieur le ministre de l'Instruction publique a accueilli favorablement le don des « Amateurs d'échecs de la Régence » et accepté de faire figurer leur « Traité » dans les listes de prix.

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D'où nous vient le jeu d'échecs ? Faut-il accepter la légende de Palamède l'imaginant pour charmer les loisirs des guerriers grecs au siège de Troie ? Non, à coup sûr, le jeu d'échecs ne nous vient pas des Grecs ; s'il nous venait d'eux, les Romains l'auraient évidemment connu. Et ils l'ignorèrent absolument.
Les échecs, cela n'est pas douteux, sont d'origine indienne. Il est fort probable que de l'Inde ils gagnèrent l'Orient musulman et que, de là, ils furent apportés en Europe par quelque négociant syrien ou par quelque pèlerin.
Ils étaient connus déjà en Occident il y a neuf ou dix siècles, car, avant la Révolution, on montrait à Saint-Denis un jeu d'échecs d'ivoire, de travail oriental, qui avait appartenu à Charlemagne. On dut jouer beaucoup aux échecs au Moyen Âge, car on trouve de nombreuses allusions à ce jeu dans une foule d'anciennes chroniques et de vieux fabliaux.
De l'Inde, même, vint en Europe la tradition du jeu d'échecs au moyen de personnages vivants. Les grands seigneurs hindous se plaisaient à offrir ce divertissement à leur cour. Des esclaves habillés de vêtements somptueux et représentant tous les personnages du jeu étaient placés sur les cases d'un immense échiquier dessiné à terre, dans les cours des palais. Et la partie se jouait ainsi, plus animée par les attitudes et les riches costumes de ces pièces vivantes.
Cet usage existait aussi en Chine autrefois ainsi qu'en témoigne ce passage d'une vieille chronique du Céleste Empire.
« Dans les dernières années du règne de Kia-King, empereur de la Chine, un riche Chinois nommé Tchou, qui aimait beaucoup le jeu d'échecs, mais qui trouvait trop pénible de remuer les pièces, imagina de faire peindre comme un échiquier le parquet. d'une vaste salle où des esclaves revêtus de costumes de rois, de cavaliers, de fous, etc., se remuaient à sa voix et exécutaient tous les mouvements du jeu. »
Mais, en ce temps-là, il était dangereux, en Chine, de se livrer à des jeux trop luxueux. La chronique ajoute que « l'empereur Kia-King, qui n'était peut-être pas fâché de trouver un prétexte peur s'approprier les biens d'un particulier aussi opulent, vit ou voulut voir un crime dans cette manière de traiter des créatures humaines et envoya Tchou en exil, sur les rives du fleuve Amour, après avoir confisqué tout ce qu'il possédait. »
L'échiquier vivant se joua communément en Europe à l'époque de la Renaissance. Rabelais a fait une description pittoresque d'un divertissement de ce genre qui se déroula en une salle dont le pavé avait été couvert « d'une ample pièce de tapisserie veloutée, faite en forme d'eschiquier, sçavoir est à carraulx, moitié blanc, moitié jaulne, chacun large de trois palmes, et carré de tous côtés. »
Et, sur cet échiquier, évoluaient trente-deux personnages « desquels seize étoient vestus de drap d'or et seize de drap d'argent. »
D'après Thingieri le jeu des échecs vivants était en usage en Italie au XVIIe siècle. Les dames se plaçaient d'un côté, les hommes de l'autre, toutes et tous vêtus selon leurs différents personnages. C'étaient des fillettes et des adolescents qui jouaient les pions. L'auteur français de la Maison académique (1654) proposait d'adopter ce jeu en France, et donnait à ce sujet les conseils suivants :
« Il seroit à propos que cela se fit dans une grande cour, dont on aurait noirci le pavé en quelques endroits en forme d'échiquier, ou bien on auroit étendu dessus une grande toile peinte de cette sorte. Il faudroit que tout autour il y eût des terrasses ou des échafauds pour les spectateurs, et deux tribunes aux deux côtés de l'échiquier pour monter les deux joueurs chefs, afin que de là ils vissent leurs personnages et leur commandassent de marcher. Ils seroient vêtus de blanc d'un côté et de rouge de l'autre. Il y auroit un homme vêtu en roi ; il y auroit une reine, deux chevaliers et deux fous à marotte (puisque les premiers inventeurs de ce jeu n'ont pas voulu que les fous s'éloignassent de la principauté), et ceux qui seroient les tours auroient des tours en leur coiffure ou bien leur habit représenteroit cela, comme aux personnages de ballet ; et quant aux pions, ce seroient de petits garçons, afin qu'ils offusquassent moins le jeu. Les personnages marcheroient ici au commandement de leur maître ; et quand ils seroient pris, ils baiseroient les mains à leur vainqueur, et se retireroient du jeu ; et celui des maîtres qui auroit perdu serait condamné, si l'on vouloit, à quelque grosse amende. Or, prenant ainsi des personnages propres à chaque sujet et les plaçant dans une cour, ce n'est pas pour être le seul divertissement d'une compagnie qui seroit tout employée à cela, mais de quantité de gens qui les pourroient regarder.»
Il est certain que dans ces somptueuses cours italiennes, à une époque où tout le monde connaissait le jeu d'échecs et où les divertissements intellectuels étaient surtout en faveur, de telles parties devaient être tout à la fois un plaisir pour l'esprit et une joie pour les yeux.

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La gloire des grands joueurs d'échecs n'est point une gloire éphémère. Elle est soigneusement entretenue à travers les âges, par les soins des amateurs de ce noble jeu. C'est ainsi qu'est venu jusqu'à nous le nom de Gioacchino Greco dit Il Calabrese, le plus fort joueur au temps de Louis XIV. La, Bourdonnais, le fameux joueur du XVIIIe siècle, n'est-il pas aussi célèbre que son homonyme le vainqueur de Madras ?... Philidor n'est-il pas plus connu comme joueur d'échecs que comme musicien ?
Cette fidélité dans les souvenirs et les traditions touchant les échecs et leurs plus fameux joueurs, tient à ce fait que le noble jeu eut de tout temps à Paris une sorte de temple où il s'exerçait comme un sacerdoce.
Ce temple, c'est le café de la Régence, devenu aujourd'hui une brasserie, comme tous les anciens cafés de Paris.
Le café de la Régence, fondé en 1688 par un pâtissier nommé Lefèvre, à l'angle de la place et de la rue Saint-Honoré s'appela d'abord le café du Palais-Royal. Ce ne fut qu'un peu plus tard qu'il prit le nom de Café de la Régence, qu'il a toujours gardé depuis, sauf pendant la Terreur.
Les joueurs d'échecs s'y donnaient déjà rendez-vous dès les premières années du XVIIIe siècle.. La Régence devint célèbre du jour où Philidor y tint ses assises et commença d'y jouer plusieurs parties à la fois contre les meilleurs joueurs de Paris.
A la même époque, d'Alembert y fréquentait, de même que Jean-Jacques Rousseau. Voltaire lui-même y vint et y laissa le souvenir d'un détestable joueur.
Diderot, écrit :
« Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal... Si le temps est froid ou pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde et le café de la Régence est l'endroit de Paris où l'on joue le mieux à ce jeu. C'est là que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Maot ; c'est là qu'on voit les coups les plus surprenants... »
Pendant la Terreur, Robespierre fut un des clients de la Régence. Il n'était pas très fort aux échecs, mais il inspirait une si grande crainte que même les plus habiles s'arrangeaient toujours pour perdre lorsqu'ils jouaient avec lui.
Un soir qu'il attendait un partenaire, un tout petit jeune homme, joli comme l'amour, entra dans le café et, crânement, vint s'asseoir devant lui. Sans dire un mot, il poussa une première pièce ; Robespierre en fit autant et la partie fut engagée. Le petit jeune homme gagna non seulement la partie, mais encore la revanche et la « belle ».
- Très bien, dit le perdant vexé ; mais quel était l'enjeu ?
- La tête d'un homme ! Je l'ai gagnée, donne-la moi, et bien vite, car le bourreau la prendrait demain.
Il tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle était tout rédigé l'ordre de levée d'écrou du jeune comte de R.., enfermé à la Conciergerie. Il ne manquait que la signature. Robespierre parafa sans bonne grâce et rendit le papier.
- Mais toi, qui donc es-tu, citoyen ?
- Dis donc « citoyenne » ; car, ne l'as-tu pas vu, je suis une femme, la fiancée du comte de R... Merci et adieu.
Napoléon, ou plutôt le général Bonaparte, fréquenta aussi la Régence. On montrait encore, il y a quelques années, la table à laquelle il venait s'asseoir et perdre quelques parties entre deux campagnes, car il était infiniment moins bon tacticien devant un échiquier que sur un champ de bataille.
La vogue du café de la Régence se perpétua sous la Restauration, la monarchie de Juillet et le Second Empire. Les joueurs fameux étaient alors Arnous de Rivière, Rosenthal, l'américain Morphy qui, les yeux bandés, joua à la Régence huit parties en même temps contre les huit plus forts joueurs de Paris, Morphy qui ne fut jamais battu par personne.
En ce temps-là fréquentaient au célèbre café, les plus fameux artistes de la Comédie-Française : Ligier, Beauvallet, Geffroy et quelques gens de lettres, notamment Musset.
L'auteur des Nuits aimait passionnément les échecs. Malitourne, un des joueurs les plus notoires d'alors, avec lequel Musset jouait souvent, disait de lui :
- Quand une fois il a commencé la partie, le feu prendrait à la Régence qu'il continuerait à jouer dans les flammes.
Or, voici une anecdote qui confirme absolument ce que disait Malitourne :
C'était le 24 février 1848. La Révolution commençait à gronder dans Paris. Musset vint cependant à la Régence suivant son habitude. Ses adversaires ordinaires n'étaient pas là. Il n'y avait qu'un nommé Delegorgue, un Douaisien qui avait exploré le centre de l'Afrique, voyageur intrépide que son goût des aventures avait entraîné à la poursuite des plus terribles fauves et que tout Paris d'ailleurs surnommait le « chasseur d'éléphants ».
Musset s'assit en face de Delegorgue et la partie commença. Tout à coup, la fusillade éclata à deux pas de là. On se battait sur la place du Palais-Royal. Musset, cependant, ne semblait rien entendre et continuait à pousser tranquillement les pièces sur l'échiquier. Toutefois, une balle indiscrète vint frapper, au-dessus de sa tête, une glace qui vola en éclats. Delegorgue qui pourtant n'avait pas tremblé devant les lions africains, eut peur du lion populaire. Abandonnant la partie, il s'enfuit, laissant l'échiquier avec un « échec au roi » qu'il venait de dénoncer à son adversaire. Pendant ce temps, le patron du café faisait mettre les volets.
- Vous feriez mieux de vous en aller, dit-il à Musset.
Mais l'auteur de Rolla ne l'entendit pas ainsi ; il lui fallait sa partie ; il voulait savoir s'il pourrait se dégager de son « échec au roi ». Mais il restait seuil ; tous les clients s'étaient esquivés depuis longtemps. Alors, appelant un des garçons nommé Prosper, qui était, paraît-il, un joueur de première force, le fit asseoir en face de lui et termina ainsi la partie, qu'il perdit d'ailleurs.
Puis, fort marri de sa défaite, il s'en alla tranquillement vers la rue du Mont-Thabor où il habitait, sans même se soucier des clameurs d'émeute, des fumées qui montaient dans le ciel et des balles qui crépitaient et venaient s'aplatir sur les murs autour de lui.

***
Vous plaît-il, pour finir, que nous dégagions du jeu d'échecs sa philosophie ?...La voici, telle que l'exprima le poète allemand Pfeffel :
« Sur un échiquier, par ordre et par dignités, se tient rangée la troupe variée des pièces. Le monarque de bois et son épouse sont flanqués de leurs tours et de leurs cavaliers. Les coureurs (ou, si nous voulons les nommer en style de chancellerie française, les fous) jouent un grand rôle. Les paysans (c'est-à-dire les pions), bétail tranquille tant qu'il ne connaît pas ses forces, doivent d'abord avancer et heurter leurs têtes. Alors, le jeu significatif commence : force et ruse gouvernent le combat. Ici le valet est chassé de sa place par le seigneur, là le valet par le valet, et souvent le seigneur par son voisin. Le grand sultan, fier et impassible, voit à droite, à gauche, tomber comme des victimes du destin la moitié de ses sujets, et enfin lui-même à son tour est renversé du trône.
» Puis vient le maître du jeu, celui qui a ordonné toutes les pièces et leur a distribué les rôles. Il les prend, et, grandes et petites, les jette pêle-mêle dans une boîte noire.
» Voilà l'image du monde... »
Ernest LAUT

Le Petit Journal illustré du 13 Août 1911