L'OUVERTURE DE LA CHASSE

Nous avons dans cette gravure, symbolisé
les joies et les mécomptes du chasseur. On part, on s'empile
dans les wagons surchauffés. -Ah ! où est le temps où
il suffisait de franchir les fortifications pour trouver le gibier dans
la plaine Saint-Denis ! - Mais voici le chasseur en pleine campagne...
Oh ! l'émotion du premier coup de fusil !...
Puis c'est l'heure du déjeuner champêtre où défile
le chapelet des histoires de chasse que Tartarin n'eût pas reniées.
Enfin le retour... Et, si le carnier est vide. - Peut-on rentrer bredouille
un jour d'ouverture ? - on passe chez le marchand de comestibles,
Ah ! la chasse est un plaisir sain, mais coûteux. Il ne rapporte
qu'à l'État, qui touche près de dix millions sur
les permis de chasse.
VARIÉTÉ
HISTOIRE DE CHASSE
L'ouverture. - Des vers de Robespierre.
- La Maladresse de Napoléon. - La Chasse dans la plaine Saint-Denis.
- De la prudence et du sang-froid.
La chasse est ouverte. Il y a même plus
d'un siècle qu'elle est ouverte en France à tous les citoyens
- du moins à tous les citoyens qui acquittent le droit du permis
de chasse.
Avant 1789, la chasse était un des privilèges féodaux
qui furent supprimés dans la célèbre nuit du 4
août.
C'est à un évêque, Mgr de Chartres, que les roturiers
doivent le droit de pouvoir chasser aujourd'hui tout comme les souverains
et les grands seigneurs autrefois. Ce fut, en effet, ce prélat
qui, le 4 août 1789, présentant le droit exclusif de chasse
comme un fléau pour les campagnes, sollicita l'abolition de ce
droit. Messieurs de la noblesse accueillirent par des acclamations les
voeux de Mgr de Chartres et un décret fut promulgué, le
11 août 1789, qui abolissait les ordonnances régissant
la chasse et consacrait pour les propriétaires le droit de détruire
sur leur terrain toute espèce de gibier.
Le décret du 11 août n'indiquait aucune restriction. En
l'absence de tout frein, le but des nouveaux législateurs se
trouva promptement dépassé. Les chasseurs devinrent légion,
et on dut, par une loi - 22-30 avril 1790 - modérer cette fureur
cynégétique.
Le droit de chasse fut alors restreint aux propriétaires seulement.
Robespierre protesta violemment contre cette restriction. Il réclamait
« la liberté illimitée de la chasse, à condition
qu'on prit toutes les mesures nécessaires pour la
sécurité publique. »
Robespierre était, d'ailleurs, chasseur. Témoins ces vers
qu'il envoyait à une dame en même temps qu'un lapin qu'il
avait tué :
Ce fameux destructeur de choux
Et l'épître qui l'accompagne
Paraîtront peu dignes de vous :
Ce n'est là, l'en conviens, qu'un présent de campagne,
Sans doute, il eût eu plus de prix
Si, moins fier de son manteau gris,
L'animal à patte velue
S'était offert à votre vue
Sous l'escorte de deux perdrix.
Les perdrix, je le sais, ont un double mérite.
Mais, hélas ! en vain, chaque jour,
L' espoir m'entraîne à leur poursuite :
Leur troupe m'aperçoit, se disperse et m'évite
Comme vous évitez l'amour...
Trouvant le don mesquin et l'épître imparfaite,
Vous allez, sûrement, dire, d'un ton moqueur :
Cette chasse est bien d'un poète,
« Ces vers-là sont bien d'un chasseur. »
Le madrigal est joli, comme vous voyez. Or,
c'est en août 1793 que Robespierre l'écrivit, c'est-à-dire
à la veille de la Terreur. L' « Incorruptible » préludait
à la chasse à l'homme par la chasse au lapin.
Pendant toute la durée de la Révolution, les autorités
chargées de veiller à la sécurité publique
laissaient fort tranquilles les maraudeurs de toute espèce ;
elles avaient bien autre chose à faire que de les inquiéter.
Les braconniers eurent donc beau jeu. Après la chute de Robespierre,
quelques chasseurs reprirent peu à peu leur fusil, mais la vénerie
ne reparut en France que sous le Directoire.
***
Barras monta le premier un équipage. Il avait conservé
les goûts et les habitudes de cette noblesse française
à laquelle il appartenait par la naissance. Ses chasses sont
restées célèbres.
Napoléon eut aussi des chasses magnifiques, bien qu'il ne fût
pas très amateur de ce sport.
L'empereur, en effet, ne considérait la chasse que comme un exercice
d'hygiène. Il galopait, ses veneurs se chargeaient de suivre
la bête. La seule chose qui l'amusât, c'était de
se trouver à l'hallali.
Il se servait habituellement, à la chasse, de petits fusils simples
ayant appartenu à Louis XVI, et auxquels, disait-on, ce monarque
avait travaillé de ses mains.
Un jour, Napoléon chassait à Fontainebleau. Le cerf faisait
tête aux chiens, et, seuls, quelques piqueurs se trouvaient là
: ni l'empereur ni ses grands officiers n'avaient pu suivre. Déjà
plusieurs chiens étaient hors de combat, et les piqueurs étaient
fort embarrassés. Fallait-il tuer la bête, sans attendre
l'empereur ou bien laisser périr tous les chiens ?
Le plus ancien piqueur, pris de pitié à la vue de ces
bêtes éventrées, se décide et tue le cerf
; mais, au même moment, on voit arriver l'empereur au bout d'une
allée.
- Nous sommes perdus, s'écrient les piqueurs.
- Bast ! dit l'un d'eux, on peut arranger les choses...
Et, en même temps, il coupe dans le bois deux petites fourchettes,
les plante en terre, et pose son cerf en lui donnant apparence de vie.
Les chiens entourent la bête en criant.
Napoléon paraît, il descend de cheval, prend carabine et
tue... le meilleur chien de la meute ; puis il remonte a cheval, persuadé
qu'il a tué le cerf.
Napoléon tirait mal parce qu'il se donnait à peine le
temps d'ajuster et qu'il n'appuyait pas bien la crosse à l'épaule.
Or, comme il voulait que ses fusils fussent fortement chargés
et bourrés, il arrivait qu'après la chasse il avait l'épaule,
le bras et quelquefois les mains meurtries.
Un jour, un fusil éclata dans ses mains ; un autre jour, en visant
un sanglier, il blessa à la cuisse un valet de la vénerie
; un autre jour, encore, que le maréchal Masséna et Berthier
marchaient en avant et non loin de Napoléon, une compagnie de
perdreaux se lève. L'honneur du premier coup de fusil revient
à l'empereur il tire et Masséna reçoit dans l'oeil
un plomb écarté.
Une autre fois, enfin, comme l'empereur chassait avec Duroc, grand maréchal
du palais, celui-ci, en train de ramasser une pièce de gibier,
reçut toute une décharge de plomb dans les basques de
son habit.
- Sacré maladroit ! s'écria-t-il en portant les mains
à l'endroit sensible.
Mais Napoléon accourait. C'était lui le coupable. Il s'excusa
:
- Pauvre ami !... C'est bien la première fois qu'un brave, tel
que toi aura été blessé par derrière...
Larrey, appelé, enleva prestement les quelques plombs qui s'étaient
logés dans le séant du grand maréchal. Duroc fut
vite guéri.
Huit jours plus tard, à Saint-Cloud, Duroc faisait une partie
de cartes avec l'empereur.
Soudain, sortant de son gilet une tabatière en or, émaillée,
ciselée par Foussier et peinte par Isabey, Napoléon dit
à son partenaire :
- Tu prises toujours, n'est-ce pas ?
- Certainement ! Il faut bien faire comme le maître.
- En ce cas, voici un certain tabac à la fève que je te
recommandé... Tu pourras aussi garder la boite... elle le tiendra
plus frais !
- Ah ! sire que de bontés !
- Bah ! c'est le souvenir d'un sacré maladroit !
Avec Masséna, l'empereur ne répara pas moins délicatement
sa maladresse. Rentré au palais, après l'accident qu'il
avait causé, il envoya également Larrey au vainqueur de
Zurich.
- Resterai-je borgne ? dit Masséna au médecin.
- Mais non, monsieur le maréchal, répondit Larrey ; tenez,
essayez de lire.
Et il lui mit sous les yeux un message que l'empereur lui avait confié.
C'était la nomination de Masséna au commandement de l'armée
de Portugal.
Le maréchal qui, depuis longtemps, briguait ce poste, lut et
se mit à rire :
- Le diable d'homme, s'écria-t-il, il faut qu'il vous jette toujours
de la poudre aux yeux !
Napoléon III, qui ne fut pas meilleur chasseur que son oncle,
ne blessa du moins jamais personne. C'est lui, au contraire, qui, au
cours d'une chasse dans la forêt de Saint-Germain, reçut
un jour un grain de plomb dans le cou, grain de plomb envoyé
- bien accidentellement, il est vrai - par le maréchal de Mac-Mahon,
lequel fut longtemps avant de se consoler d'un pareil malheur. On avait
dû arrêter la chasse : l'Empereur riait, mais il avait le
cou inondé de sang, le plomb ayant atteint une veine.
Parmi les menus accidents de nos chasses officielles, on ne saurait
oublier celui dont fut victime le général Brugère.
C'est en 1888, si j'ai bonne souvenance, que l'ex-généralissime
des armées françaises, alors attaché à la
maison militaire du président Carnot, fut légèrement
atteint par un plomb égaré au cours d'une chasse présidentielle.
On affirme que l'auteur de l'accident était le président
lui-même... Ainsi, de même que l' « Enfant chéri
de la victoire », le, général Brugère fut
blessé par le chef de l'État... Mais ce ne fut pas, comme
Masséna, à la face qu'il fut atteint ; c'est, au contraire,
comme Duroc... de l'autre côté.
Notons, en passant, que c'est à Napoléon ler qu'est due
la création du permis de chasse, qui s'appela, au début,
permis de port d'armes.
Le prix en fut d'abord fixé à 30 francs et réduit
quelques années après à 15 francs.
En 1834, le montant des permis de chasse fournissait déjà
au Trésor la somme de 1.200.000 francs. Dix ans plus tard, ce
chiffre était presque doublé.
La loi du 3 mai 1844, dont les dispositions sont encore en vigueur,
a substitué le permis de chasse au permis de port d'armes, et
en a fixé le prix à 25 francs, dont 10 sont attribués
à la commune où le permis a été délivré.
Le prix est resté le même. Mais, depuis 1875, il s'augmente
des décimes établis par la loi du 23 avril 1871. Cette
mesure a eu pour effet de l'élever à 28 francs, dont 18
reviennent à l'État.
***
Chasseurs parisiens qui envahissez aujourd'hui les trains pour aller
chercher le gibier loin, bien loin de vos pénates, savez-vous
qu'on chassa naguère en maints endroits de Paris où s'élèvent
aujourd'hui des immeubles de sept étages ?
Le père Dupin, le vieux vaudevilliste, traversant un jour le
parc Monceau avec Ludovic Halévy, lui disait :
- c'est ici, qu'en 1820, j'ai tué non premier lièvre.
Louis XV, dans sa jeunesse, courait le loup au bois de Boulogne, Napoléon
Ier y chassait le cerf, et l'on chassait la perdrix au parc Monceau,
sous la Restauration. Il est vrai que ce parc était trois fois
plus grand qu'aujourd'hui, et à peu près abandonné.
On chassait aussi sur les pentes de Montmartre, au-delà de la
prison pour dettes, qui occupait l'emplacement de la rue Nouvelle-Clichy.
Le parc Montsouris n'existait pas, non plus que le parc des Buttes-Chaumont,
et l'on chassait sur ces terrains en toute liberté.
Ce n'est qu'à partir du règne de Louis-Philippe que les
chasseurs parisiens ont dû aller chercher le gibier un peu plus
loin, jusque dans la plaine. Saint-Denis, qui est restée célèbre
dans les annales cynégétiques des bourgeois de Paris.
Bien des gens encore vivants se rappellent avoir chassé dans
la plaine Saint-Denis. Aujourd'hui, si l'on y trouve un lapin, il est
en cage, ou dans la casserole d'un gargotier.
Il y avait même une légende sur « le lièvre
de la Plaine Saint-Denis », un lièvre fantastique qui échappait
à toutes les poursuites.
Or, il fut un temps où ce lièvre n'était pas seul
dans la plaine. Jugez-en plutôt par ces extraits des Mémoires
de Dangeau.
A la date du 27 mars 1703, l'annaliste écrit :
« MM. les ducs de Bourgogne et de Berry allèrent tirer
dans la plaine de Saint-Denis, où ils tuèrent cent cinquante
lièvres.»
Le 30 juillet 1706, il enregistre encore :
« MM. les ducs de Bourgogne et de Berry allèrent tirer
dans la plaine de Saint-Denis et tuèrent quinze cents perdreaux.
M. le duc de Berry en tua pour sa part près de trois cents...
et pourtant il ne tira pas si bien qu'à son ordinaire. »
Cependant, la démocratisation de la chasse fit singulièrement
diminuer le gibier dans la Plaine-Saint-Denis.
Si nous en croyons Alexandre Dumas, il y était devenu extrêmement
rare vers 1840. Par contre, le nombre de chasseurs y avait considérablement
augmenté.
« Il faut, dit l'illustre conteur, avoir vu la plaine de Saint-Denis
un jour d'ouverture pour se faire une idée du spectacle insensé
qu'elle présente. Pas une alouette, pas un moineau franc ne passe,
qu'il ne soit salué d'un millier de coups de fusils. S'il tombe,
trente carnassières s'ouvrent, trente chasseurs se querellent,
trente chiens se mordent ; s'il continue son chemin, tous les yeux sont
fixés sur lui ; s'il se pose, tout le monde court ; s'il se relève,
tout le monde tire. Il y a bien par-ci par-là quelques grains
de plomb adressés aux bêtes et qui arrivent aux gens :
il n'y faut pas regarder ; d'ailleurs, il y a bon vieux proverbe à
l'usage des chasseurs parisiens qui dit que le plomb est l'ami de l'homme.
A ce titre, j'ai pour mon compte, trois amis qu'un quatrième
m'a logés dans la cuisse.
***
Dumas parlait gaiement des plombs qui s'étaient égarés
dans une partie charnue de son individu, mais les accidents de chasse
n'ont pas toujours aussi peu de gravité... Toute médaille
à son revers ; toute joie humaine comporte une peine correspondante.
Ce sport si passionnant de la chasse ne va pas sans un perpétuel
danger. On n'en est plus à compter le nombre des chasseurs lui
en furent victimes ; et, chaque année, l'ouverture amène
le retour de douloureux accidents et rouvre le nécrologe de la
chasse.
Ici, c'est l'imprudent qui saute un fossé en s'appuyant sur son
arme qu'il tient par l'extrémité du canon. Une brindille
accroche la gâchette, le coup part, et la charge faisant balle
tue, net le chasseur.
Là, c'est le chasseur nerveux, impatient, qui tire au hasard
et tue l'un de ses compagnons.
Presque tous les accidents de chasse rentrent dans ces deux catégories
; c'est l'imprudence ou le manque de sang-froid qui les causent, bien
plus souvent que la fatalité.
Au moment d'entrer en campagne, chasseurs n'oubliez pas cela.
Ernest Laut
Le Petit Journal illustré
du 27 Août 1911