LES PETITS MÉTIERS DE LA RUE SE MODERNISENT

Le Rémouleur en automobile.
Voilà un type bien moderne : le rémouleur en automobile. L'ingénieux ouvrier qui rajeunit ainsi une vieille industrie du pavé est parait-il un Parisien de Montmartre. Il a construit lui-même son outil, et il fait sensation quand il passe par les rues de la Butte en agitant sa clochette.
L'application des procédés modernes à ce vieux métier populaire, nous a donné l'idée de consacrer notre « Variété » à ces petites industries de la rue parisienne qui disparaissent tous les jours devant le progrès.

VARIÉTÉ
Les Petits Métiers qui s'en vont

L'automobile du rémouleur. - Types disparus : le porteur d'eau, le fontainier, le ramoneur. - Chands de tonneaux et chands d'habits. - Splendeur et décadence du marchand de coco. - Les cris de Paris.

C'est un signe des temps que la présence qu'on signale depuis quelque temps dans nos rues parisiennes d'un rémouleur monté sur un tricycle automobile et dont la meule tourne par le moyen du moteur mécanique. Tout évolue, tout se transforme ; voilà nos petits métiers de la rue eux-mêmes qui deviennent tributaires de la science et du progrès. Le rémouleur n'est plus le « gagne-petit » qu'ont connu nos pères, c'est un industriel qui promène son usine par les rues.
« Gagne petit », c'est ainsi qu'on nommait le rémouleur au temps jadis. En maintes villes se trouvait au moins un magasin portant cette enseigne « Au gagne-petit » et c'était toujours un tableau représentant le rémouleur en train de tourner sa meule.
C'est qu'en effet, son gain était petit, au rémouleur. L' « esmoleur » du XVIe siècle s'en plaint déjà dans le « cri du métier » :

Argent, m'y faut gagner petit ;
Au métier n'a pas grand'ressource,
Et mon acquet est si petit,
Que je ne puis emplir ma bourse.

Pour le repassage d'un couteau ou d'une paire de ciseaux, on donnait dans les campagnes au rémouleur un tout petit denier ; souvent même les jolies filles lui offraient, en tout et pour tout, un sourire. Et le rémouleur s'il était jeune et joli garçon, s'en contentait. Ses besoins étaient minces. On ne lui refusait jamais, un verre de cidre ou de vin, un chanteau de pain et quelques fruits. Il vivait heureux ; n'avait-il pas l'indépendance et la liberté, ce premier des biens ?
Au bas de la gravure du tableau de Teniers le Rémouleur qui est au Louvre, on avait, au XVIIe siècle, imprimé ces vers :

Tes gains sont forts petits et je plains ton malheur ;
Mais non, non, sur ton sort je tombe dans l'erreur :
Car c'est assez gagner que de passer la vie
Exempt d'ambition, sans chagrin, sans envie.

Exempt d'ambition... Ce temps-là est passé pour le rémouleur : le voici qui repasse les couteaux et ciseaux à la machine ; le voici industriel. C'est fini du gagne-petit.
C'est fini de bien d'autres petits métiers de la rue que le progrès a tués.
Ces temps derniers, il fut question pourtant de faire revivre l'un d'eux, pour remédier à l'impuissance d'un grand service administratif de la ville de Paris. Je veux parler du métier de porteur d'eau.
Il y a un siècle, les habitants de Paris ne disposaient quotidiennement que de 10.000 mètres cubes d'eau. Cette eau était distribuée dans Paris par les fontaines publiques qu'alimentaient trois machines élévatoires : la pompe de la Samaritaine, celle de Notre-Dame et la pompe à feu de Chaillot.
Dix mille mètres cubes d'eau par jour, ce n'était guère : et encore fallait-il aller emplir sa cruche à la fontaine.
Il est vrai qu'on pouvait se faire apporter son eau à domicile par le porteur d'eau. Une société s'était créée qui livrait de « l'eau clarifiée » à raison de deux sols six deniers la voie de trente-six pintes.
Rares doivent être aujourd'hui les Parisiens qui ont connu le porteur d'eau, mais ouvrez les romans de Paul de Kock, lisez les vaudevilles de Duvert et Lauzanne, voire certaines pièces de Labiche, vous y trouverez le porteur d'eau. C'était l'un des types les plus caractéristiques de la rue parisienne. Il allait emplir aux « fontaines marchandes » son tonneau peint en vert, et il montait l'eau à tous les étages.
Le porteur d'eau était généralement Auvergnat. Les solides enfants du Plateau Central étaient seuls capables de résister aux fatigues d'un tel métier.
Victor Fournel, dans son livre intitulé Ce qu'on voit dans les rues de Paris, écrivait :
« Il est sans exemple qu'un porteur d'eau ne soit pas Auvergnat... Infatigables, jovials, expansifs et énergiques, naturellement naïfs et ingénus dans la vie privée, mais dans les affaires, âpres au gain et matois comme des Normands doublés de Manceaux, ils prendraient le turban sauf à en faire pénitence dès qu'il s'agit de gagner deux sous... »
C'était un métier qui n'exigeait pas de mise de fonds bien considérable. Un chroniqueur de 1850 estime qu'avec dix francs le porteur d'eau à la bretelle, celui que Daumier et Gavarni ont si bien croqué, pouvait se payer tout son matériel : deux seaux, 6 francs, une bricole, 2,50 ; un cerceau, 1,50. L'outillage était simple et les frais généraux nuls.
Le porteur d'eau au tonneau devait, lui, faire face à plus de frais. Il payait une taxe de trois francs au service des poids et mesures et une autre taxe quotidienne de quelques sous pour avoir le droit d'emplir son tonneau aux fontaines. Ce tonneau valait environ cent francs. A cette époque, un hectolitre d'eau pris aux fontaines revenait au porteur d'eau à neuf centimes ; il le revendait de six à sept sous aux bourgeois ; vous voyez que le bénéfice n'était pas négligeable.
Aussi l'idéal de tous les fils du Plateau Central arrivant à Paris était-il d'être porteurs d'eau. Vous vous rappelez la chanson célèbre de la Dot d'Auvergne que d'Ennery fait chanter par Pierrot et Marie dans son drame la Grâce de Dieu.

« Cinq sous », dit Pierrot:

Pour dol, ma femme a cinq sous,
Moi quatre, pas davantage
Pour monter notre ménage
hélas ! comment ferons-nous ?...

Et Marie répond :
Eh bien ! nous vendrons de l'eau
Que l'on prend à la rivière,
Toi devant et moi derrière
Nous pousserons le tonneau.

Ainsi les « gagne-petit » parisiens gagnaient leur vie et mettaient un peu de pittoresque dans les rues de la capitale.

***
Mais que de types disparus en si peu d'années !.. Il y a trente ans on voyait encore de-ci de-là, dans Paris, la silhouette épaisse et joviale du porteur d'eau ; on entendait encore à chaque instant dans les rues la fanfare du robinetier de fontaines. La silhouette du porteur d'eau a totalement disparu. Quant à la musique du marchand de robinets, c'est à peine si de très loin en très loin on en perçoit encore les vagues échos.
C'est qu'à Paris, aujourd'hui, on ne voit plus guère de « fontaines filtrantes » dans les ménages. Nous avons des filtres plus scientifiques. La vieille fontaine, paraît-il, n'arrêterait pas les microbes au passage. Nos pères s'en contentaient ; et puis ils ignoraient tous nos scrupules d'hygiène. La crainte des microbes fut-elle pour nous le commencement de la sagesse ? Sommes-nous plus sages que nos pères ? Ce n'est certainement pas l'avis des marchands de robinets.
Bref, nous avons l'eau de source, nous avons les filtres perfectionnés ; la « fontaine filtrante » a disparu, et avec elle le robinetier et sa musique.
D'ailleurs, comment l'entendrait-on encore sa musique, aujourd'hui, parmi le bruit infernal de nos rues ? Ne serait-elle pas étouffée sous le vacarme incessant des trompes d'automobiles et des cloches de tramways ? C'est dommage, tout de même certains fontainiers, sur cet instrument ingrat, arrivaient à une véritable virtuosité. J'en ai connu un qui vous jouait presque juste le Roi Dagobert, avec variations... Mais quoi !... l'art lui-même, vous le voyez, ne trouve pas grâce devant le progrès.
Presque tous les cris de la rue se sont ainsi éteints devant les bruits d'aujourd'hui.
Voilà longtemps déjà que nous n'entendons plus le cri du petit ramoneur :

A ramena a ramona
La chemina du haut en bas.

Qui de nous n'a appris par coeur, dans son enfance, le touchant poème inspiré à Guiraud par le Petit Savoyard :

Va, mon enfant, pars pour la France.
Que te sert mon amour ?... Je ne possède rien

Qui de nous n'a fredonné le couplet célèbre chanté dans ce même drame de la Grâce de Dieu, dont j'ai parlé plus haut :

Tu vas quitter notre montagne
Pour t'en aller bien loin, hélas !.
Et moi, ta mère et ta compagne,
Je ne pourrai suivre tes pas...

Le héros de ces deux oeuvres, c'était le petit ramoneur, le pauvre gamin venu du Piémont ou de la Savoie, et qu'on voyait passer dans les rues avec son bonnet pointu, ses jambières, sa face noire où brillait la clarté d'un regard juvénile, et, sur le dos, son lourd paquet de cordés où pendait le « hérisson ».
Eh bien, nous ne voyons plus le petit ramoneur. Car il n'y a plus à Paris de cheminées pour les petits Savoyards. Le progrès et les nouveaux règlements les ont privés de leur industrie saisonnière.
Les cheminées ordinaires ne doivent plus être construites dans Paris qu'avec des tuyaux de poterie de 33 centimètres de largeur et de 5 centimètres d'épaisseur. Or, pour débarrasser de pareilles conduites de leurs couches de suie, le hérisson suffit.
Les petits Savoyards étaient surtout occupés au « pigeonnage » des larges cheminées. Ce travail consistait à réparer les parois de plâtre des grands coffres à l'aide d'une planchette servant à contenir le plâtre fraîchement gâché, jusqu'à ce qu'il soit pris et qui était ensuite descellée et reportée plus haut. Le ramoneur, suspendu dans le coffre, répétait ainsi l'opération tout au long de la fissure, travaillant sans relâche jusqu'à ce que l'heure vînt de rejoindre ses petits camarades sur le grabat d'une mansarde louée pour la saison par leur patron.
La vie de ces enfants était souvent des plus misérables ; ils devaient rapporter, le soir, 1e produit de leur tournée au chef de la colonie qui les avait loués dans le pays et ne les nourrissait pas toujours à leur faim. Les coups pleuvaient dru parfois sur le corps de ces petits malheureux, si le travail avait été peu productif ou lorsqu'ils s'étaient oubliés à musarder dans la capitale.
La tradition professionnelle voulait que le petit ramoneur, sa corvée finie, montât sur la cheminée et chantât sa petite chanson. Cette mélopée, qui semblait venir du ciel comme le chant des petits oiseaux, nous avons cessé de l'entendre. Et la petite silhouette du ramoneur elle-même, la petite silhouette minable et souffreteuse a disparu.
Donnons-lui un souvenir, car elle a emporté avec elle un peu de nos émotions d'enfance et nous ne saurions oublier que c'est elle qui, la première, éveilla dans notre âme le sentiment de la pitié.
Par-ci par-là, dans les rues calmes, on entend encore quelquefois la chanson courte et grave du marchand de tonneaux :

Tonneaux ! Tonneaux !
Avez-vous des tonneaux à vendre ?
Parfois encore, le cri du « chand'd'habits » attire notre attention ; mais le chand-d'habits lui aussi se fait de plus en plus rare.
Et le marchand de coco, qu'est devenu le marchand de coco ?... Autrefois, il se promenait par la ville, coiffé d'un bicorne à plumes, avec son tonnelet sur le dos, et, sur sa poitrine, ses sonnailles et ses gobbelets rutilants attachés en chapelet. Par les jours d'été on en voit encore un aux Tuileries, mais il n'a plus son chapeau à plumes ; on a découronné le marchand de coco. Balzac, il y a plus de soixante ans, avait prévu sa disparition dans un article du Diable à Paris :

« Il sera, disait-il, comme un problème insoluble, quand on verra ses sonnettes, ses belles timbales d'argent, le hanap sans pied de nos ancêtres, les lys de l'orfèvrerie et son château d'eau pomponné, cramoisi de soieries à panache. »
Qui se rappelle aujourd'hui avoir vu ainsi le marchand de coco dans toute sa splendeur.
Et le marchand d'oublies : « Voilà l'plaisir, mesdames ! » Et le marchand de mouron : « Du mouron pour les p'tits oiseaux ! »... Tous disparus, ou presque, avec la chanson de leur métier.

***
Elles étaient pourtant innombrables autrefois ces voix de la rue. Au XVIIe siècle, un auteur anonyme recueillit plusieurs centaines de ces cris de Paris.

La laitière criait :
Au matin, pour commencement
Je crie du lait pour les nourrices,
Pour nourrir les petits enfants.

Le « crocheteur », qui vendait le bois à brûler, s'annonçait ainsi :
Je crie : Coterets, bourrées, bûches,
Fagots ou falourdes...

Le pâtissier :
Et moi, pour un tas de friands,
Pour Gauthier, Guillaume ou Michaud
Tous les matins je vais crians:
Echaudez, gasteaux, pastez chaud

Le marchand d'allumettes :
Pour quelque peine que j'y mette,
D'enrichir je n'ai. pas appris.
J'ai beau crier : Des allumettes !
Car ils sont de trop petit prix.

Le raccommodeur de casseroles allait criant :
Chaudronnier, chaudronnier !
Je mets la pièce auprès du trou.

Le marchand de mort aux rats :
C'est une invention nouvelle
Oui est assez bonne et belle
Pour prendre les rats et souris.

Le colporteur :
Pronostications nouvelles,
Beaux almanachs nouveaux !

Et c'était, par les rues, un interminable concert, car il y avait encore tous les chants des marchands de fruits, de légumes avec un cri spécial pour chaque marchandise. Il y avait même un cri pour les « crieurs de corps » ou sonneurs des trépassés qui, au nombre de vingt-quatre allaient par les rues en chantant d'une voix. dolente :
Or, dites -vos patenostres,
Quand vous oyez que je sonne,
Pour honorable personne,
Qui a esté vostre frère.

Combien peu de ces cris de la rue sont venus jusqu'à nous. Il y a une cinquantaine d'années, ceux qui subsistaient encore furent longuement étudiés et analysés par un savant musicographe, Georges Kastner, de l'Institut, Et le plus curseur c'est que l'auteur de ce travail retrouva dans plusieurs de ces cris le point de départ de certains airs d'opéras.
Le marchand d'asperges, par exemple, chantait sans le savoir les deux premières mesures de l'air du ténor : « Quand renaîtra la pâle aurore », dans Guido et. Ginevra, d'Halévy. Le cri des poissonnières « A la barque ! à la barque ! »,est le refrain d'une ancienne romance populaire : l'Homme à la Carabine, du vicomte d'Adhémar. Le marchand de navets vendait ses produits sur un air de vieille ronde du dix-huitième siècle. Et ainsi de suite.
Georges Kastner avait même composé sur ce sujet une « grande symphonie humoristique, vocale et instrumentale », qu'il intitulait : Cris de Paris.
On sait, d'autre part, que M. Gustave Charpentier, a, dans Louise, son opéra célèbre, noté la forme rythmique et musicale des cris divers par lesquels les marchands des quatre saisons annonçaient leur marchandise.
Aujourd'hui, les marchands des quatre saisons eux mêmes se taisent.. En attendant de tuer tout à fait nos petites industries ambulantes, le progrès les a rendues muettes.
C'est autant de perdu pour le pittoresque de nos rues.
Ernest Laut.

Le Petit Journal illustré du 3 septembre 1911